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Rencontre avec Cesare Battisti

(animation : Patricia Mevel)

20h30, ce mercredi 6 décembre 2000, nous avons le plaisir de rencontrer un auteur de romans policiers au parcours personnel peu commun. Nous découvrons un éternel adolescent, un idéaliste au cœur gros comme ça, sensible, enthousiaste et chaleureux, affable, courtois, généreux, sincère et attachant. Le sourire ravageur, l'œil pétillant. Inutile de le cacher, nous sommes séduits !.. En France, on connaît Cesare Battisti en tant qu'écrivain, auteur de romans noirs. En Italie, il est plutôt connu en tant qu'activiste par les autorités politiques et judiciaires... Cesare Battisti est né en 1954 dans la grande banlieue industrielle de Rome. Après des études littéraires courtes, il rejoint la lutte armée au sein d’un groupe d’extrême-gauche, alors que souffle sur son pays le vent de la révolte. Son engagement lui vaut plusieurs séjours en prison, jusqu’à ce qu’il s’évade en 1981, et gagne le Mexique. Il y fonde le magazine culturel Via Libre, qui deviendra une référence pour la jeunesse mexicaine. En 1988, il travaille à la création du Festival du livre de Managua et est l’organisateur de la première Biennale latino-américaine de l’affiche à Mexico. Accueilli en France en 1990 en tant que " réfugié politique ", il s’installe à Paris et commence une carrière d’écrivain. Il est l’auteur d’une dizaine de romans noirs à tel point remarqués qu’on le considère aujourd’hui comme un des écrivains vedettes de la nouvelle génération du polar.

Peut-être pourrions-nous commencer par faire un rapide panorama chronologique de l'œuvre romanesque de notre invité ? Les Habits d’Ombre, roman écrit en espagnol, alors que Cesare Battisti vivait au Mexique, est le premier publié en France, aux éditions Gallimard, en 1992, dans la Série Noire. Les habits d’ombre sont ceux des bannis. Condamnés à la prison à vie dans leur pays et à l’errance dans le reste du monde, les anciens militants des Brigades Rouges n’en finissent pas d’expier l’échec de leurs rêves. Cesare Battisti fut l’un d’entre eux et ce premier roman est une radiographie étonnante du milieu des anciens brigadistes en exil... Suit L’Ombre Rouge, en 1994, publié à la Série Noire, aux éditions Gallimard, et aujourd'hui épuisé. Dans ce roman, l'auteur mêle différents registres : l’enquête classique riche en rebondissements, poursuites, assassinats divers, les intrigues sentimentales, l’arrière-fond historique et la chronique ironique et désabusée de la vie quotidienne des anciens activistes exilés en France. Que pouvez-vous nous dire de ce livre qu'hélas, il nous a été impossible de lire ?

Cesare Battisti : Ce livre a surtout une prétention historique. ça se passe dans les années 90 à Paris. Mais en fait, il y est question de quelqu'un qui mène des recherches sur des événements qui se sont passés tout de suite après la deuxième guerre mondiale. Ce livre est une des premières tentatives de ma part de mettre en accusation les Staliniens et tout ce qui s'en est suivi en Italie. Il faut savoir qu'en Italie existe un Parti Communiste qui, sans être directement au pouvoir, se partageait le pouvoir avec la Démocratie Chrétienne. Le PC italien, ce n'est pas ce qu'on en pense à l'étranger - je vous le dis alors que je suis un homme de Gauche ! - l'image un peu romantique qu'on a du PC italien ne correspond pas à la réalité. Souvent les Français me disent : " Vous avez eu de la chance en Italie ! Le Parti Communiste qui a quand même fermé la porte au stalinisme ! " Ce n'est pas vrai ! C'est complètement faux ! Dans ce livre, j'ai tenté de mélanger le roman noir et le récit historique. Il a été publié en Italie, huit ans après que je l'ai écrit, chez un éditeur qui est un peu le Gallimard italien, Einaudi. Cela a occasionné un scandale et m'a fait un peu de publicité. Ce livre est épuisé aujourd'hui en France. J'essaie d'en récupérer les droits pour le faire rééditer chez un autre éditeur. C'est très difficile parce que Gallimard est une grosse machine qui traite ses auteurs comme des pions. La politique éditoriale relève aujourd'hui de la grosse industrie et les auteurs doivent en subir les règles. Il est extrêmement difficile pour les écrivains de récupérer les droits sur les livres qu'ils ont écrits.

En 1994 paraît Nouvel An, Nouvelle Vie aux éditions Mille et Une Nuits. Ce roman est l’histoire d’une vengeance. Jean, voleur professionnel, Dan Lafargue, inspecteur au Quai des Orfèvres et demi-frère de Jean, et Hélène Kollaroski, veuve depuis peu, constituent un gang pour mettre sur pied le casse du siècle en direction de la joaillerie Kourtier, place Vendôme...

Cesare Battisti : Pour moi, il s'agissait de la joaillerie Cartier. On m'a obligé à changer ! (Rires) Il se trouve que j'ai été invité à une soirée qui devait se dérouler place Vendôme. C'était l'hiver, vers 19 heures : toutes les vitrines dégorgeaient de luxe, d'argent, de plein de choses qui brillent, et tout cela à deux pas du Ministère de la Justice... Je me suis dit : " Mais c'est fou ! Ici, on expose des milliards à la vue de tous ! " Moi, j'habitais une cité du 14e arrondissement, à seulement dix minutes de métro, où c'est la galère pour les gens qui y vivent ! ça m'a mis dans une rage folle ! Quelque temps auparavant, on n'avait demandé d'écrire une histoire pour un coffret de dix nouvelles qui devait sortir chez Mille et Une Nuits et j'ai fait ce texte que j'aime beaucoup et auquel je suis très attaché. Je l'ai écrit avec le cœur, vite. Ce n'est pas un hasard si Jean et Dan sont demi-frères. L'un est voleur, l'autre flic. Ils présentent chacun une face de la même personnalité. A la fin, tous les deux sont des voleurs, traîtres et trahis en même temps. C'est un peu le mystère de l'homme finalement. On n'est pas tout d'une pièce, on répond ou on réagit en fonction des circonstances, je ne crois pas que l'homme soit ou bon ou mauvais !..

Vient ensuite une nouvelle, " L'air de rien ", publiée chez Autrement en 1995, dans le recueil : Paris, Rive Noire, qui proposait également des nouvelles de Maurice Dantec, de Jean-Bernard Pouy, de Daniel Picouly, de Marc Villard et de Patrick Raynal... Plus tard, en 1996, paraît à la Série Noire un autre roman, Buena Onda : Enzo travaille à Paris dans un restaurant tenu par son ami Franck. Un jour, l’idée saugrenue vient à Franck d’enlever le ministre de l’intérieur et de le livrer à la population en colère d’un squat de banlieue. L’affaire tourne mal et Enzo va se trouver alors embarqué dans une expédition infernale...

Cesare Battisti : " Buena onda ! " est une expression très populaire au Mexique où j'ai vécu pendant dix années. En France, lorsque vous rencontrez quelqu'un, vous dites : " ça va ? ". Là-bas, on dit : " Buena onda ! " Ce livre est, je crois, une histoire drôle. Pour être exact, il s'agit de mon premier roman. Je l'ai réécrit trois fois. (Rires). J'ai repris ce livre pour la troisième fois à Paris, en 1992... Mon histoire ne démarre pas en France, elle commence et elle se finit au Mexique. J'ai rajouté un chapitre à Paris parce qu'à ce moment-là, Charles Pasqua était au gouvernement. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles on peut en vouloir à ce monsieur. Je ne me souviens plus exactement, mais il a dû dire ou faire quelque chose de vraiment douloureux, et en réaction, j'ai écrit ce premier chapitre. A cette époque, je travaillais dans un restaurant du 6e arrondissement de Paris, je me suis inspiré de cette expérience qui a du reste assez mal fini (Rires)... comme l'histoire d'ailleurs ! Pour la petite histoire, ce n'était pas Pasqua qui venait manger chez nous mais René Monory.

