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Rencontre avec Orson Scott Card

(animation : Patricia Mevel et Stéphane Manfrédo)

Personne n’avait jamais gagné les prix Hugo et Nébula du meilleur roman deux années consécutives jusqu’à ce qu’Orson Scott CARD les reçoive pour La Stratégie Ender en 1986 et pour sa suite, La Voix des Morts en 1987. L’apport de CARD à la science-fiction et à la Fantasy englobe aussi bien des nouvelles que des romans et des anthologies. Son œuvre la plus novatrice reste sans doute son roman d’American Fantasy Les Chroniques d’Alvin Le Faiseur qui s’inscrit dans une version magique de l’époque des pionniers en Amérique du Nord.

Mais l’expérience de CARD ne se limite pas à un genre ou à une forme littéraire. Une dizaine de ses pièces de théâtre ont été jouées sur des scènes régionales ; son roman historique Saints est depuis plusieurs années un gros succès underground ; il a écrit des centaines de pièces radiophoniques et une douzaine de scénarios de dessins animés pour cassettes vidéo ; il a dirigé la publication de livres, magazines et anthologies ; il tient une rubrique régulière dans " The Magazine of Fantasy and Science-Fiction " ; il édite " Short Form ", journal de critiques spécialisé dans la nouvelle ; il fait même des comptes rendus de jeux vidéo dans " Compute ! " et il exerce également des responsabilités dans la compagnie cinématographique Fresco Pictures, dont il est actionnaire.

Par ailleurs CARD est titulaire d’une maîtrise de littérature et il professe un amour indéfectible pour Chaucer, Shakespeare, Boccace et le roman médiéval. Il enseigne l’écriture dans plusieurs universités et anime des ateliers à Antioche, Clarion, Clarion West ainsi qu’à l’association des écrivains de Cape Cod.

Né à Richland dans l’état de Washington, le 24 août 1951 dans une famille de mormons, CARD a grandi en Californie, Arizona et Utah. Lui-même mormon pratiquant, il a vécu deux ans à Ribeirao Prêto, au Brésil en tant que missionnaire bénévole de l’église mormone ; et a enseigné dans une école religieuse pour adultes de Salt Lake City. Il est diplomé de l’université de Brigham Young et de l’université de l’Utah. Il vit actuellement à Grennsboro, en Caroline du Nord, auprès de sa femme Kristine et de leurs quatre enfants.

Cette année, il était invité au festival Utopia (du 29 octobre au 1er novembre 1999 à Poitiers), y a donné une conférence sur le thème de l’uchronie et s’est vu décerner le Grand Prix de l’Imaginaire. C’est à Nantes enfin, où il répondait à l’invitation des éditions de l’Atalante, les 2 et 3 novembre derniers, que nous avons la chance de le rencontrer et de dialoguer un moment avec lui.

Pour le situer plus précisément encore, nous ajouterons encore que l’homme est grand, élégant, nonchalant, souriant et affable. Le cheveux ras, l’œil vif et pétillant derrière des lunettes à monture métallique, il arbore calme et courtoisie. Il ne boit pas alcool et ne supporte pas la cigarette. Un triste sire ? Pas du tout ! CARD aime à rire et à faire rire, et d’ailleurs, il ne s’en prive pas. C’est un être brillant qui s’exprime avec clarté et une grande simplicité et qui a aimablement accepté de répondre à nos questions.

Depuis quel âge écrivez-vous ?

Orson Scott Card : A 17 ans, j'écrivais déjà, sérieusement, des pièces de théâtre. En fait, j'ai commencé plus jeune encore, mais c'était pour m'amuser.

Pour l'écrivain que vous êtes, une histoire inventée a-t-elle le pouvoir de sauver le monde ?

Orson Scott Card : Bien sûr ! Mais seulement un tout petit peu et très lentement. Il y a toujours dans mes livres une quête de la vérité. Je pense que la liberté en découle. Pas forcément le bonheur qui demande d'opérer les bons choix !

Vous écrivez des romans et des nouvelles. Marquez-vous une préférence pour l'un ou l'autre genre ?

