Retour à la liste des rencontres

Conversation entre James Morrow
et les abonnés à la liste de diffusion du site Mauvais Genres du 22 au 30 mai 2005

Avec l'aimable autorisation de Bernard Strainchamps, administrateur de Mauvais Genres

Version française

(Pour obtenir la version originale, cliquez ici.)

Stéphane Manfrédo : Et puisqu'on en est là, j'ai déjà une question à poser à James, une question qui m'obsède depuis longtemps et que je n'ai jamais osé lui poser directement. Voici donc ma question : l'humour est-il génétique ?

Tu es né et as vécu en Angleterre jusqu'à l'âge de sept ans (ce qui fait environ 84 mois, 364 semaines, ou 2556 jours), est-ce pour cela que tu manies un humour si britannique ?

Ou plus sérieusement, quelles sont tes influences et tes maîtres dans le domaine de l'humour ?

James Morrow : Que les choses soient bien claires : je ne suis pas né en Angleterre et je n'y ai pas vécu pendant sept ans. Je suis né en Antarctique, où j'ai été élevé par une famille de morses et où les oiseaux du coin m'ont appris à voler. Voilà pourquoi, aujourd'hui encore, je vole aussi bien que n'importe quel manchot.

Mon sens de l'humour a de nombreuses sources. Mon oncle Ralph (à qui j'ai dédié mon premier roman, Le Vin de la violence) était la personne la plus drôle que j'aie jamais connue. C'est à lui, R.D. Develin, que je dois mon amour de l'exagération et des métaphores farfelues.

Mes influences littéraires comptent plusieurs des principaux satiristes : Molière, Voltaire, Jonathan Swift, Mark Twain, Kurt Vonnegut - même si j'en suis venu ces dernières années à considérer le nihilisme de Vonnegut, son dégoût fondamental pour toute entreprise humaine, comme beaucoup trop facile et désinvolte.

Quand je vais à Paris, je me rends parfois au cimetière du Père-Lachaise pour rendre hommage à Oscar Wilde.

Il paraît que lorsque Kafka lisait à haute voix ses histoires incroyablement déprimantes à ses amis, ceux-ci en pleuraient de rire. Or, je réagis d'une manière assez identique à la fiction de Kafka. L'humour ne s'oppose pas au sérieux. Il y a à la fois quelque chose d'hilarant et d'horrifiant dans la condition humaine.

Laurent Greusard : En France, on a l'habitude de présenter les Etats-Unis comme une nation très religieuse, où le poids des questions religieuses pèse (attentat sur les chirurgiens avorteurs, procès contre Darwin ?) Du coup, à la lecture de vos textes, on peut se poser la question de la réception de votre trilogie par le public ? Voire même la possibilité d'éditer un tel genre de livre ? Pouvez vous m'éclairer ?

James Morrow : Quand j'ai commencé à écrire des satires de la religion, tout d'abord avec Notre mère qui êtes au cieux en 1990, la "droite religieuse" (c'est-à-dire les chrétiens évangéliques conservateurs) ne représentait pas une force dominante au sein de notre gouvernement. Traditionnellement, les fondamentalistes américains préféraient ne pas se laisser contaminer par les problèmes séculiers et temporels des hommes politiques. Mais au cours des quinze dernières années, la situation a changé radicalement. A deux reprises maintenant, les évangéliques ont ouvert les portes de la Maison Blanche à George W. Bush (même si seule sa seconde victoire était légitime).

Quand j'ai créé "les Révélationnistes" (des fondamentalistes chrétiens qui ne reculeraient devant rien pour imposer leur vision d'une meilleure Amérique) dans Notre mère qui êtes au cieux, je pensais pousser la satire à l'extrême. Pourtant, aujourd'hui, aux Etats-Unis, sont apparus les "dominionistes", une vaste et militante variété hybride de fondamentalistes, pentecôtistes, baptistes du sud, catholiques conservateurs et autres évangéliques, un mouvement à côté duquel "les Révélationnistes" apparaissent comme rationnels et modérés.

Malgré l'influence croissante des dominionistes, ceux-ci n'ont encore jamais appelé à une mise à l'index de mes romans, et ce en grande partie parce que mon lectorat est si restreint que ma fiction échappe largement à la vigilance de la droite religieuse. Si j'en venais par hasard à écrire un best-seller comme Da Vinci Code ou si jamais Hollywood adaptait au cinéma Notre mère qui êtes au cieux ou En remorquant Jéhovah, il me faudrait sans doute embaucher un garde du corps et entourer ma maison de fil de fer barbelé.