Le roman suivant est un Poulpe intitulé J’aurai ta Pau, publié chez Baleine en 1997. " Recherché par la police pour avoir arrosé de fumier le golf du Rotary Club, Maurice Stratos trouve la mort dans un accident de la route ". Il y a de quoi chatouiller la curiosité du Poulpe, surtout lorsque l'on sait que la victime est un des amis de Gabriel Lecouvreur et qui plus est un redoutable adversaire aux échecs. Et le voilà parti à Pau, ancienne capitale du Béarn, où depuis l’exemplaire épuration des SDF, la violence n’a plus de signataires...

Cesare Battisti : Tout le monde connaît Le Poulpe ! J'aurai ta Pau en est l'un des tous premiers. Lorsque je l'ai écrit, aucun n'avait encore été publié. A l'époque, Baleine n'avait pas un centime pour payer un traducteur, et mon livre est sorti bien plus tard... Je n'aime pas trop ni les contraintes ni surtout les histoires qui doivent bien se terminer. Il fallait, vous vous en doutez, que Le Poulpe s'en tire à la fin. Même s'il s'agit d'un personnage sympathique, ça m'ennuie ! A l'époque, j'ai un peu révolutionné le personnage parce que Le Poulpe rencontre quelqu'un de plus intelligent que lui, un homme qui lui demande pourquoi il est venu à Pau lui casser les pieds. Pour quelles raisons et en vertu de quoi le Poulpe débarquerait-il au Pays Basque pour imposer sa justice ? L'intrigue se passe à Pau parce que c'est l'une des deux villes qui les premières ont promulgué ces décrets discriminatoires interdisant le centre ville aux SDF durant l'été. Pau a une municipalité socialiste ! Cela m'avait frappé, choqué. J'écris souvent sous le coup de la haine ou de l'amour. En l'occurrence, j'avais la haine et j'ai voulu écrire quelque chose là-dessus. Sans avoir la prétention de changer le monde !.. Cela dit, il est vrai que Le Poulpe prend un coup dans ce bouquin : il rentre à Paris la queue basse, son supposé ennemi à Pau s'avère être quelqu'un qui peut-être sait voir plus loin que lui !

L'ouvrage suivant est un roman pour adolescents : Copier Coller, publié en 1997 chez Flammarion (Père Castor)...

Cesare Battisti : C'est une Bretonne, Soizic Le Bail, qui m'a demandé d'écrire ce livre. A l'époque, elle dirigeait la collection Castor Poche. Actuellement, je crois qu'elle a pris le relais de Jean-Claude Izzo, en tant qu'adjointe de Michel Le Bris, pour le festival Etonnants Voyageurs qui se déroule tous les ans à Saint-Malo. Lorsqu'elle m'a contacté, je lui ai fait savoir que j'étais incapable d'écrire pour les enfants et, dans un premier temps, j'ai refusé sa proposition. Elle a su se montrer convaincante et j'ai fini par le faire. L'expérience a été très difficile. Je crois qu'il n'est pas évident du tout d'écrire pour les enfants ou pour les adolescents. Il ne faut pas édulcorer, mais écrire de façon simple. C'est là du reste que réside toute la difficulté ! Dans la littérature pour adultes, on peut faire des ellipses, on peut se permettre certaines " faiblesses " ; le lecteur comprend ou il fait semblant. Un enfant ne fait jamais semblant ! Il veut comprendre et ne pardonne donc aucune faiblesse ! Pour moi, ce livre relève quasiment de l'exercice de style. J'aurais certainement pu mieux faire ! Cela dit, je me suis aussi amusé parce que je l'ai fait avec ma fille. Dans la mesure où elle comprenait tout, je me suis convaincu que c'était bien. Mais ma fille, bien sûr, me connaît bien, elle peut donc interpréter mes pensées ! (Rires). Finalement, je ne crois pas que ce livre convienne à des enfants de neuf à onze ans comme l'indique la quatrième de couverture, mais plutôt à des adolescents à partir de quatorze ans.

Dans Dernières Cartouches, le roman suivant publié d'abord chez Losfeld en 1998 et réédité cette année dans la collection Rivages / Noir, aux éditions Rivages, Cesare Battisti nous livre un récit authentique relatant les années de plomb de l’extrême-gauche italienne entre 1975 et 1982. Claudio, délinquant de droit commun, et Stefano, intellectuel universitaire, se rencontrent à Milan. Leur itinéraire est celui qu’emprunte l’ensemble de la lutte armée, avec, au bout du chemin, une fin inéluctable qui se résume en un choix : la mort ou la fuite à l’étranger. Ce livre est fortement empreint de l'expérience personnelle de l'auteur...

Cesare Battisti : Pour moi, Dernières Cartouches est le livre. Avec mes premiers romans, Les Habits d'Ombre, L'Ombre Rouge et Buena Onda, sans le savoir, j'étais en train d'écrire des chapitres de la même histoire. J'essayais, sans m'en rendre compte, de prendre suffisamment de recul pour prendre de face les années 70, c'est-à-dire mon expérience directe. Je fais de la fiction, non du document. Pour écrire un roman, il faut avoir beaucoup de recul. Il faut aussi beaucoup d'humour ou plutôt d'ironie, sinon, ce n'est pas possible, on n'y arrive pas ! En fait, le tout premier chapitre de mon histoire est celui qui est raconté dans Dernières Cartouches. Il fallait l'attaquer, ce qui a été assez douloureux tout compte fait. En volume, ce roman est le plus mince, mais j'ai tout de même mis deux ans pour l'écrire. ça a été l'enfer ! (Rires) Je raconte mes années 70 à moi tout en cherchant à les dédramatiser. Je ne voulais pas tout expliquer, mais m'attacher à décrire l'une des facettes. Les années de plomb n'ont été qu'une conséquence de ce qu'ont représenté ces années-là en Italie. Les années 70 ont en effet éveillé un grand mouvement culturel comme elles l'ont fait, du reste, ailleurs en Europe. C'était surtout une grande fête porteuse d'un immense rêve collectif, c'était l'utopie, la créativité libérée ! Les années de plomb n'ont été qu'une néfaste conséquence de tout cela, un piège dans lequel nous sommes tombés. Je profite d'ailleurs de l'occasion pour apporter le rectificatif suivant : Jamais je n'ai été un militant des Brigades Rouges ! Je faisais partie d'une organisation armée italienne, anar-communiste ou anar-co-marxiste, certainement pas léniniste, en tout cas ! Les Brigades Rouges étaient aussi une formation armée italienne. Mais cette formation était minoritaire par rapport à tout le reste. En fait, on parle toujours des Brigades Rouges parce que c'est plus facile. Elles se sont fait connaître avec des coups d'éclats tels l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro. Il faut savoir qu'enlever Aldo Moro à ce moment-là, tout le monde pouvait le faire. Si les autres formations ne l'ont pas fait, c'est bien parce que ce n'était pas opportun, ça ne servait à rien ! Cela dit, à partir du moment où, à cette époque, certains ont eu le courage de se battre contre l'état, ces personnes ont gagné mon respect. Il n'empêche qu'il y avait de sacrées différences politiques entre les différents mouvements. Je n'ai jamais appartenu aux Brigades Rouges. Je me suis battu pour qu'on le sache, et puis j'ai renoncé...

Il est vrai qu'en France, on n'a pas une grande connaissance de ce qui s'est passé en Italie durant ces années qu'on a appelées les années de plomb. Pourriez-vous nous les évoquer succinctement ?