Orson Scott Card : Je préfère gagner de l'argent en écrivant des romans plutôt que des nouvelles ! Une nouvelle demande en effet la même somme de travail qu'un roman. Il faut s'y montrer tout aussi inventif. La seule différence réside dans le temps nécessaire pour taper l'histoire... Je crois qu'il est plus sensé d'écrire un roman dont on aura longtemps la possibilité de trouver un exemplaire sur les rayons des librairies plutôt qu’une nouvelle qui sera publiée dans un magazine avant de disparaître. Cela dit, je ne m'interdis pas d'écrire des nouvelles de temps en temps.

Que vous apporte ce difficile exercice ?

Orson Scott Card : La raison principale pour laquelle j'écris des nouvelles est que parfois je ne vois pas bien de quelle manière développer un roman à partir de certaines de mes idées. Il y a seulement matière à réaliser des nouvelles. Mais ce que j'apprends en écrivant des nouvelles, je peux l’utiliser des années plus tard pour produire un roman. Dans ma carrière, j'ai souvent repris des nouvelles que j'ai retravaillées pour en faire des romans. Ma nouvelle la plus récente s'appelle " L'éléphant de Podznam " Impossible pour l'instant d’en tirer un roman : l'histoire est trop courte. Mais comme je l’ai située en Pologne, j'ai voulu qu'elle paraisse d'abord dans une traduction polonaise. Aujourd'hui, cette nouvelle a été publiée en espagnol et en catalan. Et je viens de la vendre en France, à la revue Galaxie.

Quels sont, de vos romans, ceux qui proviennent d'une nouvelle ?

Orson Scott Card : Je citerai tout d’abord La Stratégie Ender et Les Maîtres Chanteurs...

Ces romans portent-ils les mêmes titres que les nouvelles qui en sont l'origine ?

Orson Scott Card : Pas toujours ! La nouvelle qui a débouché sur Les Maîtres Chanteurs s'intitule " L'oiseau de Mikal " Mais pour La Stratégie Ender, il s'agit du même titre. En ce qui concerne Espoir du Cerf, le titre initial était un vieux mot anglais, " Invit ", qui veut dire conscience. Quant à Patience d'Imakulata, le titre original anglais de la nouvelle dont est issu le roman était " An-wyrms " (non-dragon), et le titre anglais du roman est devenu Wyrms, (dragon). Il a donc été inversé. Pour moi, le titre n'a pas vraiment une grande importance, c'est quelque chose d'éphémère. Vous savez, les romanciers ne font qu'inventer des histoires, des mensonges, que les lecteurs achètent ensuite.

C'est ce que dit Boris Vian d'un de ses livres : " Tout ce que j'ai écrit dans ce livre est vrai puisque je l'ai inventé d'un bout à l'autre ".

Orson Scott Card : C'est tout à fait cela. Mais ensuite on en arrive à la définition de ce qui est vrai et ça débouche sur un cours de philosophie !

Comment définissez-vous la Fantasy ?

Orson Scott Card : La Fantasy parle des différents moyens d'obtenir le pouvoir sur les gens et sur les choses qui vous entourent. La magie, dans les bons récits de Fantasy, ne permet d'obtenir tout ce que l'on souhaite. Elle impose de suivre des règles qui sont différentes des règles habituelles pour parvenir au but fixé. Et cela marche bien lorsque le fonctionnement de la magie de l'univers créé correspond à celui du monde réel. ça devient vrai métaphoriquement. Mais si tel n'était pas le cas, il ne servirait à rien de lire de la Fantasy.

Le Seigneur des Anneaux, trilogie de Tolkien, vous a-t-elle influencé ? La considérez-vous comme un bon roman de Fantasy ?

Orson Scott Card : Oh oui, j'adore ! Pour moi, c'est un chef-d'œuvre. Ce que je déteste, c'est qu'aujourd'hui, beaucoup de romans de Fantasy, au lieu d'imiter le monde réel, s'attachent à imiter Tolkien. Il a incontestablement créé un marché pour la Fantasy où nombre d'écrivains se sont engouffrés à sa suite. Certains l'ont carrément plagié, d'autres s'inspirent de son univers. Les lecteurs qui souhaitent retrouver toujours la même expérience y trouvent leur compte. Moi, j'écris pour des gens qui veulent trouver dans les livres quelque chose de nouveau à chaque fois. Ainsi, Les Chroniques d'Alvin le Faiseur qui ont su pourtant trouver leur public, se vendent moins bien que des romans imitant Tolkien parce qu'on n'y trouve ni elfes ni gnomes, etc...