Cesare Battisti : C'est ce que j'explique dans Dernières Cartouches. En Italie s'est formé un grand mouvement, l'Autonomie Ouvrière (ou Prolétaire), qui pouvait faire descendre dans la rue des milliers de personnes. Les syndicats étaient complètement dépassés. Au sein de ce grand mouvement se sont créés plusieurs groupes armés, on en a compté plus de cent dans les années 70. Les Brigades Rouges sont nées à côté et ont cherché, à un moment donné, à mettre un chapeau sur tout cela, en organisant des actions coups d'éclat qui ont été médiatisées. Cette organisation était structurée verticalement, comme un parti léniniste. Il était donc plus facile pour ceux qui la dirigeaient d'instaurer un dialogue avec l'état puisque, paradoxalement, ils parlaient le même langage que les politiciens au pouvoir. A un moment donné, je crois bien que les Brigades Rouges comptaient plus de trois mille militants armés, mais ce n'était pas grand chose par rapport à ce qui existait en Italie à ce moment-là. En effet, il faut savoir qu'il y a eu, à cette époque, plus de soixante mille arrestations et douze mille condamnations. L'ex président de la république italienne a reconnu lui-même que l'Autonomie Ouvrière a touché un million de personnes ! Les actions des Brigades Rouges n'intéressaient absolument pas l'organisation à laquelle j'appartenais. Pour nous, enlever Moro puis le tuer, c'était une belle connerie ! Nous ne voulions d'ailleurs pas croire qu'ils l'avaient fait ! Nous pensions qu'il s'agissait d'une provocation de l'état. Moro était beaucoup plus utile vivant que mort : il avait avoué des choses énormes. Il avait révélé entre autre des plans stratégiques de l'OTAN dans la Méditerranée, il avait reconnu que la Mafia avait infiltré le gouvernement et choisissait le président de la République aux Etats-Unis... Les Brigades Rouges avaient enlevé cet homme parce qu'il était impossible alors d'enlever Andreotti, un homme de la Mafia, un politicien qui depuis la guerre milite à la Démocratie Chrétienne. Moro était un homme très puissant puisqu'il était à la tête de la Démocratie Chrétienne. C'est lui qui a signé les compromis historiques avec le PC italien à une époque où PC et Démocratie Chrétienne se partageaient le gâteau. Tuer cet homme était une grosse connerie !.. Nous en étions au début de la fin et tout le monde le savait. Il fallait vraiment être Brigadistes pour agir de la sorte ! J'ai quelques amis Brigadistes, mais force est de reconnaître qu'ils ont fait des dégâts ! Personne n'avait intérêt à faire un truc pareil, personne n'avait intérêt à se prendre l'armée sur le dos. Sur le plan armé, on était forcément perdant. Qui aujourd'hui penserait qu'il faut attaquer le gouvernement français sur le terrain armé ? Se battre contre l'armée française serait une belle absurdité ! C'était pareil en Italie. Aujourd'hui, on ne parle pas des années 70 comme étant celles d'un mouvement culturel, d'un mouvement de révolte. On parle des années de plomb. Cela s'est réduit à ça ! Et dans le monde entier, c'est la même chose... Quand on parle d'Italie, les gens évoquent immanquablement les spaghettis et les Brigades Rouges !

Revenons-en à votre œuvre, si vous le voulez bien. Cette année est paru Terres Brûlées dans la collection Rivages / Thriller, aux éditions Rivages, une anthologie de nouvelles que vous avez réalisée. Il s'agit d'un recueil résolument noir, regroupant des écrivains venus d’horizons divers. Ce qui les réunit, c’est une certaine conception de la littérature noire qui se démarque de la fiction policière pour n’en garder que la coloration et le regard ironique posé sur un monde caractérisé par le cynisme, l’absurde et la perte des illusions. On y retrouve des auteurs comme Stephanie Benson, Jerome Charyn, Didier Daeninckx, Olivier Douyère, Andreu Martin, Viktor Pelevine... Et enfin, cette année encore, vous publiez aux éditions du Masque Jamais plus sans Fusil, votre tout dernier livre. Résolument noir, ce roman nous entraîne dans l’esprit torturé de personnages à jamais désespérés. Une serial killer tue et émascule ses victimes, des quinquagénaires qui ont tous réussi socialement, tous amis d’enfance et anciens activistes gauchistes : un député de gauche, le directeur d’un centre de désintoxication pour clientèle riche et célèbre, un patron de presse, trois hommes qui partagent avec le psychiatre Onno Karo un lourd secret de jeunesse...

Cesare Battisti : C'est effectivement mon dernier bébé ! Une petite mise au point semble néanmoins s'imposer : je ne dirais pas que le personnage de ce livre est une serial killer. Ce terme n'est pas vraiment approprié en ce qui la concerne. Elle agit avec des raisons bien précises. Cette histoire est celle d'une vengeance perpétrée dans une réalité qui est peut-être un peu à part. Il y est question de folie. Mais quelle est-elle ? Pourquoi ? Pourquoi parfois se réfugie-t-on dans la folie ? La folie n'est-elle pas parfois l'alternative la moins " dégueulasse " qui s'offre à nous ? Ne peut-on pas se réfugier dans la folie pour éviter des situations bien plus honteuses ? Je parle de la lâcheté, de l'hypocrisie. Je crois que l'impuissance peut amener à la folie. Il est pour moi assez difficile de parler de ce livre. Il est trop frais ! C'est un livre qui me surprend, qui n'arrête pas de me surprendre parce que les lecteurs y voient des choses que j'ignorais y avoir mis. Il y a certainement une bonne part d'inconscient là-dedans. J'y ai mis beaucoup de symboles. Pour moi, ce livre est un pont entre ceux qui sont teintés de mon expérience personnelle et ceux que j'espère pouvoir écrire maintenant. Mais avant d'essayer d'expérimenter un autre genre, puis de naviguer entre d'autres genres, je voulais savoir si j'en maîtrisais au moins un, le thriller à énigme. Le résultat est ce roman. Chacun peut en penser ce qu'il veut, moi, je crois sincèrement que je l'ai réussi, tout simplement parce que je suis là à en discuter avec vous. Il y a peut-être parfois quelques faiblesses parce que j'ai tendance à faire beaucoup d'ellipses. J'ai tendance à penser que ces ellipses, même involontaires, enrichissent l'action. Même si le lecteur ne saisit pas tout de suite, les éléments indispensables pour comprendre sont là. Il s'agit d'un livre à plusieurs tiroirs, en fait. L'écriture est un travail très solitaire. On écrit une phrase, mais on en a pensé dix mille avant. Si dans cette phrase un lecteur pense trouver un détail qu'on a oublié, c'est qu'il doit y avoir un mot qui évoque d'une des dix mille phrases qu'on avait imaginées auparavant... Dans Jamais plus sans Fusil, j'ai essayé, pour la première fois, de mélanger le noir et le fantastique. ça non plus, ce n'est pas par hasard !.. Le monde entier a connu, d'une manière ou d'une autre, les événements de mai 68. Trente ans après, les conséquences peuvent, elles aussi, être planétaires. Alors, pourquoi situer géographiquement cette histoire ? Je ne voyais aucun intérêt à le faire. J'ai fait un effort pour que les noms et les prénoms des personnages ne soient pas directement liés à une origine, à une nationalité. On peut d'ailleurs lire ces noms dans un sens ou dans un autre. Il y a beaucoup de symboles dans ce livre qui joue beaucoup avec la psychologie, avec la schizophrénie, la folie, les délires sains ou malsains, la notion de culpabilité. Est-il moins dangereux ou plus sain de mener une horrible vengeance telle que celle que mène l'héroïne de ce livre ? Mais n'est-ce pas pire de se venger sans en être conscient ? Se venger contre sa propre génération en occupant une place qui vous donne un certain pouvoir et se comporter inconsciemment comme un salaud ? Où se situe la folie ? D'un côté, on trouve un ministre que l'on respecte, de l'autre un pauvre fou ! Je voulais mener une réflexion sur ce sujet, et ce n'était pas du tout évident ! Peut-être aurais-je dû attendre encore quelques années pour écrire un livre plus cohérent ! (Rires). Mai 68 représentait pour moi la vie, l'espoir, la joie de vivre, l'idée d'un nouveau monde qui se préparait et que l'on a étouffée. Il est question de castration dans le roman. Elle fait référence à la génération des jeunes qui ont voulu changer le monde dans les années 70 et que l'on a castrée. A l'époque, les armes ne présentaient pas un réel danger, les idées véhiculées si ! Je reste persuadé que si nous avions pu changer le monde il y a trente ans, nous ne rencontrerions pas les problèmes que l'on vit aujourd'hui... Le pouvoir et la finance ont fait barrage et ont détruit une génération, pas physiquement certes, mais d'une manière bien pire. Ils ont gagné trente ans et on a payé le prix fort. Pour nous anéantir, ils nous ont fait tomber dans le piège de la provocation, de la violence et des armes. On est tombé dans le panneau ! Il leur a été alors bien facile de nous faire passer pour des terroristes, des criminels, des bandits, etc. et de nous massacrer. Résultat : aujourd'hui, on a presque honte de revendiquer certaines théories. Si vous dites aujourd'hui : " Je suis marxiste ! ", on vous prend pour un ringard. Comme si le capitalisme était la meilleure chose qui pouvait nous arriver !

Votre œuvre est essentiellement composée de romans de l'exil, plus ou moins autobiographiques ou pour lesquels vous vous êtes inspiré de votre propre expérience, grâce auxquels vous vous livrez à un travail de mémoire. Il s'agit donc d'une littérature engagée, amère mais jamais résignée, d'une littérature plus noire que le noir. L'action de ces romans est resserrée autour de personnages, tous marqués par la vie, empreints d'une grande humanité, broyés par une société castratrice ou un pouvoir politique avilissant. L'action est prépondérante. Pas ou très peu de descriptions de décors. Vous restez en retrait, témoignez, mais vous vous gardez bien de juger. On ressent néanmoins une certaine rage, une révolte contenue. Jamais une plainte, pas de regret non plus : le passé est pleinement assumé, mais beaucoup de tendresse pour les acteurs de vos histoires...

Cesare Battisti : C'est vrai ! J'arrive toujours à me faire avoir par mes personnages. Il faut parfois que je fasse attention parce que je risque de tomber amoureux même des ennemis les plus redoutables ! Souvent, je fais en sorte qu'ils ne soient pas conscients de leur méchanceté et alors, je ne les aime pas ! Je déteste les gens qui ne sont pas conscients des dégâts qu'ils occasionnent. Ce sont finalement les gens les plus dangereux ! On peut toujours discuter avec quelqu'un qui est cruel et qui en a conscience ou du moins on peut se battre contre lui. Il est plus ardu d'envisager de le faire lorsqu'on a affaire à quelqu'un qui n'est pas conscient de sa propre méchanceté...

Vos livres sont assez désabusés, plutôt amers. Les intrigues sont habilement construites : on découvre d'abord un premier personnage, puis un autre, puis éventuellement un troisième et puis l'action se noue, la tension monte au gré de votre fantaisie d'auteur. Mais quelle place de l'espoir là-dedans ?

Cesare Battisti : C'est peut-être difficile à croire après avoir lu mes livres, mais si je n'avais pas d'espoir, je n'écrirais pas ! J'écris parce que je crois que c'est utile, que ça sert à quelque chose. Cela peut paraître banal, néanmoins écrire est d'abord pour moi une forme d'auto-thérapie. J'écris aussi pour être lu, ce qui veut dire que je ne peux pas dire n'importe quoi, tout de même ! Pourquoi dirais-je que tout va très bien alors que ce n'est pas vrai ? Même si ce que je raconte est très noir, même si on dirait que je ferme toutes les portes, j'ai pourtant toujours envie que quelqu’un les ouvre. Et le vieux soixante-huitard que je suis espère bien que la nouvelle génération aura l’opportunité de le faire. Parce qu’il y en a marre d’entendre ceux de ma génération clamer toujours le même discours : " On a déjà connu tout cela ! Ce sont des rêves qui ne marchent pas ! On verra bien dans dix ans ! ". Un discours de réactionnaires ! Même s’ils votent à gauche ! Ces gens-là occupent des places importantes aujourd’hui. De nos jours, ce sont bien d’anciens soixante-huitards qui dirigent l’industrie culturelle ! Je ne peux pas dire que je suis très content de ce qu’ils font ! Les personnes qui aujourd’hui ont entre trente et trente-cinq ans, sont des gens vraiment frustrés. Souvent ils sont de droite. Pour moi, cela n’a pas grande importance du reste : que ce soit à droite ou à gauche, au niveau de l’Assemblée Nationale, les politiques parlent le même langage finalement. Par droite, j’entends que souvent ils agissent de manière réactionnaire. Parce que c’est une espèce de revanche qu'ils prennent sur leurs parents, cette génération de soixante-huitards qui prétend tout savoir, tout connaître et qui les fait chier. J’ai mis pas mal d’années à comprendre cela. Et je crois vraiment qu’il faut que les gens de ma génération se mettent de côté, ils ont une responsabilité énorme. Au niveau culturel, ils se sont organisés en clans — vous les trouvez dans les milieux culturels du sixième arrondissement de Paris — qui ne laissent aucune place à qui ne pense pas comme eux. Ils se comportent tout à fait comme ceux qu’on voulait chasser il y a trente ans. On se retrouve confronté à la même situation. Rien n'a changé. Aujourd’hui, j’aurais bien du mal à dire ce qu’il faut faire. Mais j’ai une fille de seize ans, je fréquente des gens qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans ; tous ont une idée de ce qu’il conviendrait de faire. Ils se trompent ou peut-être pas, je serais bien incapable de juger. Après tout, ils ont bien le droit de se tromper, eux aussi ! Moi, je me suis trompé, on m’a condamné à perpétuité. De quel droit pourrait-on empêcher les autres de se tromper — éventuellement — à leur tour. Pour moi, l’espoir c’est cela : un peu de tolérance ! On pourrait croire qu’il s’agit là d’un discours de curé. Et pourquoi pas ! S’il y a à attraper du bon, même dans la religion, on l’attrape ! (Rires).

En fait, pour vous, l’espoir ne serait-ce pas la vie ?

Cesare Battisti : Oui ! Je crois qu’il faut être assez intelligent et conscient pour reconnaître qu’il y a une certaine lourdeur qui s’impose à un moment donné, au-delà du système de pouvoir et même en dehors du système de pouvoir. C’est humain, c’est physique, c’est biologique ! Il faut donc laisser un peu d’espace à la légèreté. Aujourd'hui, qu'est-ce qu'on veut ? La sécurité totale ! Ce n'est pas le RMI qui va changer la vie. Encore heureux qu'il existe : beaucoup en ont besoin. J'y ai eu le droit, moi aussi, pendant pas mal d'années (Rires). Ce que je veux dire, c'est qu'on ne peut pas s'imaginer maintenant une vie où l'on ne risque plus rien. Aujourd'hui on condamne quelqu'un parce que, par exemple, au cours d'une tempête, un arbre est tombé sur un môme. Tout de suite, on cherche un responsable. Qui va-t-on condamner ? On ne peut pas condamner l'arbre, alors, on cherche ailleurs. Qui a fait sortir le môme dans la rue ? Pourquoi les flics n'étaient-ils pas là ?.. C'est devenu la folie : on nie le risque ! Pour peu qu'un instituteur sorte avec ses élèves et qu'il se produise un accident, il faut à tout prix trouver un coupable. Parfois il y en a un effectivement, parfois non. Pourquoi devrait-il toujours y en avoir un ? Il y a des risques qu'il faut accepter de courir dans la vie.

Depuis Terres Brûlées et surtout avec votre tout dernier roman, Jamais plus sans Fusil, il semblerait que vous ayez réglé vos comptes avec le passé et que vous souhaitiez donner un virage à votre carrière...