Ecrivez-vous autre chose que de la SF ou de la Fantasy ?

Orson Scott Card : J'écris et je lis bien d'autres choses. La SF et la Fantasy ne représentent que la moitié seulement de ce qui m'intéresse. Je suis un membre croyant et pratiquant de la communauté mormone et pendant toute ma carrière d'auteur de SF, je n'ai jamais cessé d'écrire des documents à l'intention exclusive des membres de ma communauté religieuse. J'ai aussi écrit de la fiction, des essais et... des bouquins d'informatique. Comment programmer des jeux sur un Atari ou un Commodore 64, par exemple. Ces livres-là devaient vraiment être très précis, très techniques. Et pas le droit à l'erreur !

Vous êtes un auteur de science-fiction mais aussi un mormon pratiquant. Quelles sont donc vos influences majeures ?

Orson Scott Card : A la base, ma culture c'est ma famille, qui se trouve être mormone, et puis américaine, et puis humaine. La science-fiction est une communauté littéraire très ouverte à laquelle je peux offrir beaucoup d'histoires différentes. Je m’y sens totalement libre. Mais je ne m'intéresse pas tant que ça aux problèmes que pose la science-fiction. Je me moque par exemple de savoir si on va pouvoir se rendre sur Mars ou pas !

Mais quel est le statut de la foi dans votre œuvre ?

Orson Scott Card : La religion joue un rôle important dans mes romans. Tout d'abord parce qu'elle touche tout le monde y compris les athées qui sont souvent les plus acharnés à imposer leurs croyances aux autres. A mon avis, une histoire qui n'intègre pas la vie religieuse des personnages qui la vivent n'est donc pas crédible. N'allez pas croire pour autant que les convictions religieuses de mes personnages coïncident avec les miennes. C'est très rarement le cas. Retenez seulement que j'ai appris de Shakespeare à mettre la sagesse dans la bouche des fous ! Il m'arrive également parfois d'exploiter quelques aspects de la culture mormone pour améliorer une histoire. Ainsi, la série Terre des Origines suit la progression du Livre de Mormon. Mais ce n'est absolument pas un prêche pour la religion mormone. Il n'y est pas question de doctrine. De même, l'histoire d'Alvin est en partie basée sur la vie de John Smith, le fondateur de la religion mormone. J'ai simplement puisé dans sa vie quelques événements de celle d'Alvin : tous deux portent le même patronyme, meurent de manière identique... Mais rien dans Les Chroniques d'Alvin le Faiseur n'incite à la conversion. Je pense que ma tâche est de raconter une histoire qui me semble importante et vraie. Alors, qu'importe la source !

Peut-on traiter tous les sujets en science-fiction ?

Orson Scott Card : Bien sûr que oui ! Je pense néanmoins qu’il y a beaucoup trop d’auteurs qui s'intéressent à l'espace, à la technologie, à l'avenir. Quelle que soit la période durant laquelle se développe une histoire, les hommes demeureront ce qu'ils ont toujours été, des êtres humains, ni plus ni moins. C'est une constante !

Est-ce à dire que les romans technologiques produits par des écrivains tel Kim Stanley Robinson vous ennuient ?

Orson Scott Card : Je ne veux pas commenter les livres d'autres auteurs. Je préfère qu’ils s’en chargent eux-mêmes. Cela dit, Kim Stanley Robinson est un très bon écrivain.

Dans vos livres, vous vous souciez avant tout de l’aspect humain de vos aventures, Kim Stanley Robinson davantage de l’aspect scientifique et technologique. Vos deux approches ne sont-elles pas incompatibles ?

Orson Scott Card : Ce sont les rapports humains qui m'intéressent avant tout. Les événements que vivent les personnages ne sont que des prétextes pour les mettre dans des situations dans lesquelles il se doivent de faire des choix difficiles. A mon avis, la technologie est, elle aussi, une excuse pour parler de l'être humain. Tout compte fait, en raison de sa démarche, Kim Stanley Robinson me ressemble beaucoup plus que la plupart des autres écrivains de science-fiction. S'il passe beaucoup de temps à développer l’aspect technologique de ses intrigues, c'est pour mieux revenir sur leur aspect humain. Ce qui n’est pas le cas pour Robert Forward ou Jerry Pournelle pour qui la technologie compte avant tout. Pas pour Stan. Je ne sais pas si Kim Stanley Robinson serait heureux de la comparaison, mais moi, ça me satisfait complètement.

Est-ce toujours nécessaire pour vous de créer de nouveaux mondes ?

Orson Scott Card : Au sens scientifique ou technologique du terme, la création de mondes ne m'intéresse pas. Si je prends pour cadre un monde où les règles sont différentes des nôtres, c'est pour mieux mettre en lumière les problèmes que je souhaite aborder. Cela dit, j'adore créer de nouvelles sociétés. Imaginer des coutumes différentes, des choses qu'on n'a jamais vues. Quelquefois, cela m'amuse tout simplement. Par exemple, dans Children of the Mind (tome 4 de La Stratégie Ender), j'avais besoin de décrire un ordre monastique situé 3000 ans dans l'avenir, et ça ne m'amusait pas du tout de faire des recherches pour en trouver un vrai, donc je l'ai purement et simplement inventé et ça m'a beaucoup plu.

Ce qui vous intéresse, c'est donc la peinture de la vie quotidienne ?

Orson Scott Card : Pour être crédible, les personnages se doivent, comme tout un chacun, de mener une vie quotidienne. Quand je m'attache à explorer le quotidien, je découvre des événements qui seront susceptibles de faire naître de nouvelles histoires. Donc, j'étudie la vie quotidienne pour elle-même et aussi pour trouver d'autres orientations aux histoires auxquelles mon inconscient pourra éventuellement donner le jour.

A-t-on tort d'affirmer que dans vos livres, vous attachez un soin tout particulier à décrire les relations qui s'établissent entre les personnages ?

Orson Scott Card : Cela m'intéresse au plus haut point, en effet. Afin d'étoffer psychologiquement mon personnage principal, je me dois de développer les relations qu'il entretient avec plusieurs autres personnages. Le lecteur sera ainsi capable d'en apprécier toutes les facettes. Et ce travail devient plus complexe encore lorsque je crée une famille. Parce que dans une famille, chaque membre devient une personne différente dans les relations qu'il noue avec les autres. Et toutes ces relations sont extrêmement importantes pour chacun des individus qui compose la famille en question. Donc la tâche la plus difficile qui échoit à l'auteur est de créer une famille plausible. C'est même tellement ardu que la plupart des écrivains ne le font jamais. Et c'est sans doute pour ça que la majeure partie des romans ne se préoccupent que d'un héros solitaire. C'est ce que j'appelle le héros adolescent, bien que la majorité d'entre eux aient 35-40 ans. Ils fonctionnent comme des adolescents parce qu'ils se sont détachés des responsabilités que leurs parents leur ont laissées. Ils ne se sont pas encore encombrés d'une famille.

Vous travaillez beaucoup autour du thème de la douleur. Quelles sont vos raisons ? Que cherchez-vous à exprimer à travers elle ?

Orson Scott Card : Pour moi, il s'agit moins d'un thème à développer que d'une technique à employer pour signaler au lecteur que quelque chose d'important se produit. Le lecteur porte bien plus d'attention à la vie d'un personnage qui souffre. A ma connaissance, il n'existe pas d'histoire intéressante dans laquelle il n'y ait aucun personnage qui souffre ou qui ait souffert. Tôt dans ma carrière, j'ai travaillé sur la douleur physique intense. Avec ma naïveté de jeune auteur, je n'imaginais pas que d'autres types de souffrance produiraient le même impact sur le lecteur. Maintenant, avec l'expérience, j'ai acquis d'autres techniques. La souffrance physique n'est plus qu'une méthode parmi d'autres pour signaler les choses importantes. Et si j'en crois mes lecteurs, la souffrance physique et les tortures qu'endurent certains personnages dans La Voix des Morts ne sont pas plus frappantes que la souffrance psychique et morale qu' y endure Jane.