Cesare Battisti : Parfois, j'aimerais bien prendre une autre direction. J'y aspire, cependant je commence à croire que c'est impossible. Je prends peut-être un peu plus de distance avec mon passé, mais je parle toujours de ce que j'ai vécu et de ce que je continue à vivre. Un écrivain écrit s'il a des choses à dire et il puise sa matière dans ce qu'il vit. A mon avis, écrire ne sert à rien si on n'a rien à dire. On peut peut-être pardonner à quelqu'un qui écrit mal mais qui a des choses à dire, mais pas à celui qui n'a rien à dire. En ce qui me concerne, quoi qu'il puisse m'arriver d'écrire, on trouvera toujours dans mes livres un fond socio-politique, un fond d'analyse sociale, un fond de rébellion. Je suis dévoré par la rage, mes histoires seront toujours un prétexte pour gueuler ! A tort ou à raison !.. Aujourd'hui, je jouis d'un peu plus d'expérience en écriture et je peux m'imposer de nouvelles contraintes. Dans Jamais plus sans Fusil, par exemple, je me suis imposé celle de l'énigme. Dans l'avenir, je vais tenter de ne plus m'en imposer aucune : je compte bien explorer tous les genres, m'exprimer comme je le veux. En fait, je souhaite renoncer aux facilités de demeurer dans les frontières d'un genre particulier. Ce faisant, je vais certainement m'exposer davantage à la critique, à la faiblesse, à l'erreur. Mais tant pis ! J'ai besoin d'entrer dans le fantastique pour exprimer quelque chose, pour gueuler plus et mieux que je ne l'ai fait jusqu'à présent. Je travaille actuellement sur un nouveau livre qui mélange le fantastique, le picaresque et le noir. ça devrait donner un truc assez bizarre ! (Rires) Par ailleurs, de plus en plus, j'introduis des notes psychologiques dans ce que je fais. En effet, il y a dans la psychologie humaine un mystère qui me fascine beaucoup. L'être humain, son mystère, les circonstances qui l'amènent à agir ou à réagir, me passionnent énormément. Je suis profondément convaincu que ce n'est pas l'homme qui fait les circonstances, mais que c'est le contraire. Si tel n'était pas le cas, je militerais en faveur de la peine de mort. Il se trouve que j'y suis farouchement opposé. En fait, je suis contre la condamnation à la prison en général, quelle qu'en soit la durée, tout simplement parce que ça n'arrange jamais rien. J'en parle en connaissance de cause ! Lorsque je suis rentré en France, j'ai passé sept mois à la prison de Fresnes où sont incarcérés quatre mille détenus. Les conditions de détention y sont horribles. Un jeune qui y purge une peine parce qu'il a volé un sac à main sort de prison avec l'envie de tuer...

Vous avez dit que " la noire soixante-huitarde " a un même fil conducteur : c'est un cri désespéré des perdants qui ne veulent pas perdre la mémoire. Est-on vraiment un perdant si ces textes font œuvre de mémoire pour les nouvelles générations ? N'est-ce pas plutôt un appel à la vigilance ?

Cesare Battisti : Bien sûr qu'il faut se montrer vigilant ! Cela revient à me demander si je suis quelqu'un de pessimiste. Je réponds que non. En fait, il faut faire attention pour que les choses ne se répètent pas ! Attention de ne pas déléguer du pouvoir car cela nous retombe toujours dessus ultérieurement. Attention à ne pas adopter vis-à-vis des nouvelles générations un comportement identique à celui qu'on rejetait vis-à-vis de nous-mêmes il y a trente ans. Attention à demeurer vigilants vis-à-vis de nous-mêmes aussi !

Vous êtes Italien, vous maîtrisez l'espagnol et vous vous exprimez fort bien en français. Dans quelle langue écrivez-vous ?

Cesare Battisti : j'écris en italien parce que je trouve qu'écrire en français est extrêmement difficile. Cela dit, j'ai écrit mon tout premier livre en espagnol. Je n'ai pas suffisamment étudié la structure du français écrit pour le maîtriser. Vous savez, il n'y a pas beaucoup d'auteurs qui ont écrit directement dans une langue étrangère, et surtout très peu à l'avoir fait directement en français. Ces écrivains-là sont des génies auxquels je ne me risquerais pas à me comparer. J'écris cependant un peu en français, des petits textes, des articles, quelques nouvelles. Mais j'ai toujours besoin que quelqu'un m'aide. Parce que ce qui m'arrive aujourd'hui est assez horrible : figurez-vous que je fais des italianismes en français et des gallicismes en italien. Cela fait vingt ans que j'ai quitté l'Italie et dix ans que je vis en France ! Je rêve en français, je parle toujours français, pas toujours très bien, mais on me comprend. Je n'ai pas la prétention de vouloir, un jour, parler comme un livre. Je suis conscient de faire des fautes, il faudra bien que j'étudie la langue d'une manière un peu plus poussée. J'ai proposé le manuscrit de Jamais plus sans Fusil que j'ai écrit en italien à un éditeur italien. Le directeur de collection m'a dit : " Il est très bien ce roman. Il faut juste le traduire en italien ! ". C'est épouvantable parce que j'avais fait très attention à ne pas truffer le texte de gallicismes ! La solution serait peut-être de travailler ce que j'écris presque naturellement comme un style. Je vous prie de croire que ce n'est pas évident. Certains auteurs s'y sont essayés. Faire du " fritagnol " en mélangeant du français, de l'italien et de l'espagnol pourrait s'avérer intéressant ! (Rires) C'est d'ailleurs un peu ce que fait Andrea Camilleri puisqu'il écrit dans un sicilien compréhensible par les Italiens.

Pourquoi avez-vous écrit Les Habits d'Ombre directement en espagnol ?

Cesare Battisti : Tout simplement parce qu'à ce moment-là je vivais au Mexique. Soit dit en passant, ce n'est d'ailleurs pas la seule fois où j'ai écrit en espagnol. J'ai toujours été travaillé par la narration. Mais lorsque j'ai commencé à écrire, je n'arrivais pas à me détacher du document politique, de l'essai, de l'article. Ecrire dans une langue étrangère a été pour moi un recours psychologique. C'est par ce biais que j'ai perdu l'angoisse des cent premières pages, que j'ai pu écrire trois cents pages et plus sans tomber dans l'analyse, l'introspection, etc. Dans une langue étrangère, on est plus sensible à la musique des mots : ce sont des mots nouveaux, rien à voir avec ceux de votre langue maternelle, on peut jouer avec, en tomber amoureux. J'ai écrit mon tout premier livre entièrement en espagnol, puis, je l'ai traduit moi-même en italien dès que je suis arrivé en France parce que je n'étais pas encore trop influencé par le français !

Qu'appréciez-vous plus particulièrement en France ?

Cesare Battisti : Il y a ici une tolérance que je n'ai connue nulle part ailleurs. Au début, j'ai cru que c'était démagogique, que c'était faux. Et je voulais me convaincre que j'avais raison. J'avoue bien volontiers que j'avais tort. Il y a de la tolérance même chez les Français qui n'en sont pas conscients. L'histoire de ce pays et l'éducation de ce peuple ont vraiment infléchi la pensée des Français. Le Français, même le plus réactionnaire, est toujours tenu de se justifier. Ailleurs, c'est loin d'être le cas ! Je ne vais tout de même pas faire ici l'éloge de la France. La mère de mes enfants dont je suis séparé aujourd'hui est française. J'aurais pu affirmer ce que je viens de dire de la France il y a vingt ans. Je l'aurais dit comme pure théorie. Aujourd'hui, je le dis parce que je le pense vraiment. J'ai vécu quelques mois en France entre 1981 et 1982, dans la clandestinité. Je suis parti au Mexique parce que mon avocat m'a fait comprendre qu'il me fallait partir. Dans l'intervalle, j'ai vécu caché, même si la police savait très bien où je me trouvais. Dans ces années-là, il y a eu officiellement mille huit cents Italiens " réfugiés " en France, nous étions nombreux ! En ce qui nous concernait, le terme " d'asile politique " n'était pas vraiment adapté parce que le droit ne reconnaît pas l'existence d'exilés politiques européens en Europe. Nous sommes tolérés ici !.. Quatre hommes politiques ont eu le courage de prendre cette décision : François Mitterrand, Robert Badinter, Gaston Deferre et Pierre Mauroy, qui se sont engagés moralement à nous accueillir sur le sol français de manière à permettre à l'Italie de tourner la page. Il y avait pourtant un risque : les réfugiés italiens étaient des gens armés, ils auraient pu foutre le bordel en France. Il ne s'est certes jamais rien passé, mais il fallait tout de même le faire. Vous savez, il y a des gens recherchés parmi nous. Moi-même, j'ai été condamné à perpétuité en Italie... Nous bénéficions d'une carte de séjour depuis seulement un an et demi. Avant, nous n'avions rien du tout hormis un numéro de téléphone ministériel que la police pouvait joindre si par malheur nous nous faisions arrêter dans la rue. Lionel Jospin a finalement pris la décision de nous accorder une carte de séjour, suite aux accords de Schengen. Le diplomate chargé de l'application des accords de Schengen en France était un juge qui avait passé douze ans en Italie - il était donc plus italien que les Italiens -, et qui s'est tout de suite occupé de faire arrêter les " réfugiés " italiens. Il y a eu six arrestations. Nous avons alors appris par le biais de nos avocats que le Ministère de l'Intérieur renvoyait la faute sur le Ministère de la Justice et ne pouvait pas arrêter la machine mise en œuvre. En attendant que la situation s'éclaircisse, le Ministère de l'Intérieur nous a conseillés de nous cacher. Cela a été dramatique pendant quarante jours. Moi, je ne me suis pas vraiment caché, j'allais dormir ailleurs la nuit, dans la journée, je rentrais chez moi bosser. En règle générale, les descentes de flics se faisaient vers 7 ou 8 heures du matin. Il fallait seulement éviter d'être chez soi à ce moment-là. S'ils vous trouvaient, ils vous arrêtaient, sinon, ils n'allaient pas vous chercher plus loin.

Dans Les Habits d'Ombre, vous faites dire à Claudio, l'un de vos personnages : " La pire chose qui puisse arriver à un révolutionnaire c'est de prendre le pouvoir ". Mais alors, quelle est la meilleure chose qui puisse lui arriver ?

Cesare Battisti : D'être un magnifique perdant ! (Rires), c'est-à-dire un perdant conscient de l'être, qui fait trésor de sa mémoire et qui surtout ne s'en laisse pas déposséder. Il ne faut absolument pas perdre la mémoire ! On n'a jamais vu un révolutionnaire prendre le pouvoir dans un pays et demeurer libertaire. Je crois cependant que le monde a besoin de révolutionnaires. Il faut les créer et puis les abattre (Rires). La révolution est permanente ou elle n'est pas. C'est un cliché, je sais ! Il me semble qu'il est indispensable que tout un chacun soit éduqué pour qu'il puisse comprendre ce qui se passe autour de lui, pour analyser, pour être maître de soi-même, pour éviter de déléguer ses projets à d'autres (ou bien s'il le fait, ce sera en toute conscience et dans un contexte social positif de construction où l'on partage les responsabilités).

Vous êtes un romancier et un nouvelliste. Ecrire pour la télévision ou le cinéma vous intéresse-t-il ?

Cesare Battisti : J'ai collaboré à un projet de série créée et dirigée par Hugues Pagan, écrivain publiant chez Rivages, et qui est diffusée sur M6. Cela s'appelle Police District. Hugues Pagan m'a proposé d'en écrire un épisode. Je l'ai fait parce que j'ai besoin d'argent. On m'a remis trois cassettes vidéo sur lesquelles étaient enregistrés six épisodes. La série marche bien, elle est du reste assez réaliste : on voit les bavures, la corruption des flics, des autorités, etc. Hugues Pagan ne m'a pas censuré, j'ai fait ce que je voulais. Il ne m'a pas fait reprendre le scénario de multiples fois comme cela se produit couramment dans ce genre de production. Il sait ce qu'il veut, l'a annoncé clairement. Par ailleurs il paie assez bien. Je travaille en collaboration avec mon traducteur qui assurément ne se prêterait pas à des opérations de compromis sur certaines choses. L'histoire que j'ai écrite parle du foot négrier, de l'esclavage d'enfants achetés en Afrique et vendus dans des clubs de foot français. Lorsque j'ai appris l'existence de telles pratiques, j'en ai été bouleversé, je me suis renseigné en recoupant divers articles et je pensais écrire quelque chose là-dessus. Finalement j'en ai fait ce scénario pour la télé qu'Hugues Pagan a accepté. On a longuement parlé de Police District et d'Hugues Pagan dans la presse, ces derniers temps, et ce de manière élogieuse. Il ne faut peut-être pas exagérer, mais force est de reconnaître que cette série bénéficie d'un casting superbe. Les comédiens sont vraiment très bons, ce qui est rare dans une série télé. D'autre part, Hugues Pagan sait de quoi il parle. Il connaît la boutique puisqu'il a été commissaire divisionnaire (il est en retraite depuis trois ans) et qu'il a rencontré quelques graves difficultés dans ce cadre professionnel. La corruption, la violence, les bavures, il connaît bien et il a dû en voir de toutes les couleurs ! Mais c'est aussi quelqu'un qui sait écrire et qui a produit de très bons romans. Nous ne sommes pas copains, je l'estime pour la qualité de ce qu'il fait, il me semble que c'est réciproque. Hugues Pagan souhaiterait créer une équipe fixe de scénaristes qui continuent la série. Pour ma part, je collaborerai encore à l'écriture d'un autre scénario et je m'en tiendrai là parce que je ne veux pas me faire bouffer par la télé. Il ne faut pas croire qu'on se tire indemne de ce genre d'expérience. J'ai besoin d'argent pour payer mon loyer, mais bon !.. Je souhaite avant tout pouvoir écrire d'autres livres.

Etes-vous intéressé par des adaptations de vos romans au cinéma ?

Cesare Battisti : Dernières Cartouches sera adapté au cinéma en Italie. Le scénario est déjà écrit. Je ne m'intéresse pas plus que ça à ce projet puisque ce n'est pas moi qui ai écrit ce fameux scénario. Pour l'instant, la production m'a payé une option qui a été renouvelée. Je connais le producteur, c'est à peu près tout !..

L'auteur que vous êtes a-t-il des écrivains de prédilection ? Quels sont les livres qui vous tiennent à cœur ?

Cesare Battisti : Depuis quelques années, il y a un livre dont je relis régulièrement quelques pages : Berlin Alexanderplatz d'Alfred Doblin. C'est du reste le livre qui m'a un peu poussé à déraper dans le genre ou à casser les frontières entre les genres. Il est écrit avec une élégance hallucinante. Alfred Doblin passe d'un genre à l'autre avec maestria. Passé, présent, futur se télescopent avec bonheur. C'est un livre remarquable que je considère comme un chef d'œuvre et dont je conseille la lecture à tout le monde. J'ai aussi beaucoup aimé toute l'œuvre de William Faulkner. J'ai été du reste longtemps convaincu que Faulkner était un auteur de romans noirs. Jim Thompson a aussi été une grande découverte. En lisant ses romans, je me suis aperçu qu'on pouvait écrire des histoires dont les héros étaient des méchants, des méchants qui pouvaient gagner. Pour moi, c'était quelque chose de nouveau. Je pensais que ça correspondait à un désir qui m'était intime, mais que personne n'oserait l'écrire. C'est en lisant les romans de Jim Thompson et ceux de Chester Himes que j'ai découvert que c'était possible. J'ai découvert le polar noir, social et politique avec Jean-Patrick Manchette. Grâce à lui, j'ai plongé avec délice dans la production des romans noirs post-soixante-huitards. Plus récemment; La Sirène Rouge, premier roman de Maurice G. Dantec, m'a carrément rendu jaloux. Dantec est une excellente plume. Il faudrait juste parfois qu'il fasse un peu plus court ou un peu plus concis, mais nul n'est parfait et son travail est remarquable. Pourtant, politiquement, je n'apprécie pas trop ses idées. Mais il est, à ma connaissance, un des premiers écrivains français à avoir cassé les frontières entre le noir et la science-fiction. Sinon, je recommande aussi la lecture de Je m'appelle Revient, le récit autobiographique d'Alexandre Dumal publié à la Série Noire en 1995, et cela d'autant plus que la préface est le dernier texte qu'a écrit Jean-Patrick Manchette avant de mourir. Et puis, il y a tous mes copains, mais je ne vais tout de même pas tous les citer ! (Rires)

Il n'y a aucune femme parmi vos auteurs préférés !