Mais justement, que voulez-vous exprimer par la souffrance mentale ? La cruauté de la vie quotidienne ?

Orson Scott Card : Cela doit être important puisque je l'utilise dans mes histoires, mais je ne le fais pas de manière consciente et je laisse au lecteur le soin d'interpréter. ça relève du domaine de mon inconscient. Difficile de l'analyser moi-même ! Et même si je m'y essayais, je ne me fierais pas vraiment aux réponses que je vous donnerais. Ce n'est pas que je ne sois pas coopératif, mais c'est la vérité.

Comment vous est venue l'idée d'écrire la série des Alvin ?

Orson Scott Card : Je me suis aperçu qu’on n’avait encore jamais écrit de série épique ayant pour cadre l’Amérique et mettant en scène des Américains, et que plus personne n’écrivait de longs poèmes à l’ancienne dans la langue de l’époque comme l'avait fait Spencer dans " The Faërie Queen ". Alors l'idée m'est venue de tenter le coup. J’ai commencé à écrire un long poème sur des Américains normaux mais qui avaient des capacités magiques. Et de la même façon que Spencer avait opté pour une ère magique de l’histoire légendaire de l’Angleterre, j’ai situé mon histoire à l’époque de la frontière mouvante de la colonisation américaine.

Les cartes qu’on trouve au début des romans qui composent la série reprennent-elles la véritable topologie des lieux à cette époque ?

Orson Scott Card : Le long poème que j'avais écrit n’était pas publiable en l'état. Publier une œuvre de cette nature n’aurait intéressé personne à l'époque ou alors un tout petit cercle d'amateurs et de curieux. Il n'était donc pas envisageable de le publier tel quel : personne ne l'aurait acheté. C'est la raison pour laquelle, quelques années plus tard, j’ai décidé de faire de ce long poème une trilogie romanesque. Je souhaitais trouver un décor épique pour traiter la substance de l’Amérique, de la même façon que La Chanson de Roland l'avait fait pour Charlemagne. Quand j’ai commencé à écrire, je me suis rendu compte que si la magie fonctionnait vraiment comme je l'avais imaginée, l’histoire américaine aurait été vraiment différente de ce qu’elle avait été. Et cela devait être le cas, sinon la magie des gens du peuple n’y aurait rien changé. C’est en partant de cette idée que j’ai commencé à travailler sur les cartes. J’ai essayé d’imaginer quel pan de l’histoire ces données-là auraient affecté. J’ai modifié les cartes et l’Histoire en fonction. J’ai essayé de trouver une façon de diviser l’Amérique qui aurait été plus vraie que la véritable Histoire.

La nouvelle Amérique que vous décrivez dans cette saga est-elle la projection de votre propre idéal ?

Orson Scott Card : Non. J’essaie seulement de coller au plus prêt à la vérité. Il existait un idéal américain, mais qui n'a jamais été complètement mis en œuvre. Le but n'est toujours pas atteint, mais j'espère qu'il le sera un jour.

Lorsque vous parlez des Anglais et de l’esprit américain, est-ce une manière de vous montrer objectif quant à l’installation des Européens qui ont colonisé l’Amérique ? Sont-ce vos propres convictions que vous mettez dans vos livres ?

Orson Scott Card : L’objectivité n'a jamais été mon but. C’est d'ailleurs impossible. Ce sont les mouvements de peuple qui font l’Histoire. Ce qui m’intéresse, ce sont les décisions que prennent les individus ou des communautés à un moment précis, lorsque deux communautés ou deux intérêts s’affrontent. La colonisation de l’Amérique par les Européens me font penser à deux enfants en train de jouer. L'un d'eux joue avec un objet et l’abandonne ensuite pour aller jouer à autre chose un peu plus loin. Le deuxième voit que le jouet est abandonné et souhaite le prendre. Mais le premier revient et lui dit que ce jouet est à lui, qu’il ne faut pas que l'autre l'utilise. L’arrivée des Européens en Amérique s’est déroulée selon le même principe : les Indiens vivaient sur le sol américain et quand les Européens ont débarqués, ils ont vu toute cette étendue de terre vierge que personne n'exploitait. Ils ont donc décidé de se l'approprier et de l'exploiter. Alors les Indiens s'y sont opposés parce que c’était leur terre. C’est la perspective que j’adopte dans Les Chroniques d’Alvin le Faiseur. Bien sûr, les enfants ne se feront pas vraiment mal en s'affrontant, même s'ils se frappent mutuellement, tandis que les colons, eux, utilisaient des armes.

Les dialogues sont surprenants. La langue fait très campagne. Etait-ce vraiment la façon dont les gens s’exprimaient à l’époque ou bien avez-vous souhaité les tourner en dérision ?

Orson Scott Card : Il y a un peu des deux. Il est en effet impossible de savoir réellement comment les gens parlaient ou comment ils s'exprimaient tant il y avait de dialectes utilisés. J'ai tenté de rester au plus proche de ce qui existait. Mais si j'avais pris le pari d'écrire mes romans exactement comme on parlait à l’époque, mes lecteurs aujourd'hui n'y comprendraient rien. C'est la raison pour laquelle j'ai opté pour une adaptation. Il n’y a donc pas réellement eu de traîtrise ici. J’ai seulement essayé de rendre le parfum de la langue, mais j'ai fait en sorte que le texte reste clair pour un lecteur moderne. Patrick Couton, mon traducteur, a adopté la même démarche : il ne transpose pas vraiment la langue des campagnes en cajun. Il s’en sert pour donner une certaine couleur à la langue. Mon but, dans toutes ces histoires, est de communiquer avec le lecteur. Si le courant ne passe pas, à cause de la langue notamment, j’ai raté mon coup.

Choisir un enfant comme héros, est-ce une manière de dire que la vérité ne sort que de leur bouche ?

Orson Scott Card : Non, les enfants ne peuvent pas dire la vérité, parce qu’ils ne la connaissent pas. Comme je voulais raconter toute l’existence d’Alvin, de sa naissance à sa mort, je ne devais de commencer par son enfance pour montrer comment avait débuté sa vie.

N'est-ce pas aussi le cas de tous vos personnages, Nafaï, Ender, etc..., héros de vos autres romans ?

Orson Scott Card : Non. Hormis Ender, tous mes autres héros sont déjà des adolescents. L’enfance est le moment où la personnalité se révèle. Voilà pourquoi je juge intéressant de commencer certaines histoires par cette période-clé. Pour comprendre l’adulte, il faut comprendre l’enfant qu’il a été. Je fais partie de ces gens qui trouvent frustrant de lire des biographies parce qu’elles nous apprennent beaucoup plus de choses sur l’adulte alors qu'elles dévoilent peu sur ce qu'a été l'enfance du personnage. Et je demeure persuadé qu’on en apprend bien davantage sur quelqu’un à travers son enfance qu’à travers sa vie d’adulte. Mon avantage, en tant qu’écrivain de fiction, est que moi j’en sais autant sur l’adulte que sur l’enfant ! Dans mes livres, je me sens donc obligé de révéler ce que les biographes ne trouveraient jamais. Dans les trois premiers livres d’Alvin, le personnage se construit. Dans les volumes suivants, même si Alvin est toujours présent, l’histoire se concentre sur d’autres personnages.

Pourtant, tout se dessine dans Le Compagnon, le quatrième tome des Chroniques d'Alvin le Faiseur. C’est la fin de l’apprentissage d’Alvin, il achève son initiation, il devient adulte.

Orson Scott Card : Pas du tout. Alvin passe les trois quarts de son temps en prison dans ce roman. Ce sont bien les autres personnages qui font avancer l’action.

L’histoire d’Alvin deviendrait-elle donc une aventure intérieure ?