Cesare Battisti : Bien sûr que si ! L'œuvre de Patricia Highsmith m'a impressionné. En raison de la lenteur du rythme, certains de ses livres m'ont fait penser à Albert Camus : on a l'impression qu'il ne se passe rien, pourtant la tension monte et le drame se noue inexorablement. Vous savez, je ne suis pas quelqu'un qui lit énormément, qui dévore des tonnes de livres.

Aimez-vous lire la presse, les journaux, les magazines, etc. ?

Cesare Battisti : J'achète les journaux lorsque je sais pouvoir y trouver des papiers sur la littérature. J'achète Libération le jeudi, Le Monde le vendredi, Le Canard Enchaîné le mercredi, etc. J'achète rarement des magazines hormis lorsqu'il faut que je me documente, mais je lis beaucoup de documents, d'essais. En ce moment, par exemple, pour un prochain roman, j'ai amassé un tas de livres traitant du nanisme. En fait, je travaille sur un roman pendant au moins une année et s'il fallait que j'attende l'inspiration pour écrire, je n'écrirais jamais. Pour aller de l'avant, chaque écrivain a des ressorts qui lui sont propres. Moi, je me donne des défis. D'où cette idée de personnage de petite taille. Pourquoi ? Parce que cela m'oblige à rentrer dans la psychologie de cette personne, à adapter mon regard à la hauteur du sien. J'apprends de la sorte tout un tas de choses. La documentation m'apporte donc beaucoup d'informations d'ordre didactique ou pédagogique lorsque j'écris un roman. Pour Jamais plus sans Fusil, je me suis renseigné sur la schizophrénie, sur la psychiatrie et sur l'analyse et je me suis fait des copains dans le milieu des psychiatres. Ces gens-là sont vraiment des fous ! Très sympas, mais complètement fous ! (Rires).

Vous avez évoqué votre désir de faire éclater les genres et de faire des intrusions dans le fantastique. Cela n'est pas forcément sensible dans votre dernier roman !

Cesare Battisti : Je parle peut-être beaucoup plus de mes intentions que de la réalité ! Avec Jamais plus sans Fusil, j'ai essayé d'insérer quelques petites traces de fantastique. Ainsi, par exemple, on ne sait pas dans quelle ville l'action se passe et cela fait plus de trente ans qu'il n'y a pas plu. Je voulais tout d'abord faire un thriller à énigme pur et dur et ne pouvais donc pas forcer sur le fantastique. Cela dit, dans la mesure où l'on ne peut pas situer les personnages ni géographiquement ni historiquement, cela confère à l'intrigue une certaine intemporalité. En fait, seul un expert du roman noir pourrait affirmer qu'il y a quelques éléments fantastiques dans cette histoire. Je pense que l'on percevra de manière beaucoup plus évidente le côté fantastique de mon prochain roman qui sortira en avril prochain. Tout d'abord parce que le personnage principal est un mur de trente-quatre kilomètres de long sur dix mètres de haut et qui sépare les Etats-Unis du Mexique. A un moment donné, on bascule pour se retrouver à Milan, un Milan détruit, on ne sait pas à quelle époque. Là aussi existe un mur, mais que l'on ne voit jamais. Parce que ce mur est celui qui se dresse dans la tête des gens. Dans la littérature générale, quand on y regarde de plus près, les auteurs utilisent tous les genres, et personne ne se pose de questions. Quand, dans un roman de littérature générale, l'auteur mélange thriller, fantastique et psychologique, personne n'a rien à redire. C'est normal, c'est un roman ! Si on le fait dans le rayon polar, ça ne marche plus ! On se demande si c'est du polar ou si c'est de la SF. Moi, j'en ai un peu marre de ce genre de réactions. Si j'ai envie de mélanger les genres, je le fais, et puis c'est tout ! Je fais du noir, certes, mais j'y mets aussi ce que je veux ! Et je me contrefous des étiquettes.

N'envisagez-vous pas de publier dans une collection de littérature générale ?

Cesare Battisti : Pas du tout ! De toute façon, c'est le roman noir qui depuis un siècle influence la soi-disant littérature générale, pas le contraire ! Daniel Pennac n'a jamais prétendu qu'il était un auteur de polars. Sans doute a-t-il honte de ses origines. En France, tout le monde le sait. C'est d'ailleurs Jean-Bernard Pouy qui l'a lancé. Mais en Italie, les lecteurs l’ignorent. Comme si c'était une honte !

Il y a bien d'autres exemples. Si Les Fourmis de Bernard Werber avait été publié dans une collection de science-fiction, il n'aurait peut-être pas eu le succès et le public qu'il a obtenus en paraissant sans mention de genre chez Albin Michel. Idem pour Le Successeur de Pierre de Jean-Michel Truong. Si ce bouquin-là avait été publié dans une collection de genre, il n'aurait sans doute pas touché le même public. Les gens qui souhaitent lire de tels romans ne le font pas parce qu'il s'agit de romans de science-fiction. Ils les lisent simplement parce qu'on a dit énormément de bien de ces livres !

Cesare Battisti : C'est vrai ! En ce qui me concerne, si je publiais dans une collection de littérature générale, je vendrais peut-être trois cents exemplaires ! Dans une collection de genre, les ventes minimales ont souvent des plafonds plus élevés. La Série Noire, par exemple, tire au minimum à trois mille exemplaires. En littérature blanche, les tirages sont plus modestes. Sauf si l'éditeur fait une opération sur l'auteur auquel cas il peut se vendre entre trente mille et cinquante mille exemplaires de son livre. Actuellement, un auteur de littérature générale qui arrive à vendre ce que je vends dans la littérature de genre est un auteur qui a du succès, un auteur vraiment connu. Parce que, dans la littérature générale, vendre dix mille exemplaires, ça fait vraiment beaucoup ! Vous savez, il y a des auteurs très connus qui ne vendent pas plus de mille cinq cents, deux mille exemplaires ! En fait, si un des mes livres était publié dans une collection de littérature générale, je ne trouverais pas mon public. Et puis, les livres relevant de la littérature blanche sont bien souvent très chers. Le livre, aujourd'hui, c'est une industrie, ni plus ni moins. On construit un auteur, on l'habille. Il faut que l'éditeur croie au potentiel de l'auteur et accepte de faire un investissement à plus ou moins long terme ! Ensuite, le public suit ou ne suit pas. Et là, c'est un autre débat.

Vous considérez-vous comme un auteur moralisateur ou comme un auteur moraliste ?

Cesare Battisti : Oh la la ! Si j'affirme que je ne suis ni l'un ni l'autre, ce ne sera pas vraiment honnête. On est tous un peu moralisateurs et un peu moralistes. A partir du moment où l'on s'acharne à combattre la morale, on est forcément un peu moraliste ! Et même moralisateur ! Il y a quelques années, je vous aurais sans doute répondu : " Je ne suis pas moralisateur et je n'aime pas la morale ! ". Aujourd'hui, je crois honnêtement que rien n'est jamais acquis. On est finalement toujours sous l'emprise de la morale. Et c'est tellement facile de se laisser aller à moraliser, à dicter ce qu'il faut faire, que d'éviter de le faire demande une attention de tous les instants. Je crois que le milieu, que l'entourage, sont très déterminants. Un entourage qui a le courage de se remettre constamment en question vous pousse forcément à être un peu moins moraliste et un peu moins moralisateur. Mais il faut aussi faire attention à ne pas confondre morale et éthique. Il s'agit de deux notions totalement différentes. J'ai bien sûr une éthique qui m'est propre et que je défends.

Quelle est-elle ?

Cesare Battisti : Quelque chose de tout simple et vieux comme la Bible ! Elle vise à revendiquer le respect et le droit de vivre en liberté pour chaque individu, le droit à l’espace vital pour tout un chacun. Il s’agit aussi de reconnaître aux autres et à soi-même le droit de se tromper, le droit d’oser penser différemment. N’est-ce pas la seule façon de vivre ensemble ?.. C’est préférer crever plutôt que vivre dans la lâcheté. C’est encore parfois accepter sa culpabilité si cela peut servir à redresser quelque chose. Je souffre encore aujourd’hui de me sentir coupable, mais je ne cherche plus, comme autrefois, à me libérer à tout prix de ce sentiment. Je crois que j’en ai foncièrement besoin pour ne pas dire ou ne pas faire de conneries. Voilà en quoi consiste mon éthique à moi !

Vous semblez ne réagir que par rapport à ce qui vous arrive de négatif. Vous essayez d’analyser votre propre culpabilité et les raisons pour lesquelles votre quête d’idéal a échoué, etc. Vous arrive-t-il quand même d’être en phase avec votre entourage et avec la vie ?

Cesare Battisti : L’entourage est primordial à mes yeux. Si je suis bien entouré, je m’ouvre et je m’éclate. Sinon, j’ai tendance à l’introversion, à me renfermer, à me replier sur moi-même, et parfois il m’arrive même de regarder sans voir ! J’ai longtemps tenté de porter un jugement sur les individus. Je ne le fais plus aujourd’hui. Sorti de son propre contexte, en dehors de certaines circonstances, qui peut se permettre de juger quelqu’un ? Moi, je ne le peux pas... L’individu, c’est tout et rien en même temps. Telles que je vous présente les choses, on dirait que je me livre à une réflexion très théorique, très abstraite. Mais ce n’est pas ça du tout !.. En fait, je me crois tout à fait capable du pire ou du meilleur, tout dépend des circonstances, mais rien n’est jamais acquis. Une relation avec autrui se construit, se cultive pour que chacun y puise son content. Je crois que je suis comme tout le monde, finalement. Je recherche avant tout à m’entourer des personnes avec lesquelles j’entrerai le mieux en résonance, avec lesquelles je me trouverai en phase. L'amitié est pour moi fort importante et j'ai beaucoup de mal à admettre qu'elle puisse parfois être trahie, consciemment ou non. Je mélange d’ailleurs beaucoup amitié et complicité. En fait, pour jouir d'un bon entourage, il faut faire comme avec un jardin : il est indispensable de le bien cultiver !

Quel est votre rapport à la critique ?

Cesare Battisti : On peut dire ce que l'on veut, mais quand on est ignoré par la critique, on souffre ! Même si l'on sait que parfois ça sert à rien. Viktor Pelevine, par exemple, qui est un auteur que j'aime bien et qui est pour moi une très grande plume, a obtenu une page entière dans Le Monde lorsqu'est paru au Seuil Un Monde de Cristal. Malgré cette critique élogieuse, il n'a vendu que quatre cents exemplaires !.. Il n'empêche qu'on a besoin de la presse ! Vous savez, on est toujours un peu des mômes, on a toujours besoin qu'on nous dise : " C'est bien ce que tu as fait ! ". Cela nous donne du courage pour continuer à travailler. On a tous besoin de voir son nom dans les journaux. Il serait vraiment hypocrite d'affirmer le contraire.

Il arrive que les critiques ne soient pas bonnes. Comment réagissez-vous ?

Cesare Battisti : Sincèrement, je crois que ça ne m'est arrivé qu'une seule fois. Le journal d'un petit collectif anarchiste de Lyon a fait une très mauvaise critique de Buena Onda. Quinze personnes, pas plus, ont pu lire ce papier, mais cela m'a fait très mal. Quand j'y pense, j'ai honte de moi ! (Rires) Parce que - sentiment incontrôlable ! - j'ai pris cela comme une petite défaite ! J'ai tout de même commencé à écrire très tard. J'étais déjà un homme, un grand ! (Rires) Au début, je faisais un effort d'enfer pour accepter les critiques négatives que pouvaient m'adresser mes amis ou ma famille parce que c'était utile pour le travail. Aujourd'hui, je les accepte tranquillement. D'ailleurs il devient difficile de trouver quelqu'un qui veuille bien s'y coller ! Pour quelqu'un qui écrit, le problème majeur selon moi est de trouver un lecteur qui critique le travail avant parution, l'auteur quant à lui manque de recul. Il pense toujours avoir bien fait, mais ce n'est pas toujours le cas, et il faut que quelqu'un le dise. Ce ne doit pas être un proche parce qu'il vous connaît trop bien et qu'il a tendance à interpréter. Il n'est donc pas évident du tout de dénicher la perle rare ! Lorsque le livre est paru, il ne vous appartient plus, vous en êtes dépossédé. Après six mois de vie en librairie, ce livre disparaît des rayonnages. A ce moment-là seulement, l'auteur peut relire son livre de manière critique et y débusquer éventuellement les faiblesses. Mais est-ce qu'il a vraiment envie de le faire ? De toute façon, à quoi ça sert ? C'est trop tard !

Pour conclure, pourriez-vous nous parler de vos projets à venir ?

Cesare Battisti : J'aimerais bien trouver une maison ici, en Bretagne, sur la côte ! (Rires)

Voilà qui est fort gentil de votre part ! (Rires) Peut-être devrions-nous plancher sur un projet d'écrivains en résidence dans le coin ? Une idée à creuser ! (Rires)

Cesare Battisti : Je vais bientôt commencer à écrire un prochain livre, mi roman noir mi roman historique. Trois générations - grand-père, fils et petite-fille - ouvrent et ferment un siècle, le vingtième. Le grand-père est un gagnant puisqu'il fut résistant pendant la deuxième guerre mondiale. Mais c'est un perdant aussi puisqu'il est dans la merde totale. Le fils est un exilé. Quant à la petite fille, il faudra attendre la fin du livre pour comprendre ce qui lui est arrivé ! Mon propos est d'expliquer que la vie vous réserve des situations, des drames, dans lesquels il y a ni gagnants ni perdants, seulement des résistants... Je ne sais pas encore quand ce roman sera publié. Par contre, au mois d'avril 2001, paraîtra, dans la collection Rivages / Thriller, chez Rivages, Avenida Revoluciõn, le livre avec l'histoire du mur dont je vous ai parlé plus haut. Ce livre tire son titre du nom d'une célèbre avenue qui traverse la ville mexicaine de Ticuana où les Américains vont faire la fête le week-end. C'est vraiment l'enfer ! On n'y trouve que des cabarets, des bordels etc. Jusqu'en 1945, 1950, il y avait là-bas le comptoir le plus long du monde : cent et quelques mètres ! Toute l'histoire se déroule sur cette avenue, du moins le côté " réel ". Un petit comptable gagne un voyage Mexico-Vancouver. Il part donc pour Mexico où l'attend le camping-car à bord duquel doit se dérouler le voyage. Il voyage jusqu'à Ticuana, mais il n'arrive jamais à passer la frontière pour entrer aux Etats-Unis ! Il se retrouve en fait dans la même situation que des milliers d'Indiens qui cherchent eux aussi à passer ce mur et n'y parviennent jamais. Vient ensuite se greffer là-dessus l'aspect fantastique avec la guerre de Milan. Dans cette histoire, je le répète, le protagoniste principal reste le mur... Si vous voulez en savoir davantage, il vous faudra lire le roman !

Bibliographie

Les habits d’Ombre, Ed. Gallimard (Série Noire), 1992

L’Ombre Rouge, Ed. Gallimard (Série Noire), 1994

Nouvel An, Nouvelle Vie, Ed. Mille et Une Nuits, 1994

L’Air de Rien, Ed. Autrement, 1995

Buena Onda, Ed. Gallimard (Série Noire), 1996

J’aurai ta Pau, Ed. Baleine (Le Poulpe), 1997

Copier Coller, Ed. Flammarion (Père Castor), 1997

Dernières Cartouches, Ed. Losfeld, 1998

Terres Brûlées : anthologie, Ed. Rivages (Rivages/Thriller), 2000

Dernières Cartouches, Ed. Rivages (Rivages/Noir), 2000

Jamais plus sans Fusil, Ed. Le Masque, 2000

Avenida Revoluciõn, Ed. Rivages (Rivages/Thriller), avril 2001