Orson Scott Card : Le personnage d'Alvin est déjà construit dans les trois romans précédents. Mon but est maintenant de savoir de quelle manière il va pouvoir former une communauté. Cela n’a donc rien à voir avec son développement intellectuel. Ce n’est pas d'Alvin dont il est question, mais bien de ses capacités à former une communauté. Bien sûr il fera encore des expériences intéressantes. Mais il n'y a plus de surprises sur ce qu’il est et ce qu’il est capable de faire. A partir de maintenant Calvin, le frère d'Alvin, devient plus intéressant que lui.

Parce que lui aussi est un enfant !

Orson Scott Card : Il n’a que quelques années de moins qu’Alvin, mais c’est déjà un adulte. Pourtant vous avez raison, il demeure un enfant car il est perfectible. Il n’acceptera jamais la responsabilité de ses actes. Je n’ai jamais caché que ses erreurs entraîneront la mort d’Alvin d’un coup de revolver.

Tout cela ressemble à du Shakespeare !

Orson Scott Card : Je suis très flatté que vous me le disiez ! Je considère en effet que Shakespeare est le meilleur professeur que j’aurais pu avoir. J’ai fait mes débuts d'écrivain en tant que dramaturge. Lorsque j'écrivais mes propres pièces de théâtre, j’ai lu toutes celles de Shakespeare et je me suis attaché à étudier comment il créait ses effets, comment il formait ses personnages. Si vous me comparez à Shakespeare, c’est peut-être que je suis moi aussi parvenu à le faire.

Lorsque Shakespeare passait à la phase d'écriture ; il connaissait tout de l'histoire qu'il comptait narrer. Ne restait finalement à prévoir que l’avancée implacable des évènements qui vont mener à un certain dénouement, ce qu’on appelle le " rouleau compresseur de l’Histoire ". Procédez-vous de la même manière ?

Orson Scott Card : J’essaie de donner un sens, une logique aux choix que quelques personnes ont fait dans le passé. Mais cela ne relève pas de la logique du " rouleau compresseur de l’Histoire ". Quand j’écris un roman, j’ai l’histoire en tête, j'en connais la fin, mais je m'octroie la liberté de changer en cours de route tout ce qui mènera à ce dénouement.

Est-ce donc la fin de l'histoire qui conditionne tout le reste ?

Orson Scott Card : J’aimerais bien que ce soit aussi simple. J’ai besoin de connaître le dénouement pour structurer mon histoire. Quand je commence à écrire, je me promets cette fin-là. Entre temps, il se passe plein de choses qui font dévier le projet initial, des histoires secondaires qui n’étaient pas prévues se développent. Donc effectivement le but est de parvenir à un certain dénouement, mais l'imprévu peut toujours intervenir. C’est tout le problème de l’art : l'écrivain dispose d'un début et d'une fin mais tout ce qui se passe entre relève de l'artifice.

Cela revient-il à dire que toute forme d’art est artificielle ?

Orson Scott Card : Oui, bien sûr. Mais si le début et la fin relèvent de l’art, ce qu’il y a au milieu est une recherche de la vérité ou du moins de ce que je crois être la vérité. Je ne pense pas avoir une meilleure approche de la vérité que qui que soit d'autre, mais je m'y emploie quand même.

Votre femme joue-t-elle un rôle particulier dans votre travail ?

Orson Scott Card : Oui. C’est ma première lectrice.

Et votre correctrice ?

Orson Scott Card : Je n’ai pas besoin que l'on me dise qu’il faut changer ceci ou qu’il faut arranger ça. J’ai besoin de quelqu’un qui réagisse comme un lecteur honnête. Je demande à ma femme de répondre à trois questions précises : Où le roman est-il ennuyeux ? Où ne sonne-t-il pas vrai ? Où n’est-il pas clair ? Quand elle lit mes livres, elle me dit : " Ici, c’est ennuyeux ou là ce n’est pas crédible, le personnage ne ferait pas ça, ou là je ne comprends rien à ce qui se passe ". J’effectue mes corrections à partir de ces données précises.

Joue-t-elle vraiment le jeu ? Elle pourrait avoir envie de ne pas vous froisser !

Orson Scott Card : Elle ne me dit pas si mon texte est bon. Elle me dit si ça marche, ce qui est différent. Mais comme ses revenus en dépendent autant que les miens, elle n’a aucun intérêt à mentir. Si mes enfants ont faim, les siens aussi ! Elle a le courage de me dire les choses que je n’ai pas forcément envie d’entendre.

Acceptez-vous facilement ses remarques ?

Orson Scott Card : Elle est assurée que quelles qu'elles puissent être, nous nous aimerons toujours après ! Quoi qu'il en soit, parfois, cela fait mal quand même. Mais en général, après le premier choc, je suis excité à l’idée de reprendre l’histoire et de la réinventer. Et force est de reconnaître que nous nous aimons toujours.

Les enfants sont toujours au cœur de vos romans. Pensez-vous qu'il soit plus facile d’avoir une femme plutôt qu'un homme pour éditeur ?

Orson Scott Card : Je ne le pense pas. Une femme a une sensibilité et des idées qui lui sont propres, vit des expériences particulières que moi je n’ai pas vécues. Mais c'est le cas de tout un chacun, quel que soit le sexe auquel on appartient ! Vos expériences sont différentes des miennes, mais ce n’est pas parce que vous êtes un homme ou parce que vous êtes une femme que nous nous comprendrons davantage. Il y a autant de différences entre vous et moi, qu'entre un homme américain et un homme français ou encore qu’entre un américain et une américaine.

Envisagez-vous d'adapter certains de vos romans pour le théâtre ?

Orson Scott Card : Pas pour le théâtre, mais pour le cinéma. Au théâtre les décors sont de peu d'importance. Ce qui n'est pas le cas en science-fiction où l'auteur est bien souvent amené à créer un nouveau décor, un nouveau monde. Difficile à mettre en scène au théâtre ! C'est la raison pour laquelle j'envisagerais plus volontiers une adaptation cinématographique. Si un jour, il vous arrive de voir une pièce d'Orson Scott Card dans un théâtre, ce ne sera assurément pas de la science-fiction.

A quel cinéaste confieriez-vous l'adaptation de vos romans ?

Orson Scott Card : Je ne souhaite pas voir Le Cycle d'Ender adapté par James Cameron ou par Spielberg. J'aimerais plutôt quelqu'un qui dirige des acteurs, qui crée des personnages et qui ne fasse pas un film " cool ". J'y verrais bien l'équipe choisie par James Ivory pour son film Les Vestiges du Jour parce que j'apprécie beaucoup le travail qu'elle y a effectué. N'importe qui ou presque peut produire des effets spéciaux. Mais je veux quelqu'un qui travaille bien avec les acteurs, parce qu'en ce qui concerne La Stratégie Ender, il faudrait recruter douze acteurs enfants et qu’il s'agirait de bien les guider. Cela dit, j'aimerais un casting international. Ce que je crains, c'est que les producteurs ne se limitent à choisir des acteurs qui représentent le métissage racial qu'on trouve dans les lycées américains, par exemple, alors que moi, j'opterais pour des gens venus du monde entier. Afin que cela illustre bien le propos du cycle qui est que le monde doit se sauver lui-même. Vous saurez que je ne suis pas arrivé à mes fins si vous voyez dans l'adaptation cinématographique 75% de Blancs et un représentant de chacune des autres races.

Propos recueillis par Stéphane Manfrédo et Patricia Mevel
et publiés dans le comité de lecture n°14 (novembre 1999) du réseau brestois des bibliothèques municipales
Un grand merci à Florence Bury pour son travail d'interprète.

Bibliographie

Le septième fils

Le prophète rouge

L’apprenti

Le compagnon

Flammes de vie

Jason Valois

Contes de Capitole et de la forêt des eaux

Basilica

Le général

L’exode

Le retour

Les terriens

La rédemption de Christophe Colomb

L’homme transformé

Patience d’Imakulata

Le trésor dans la boîte

Une planète nommée trahison

Les maîtres chanteurs

Espoir du cerf

Sonate sans accompagnement

« Le cycle Ender » :

La stratégie Ender

La voix des morts

Xénocide

Abyss