Je suspecte la droite religieuse de considérer toute la fiction sérieuse comme dépravée, sans faire l'effort de distinguer la fiction explicitement anti-religieuse des romans intolérables en général (fiction traitant avec bienveillance les homosexuels, les féministes ou les tenants d'idées politiques progressistes). Dépravée... mais également impuissante, puisque son public ne revêt pas la moindre importance d'un point de vue statistique. Ainsi, malgré notre religiosité effrénée, il n'est pas particulièrement difficile de faire publier un roman blasphématoire aux Etats-Unis.

Laurent Greusard : Un des mérites de la trilogie est de brouiller les pistes : il est difficile de savoir où vous penchez : les religions consacrées sont décrites ironiquement, mais les rationalistes apparaissent ridicules eux-aussi. Seul dans le deuxième volume, une option dualiste semble être vue positivement. Sans vouloir une réponse définitive sur votre position sur la religion, pouvez vous commenter ma remarque ? Pensez vous que l'ironie voltairienne que vous manifestez est plus mordante si l'auteur reste masqué ?

James Morrow : Excellente question. En fait, je ne vois aucun inconvénient à évoquer ouvertement mes opinions en matière de religion. Je me considère comme un enfant des Lumières, en ce sens que je ne crois pas que notre monde ait été organisé de façon optimale, que ce soit politiquement ou biologiquement, par un Etre suprême. A l'instar de Voltaire et de ses amis philosophes, je ne peux m'empêcher de constater que l'histoire du christianisme a été en grande partie écrite avec le sang des hommes, et si nous fermons les yeux sur cette réalité, c'est à nos risques et périls.

Mais ce ne sont là que mes opinions et un romancier n'a pas à exprimer ses opinions, ni même un raisonnement philosophique. Au contraire, un romancier doit donner à ses lecteurs la possibilité de penser et de ressentir des choses qu'ils n'avaient jamais pensées ni ressenties auparavant. Et je crois que le seul moyen pour moi d'y parvenir est, comme vous le dites, de porter un masque pour défendre des visions métaphysiques du monde qui ne sont pas les miennes. Je dois prendre mes adversaires au sérieux, en reconnaissant qu'ils ne sont pas moins humains, pas moins complexes, que je ne le suis - et ce même en m'efforçant de mettre en évidence leurs faiblesses, leurs folies et leurs cruautés. En d'autres termes, je suis un humaniste, pas un misanthrope.

Dans le même esprit, même si je suis évidemment d'accord avec mes propres opinions, je ne les considère pas comme sacro-saintes, et c'est pour cette raison que j'ai sauté sur l'occasion de me moquer des "rationalistes" dans En remorquant Jéhovah. Même si je suis plutôt bien disposé envers la Société des Lumières de Central Park, je n'ai pas pu résister à l'envie de montrer comment l'humanisme laïque, comme toute vision métaphysique du monde, peut se transformer en dogme dangereux s'il est poussé à l'extrême.

Pour ce qui est de "l’option dualiste" mise en scène vers la fin du Jugement de Jéhovah, je défends cette théodicée car elle représente selon moi le seul argument capable d'expliquer l'indifférence apparente de Dieu envers la souffrance humaine : l'Etre suprême n'est pas infiniment bon - il a une part sombre. Cette possibilité n'a bien sûr jamais rencontré beaucoup de crédit en Occident parce qu'elle soulève immédiatement une question : "Dans ce cas, pourquoi vénérons-nous ce quasi-démon ?"

Pour un athée, évidemment (et je suis foncièrement athée), nul n'est besoin de théodicée. Le fait que Dieu consente à nos souffrances découle directement du simple fait qu'il n'existe pas.

Laurent Greusard : A plusieurs moments, Candle est inquiet car il se prend à apprécier les malheurs des gens pour pouvoir défendre sa thèse, à être voyeur des guerres et massacres. Cela peut-il également être une parabole de l'écriture et de l'écrivain ?

James Morrow : Au cours de l'écriture du Jugement de Jéhovah, j'ai progressivement pris conscience du fait que ce projet me pervertissait, qu'il déformait ma conception morale. Comme pour Martin Candle, les souffrances que je lisais chaque jour dans mon journal suscitaient chez moi une sorte de plaisir pervers.

Je me tournais vers mon épouse et lui disais : "Kathy, c'est merveilleux ! Trente mille personnes viennent de mourir dans une coulée de boue en Colombie ! Je peux m'en servir dans mon roman !"

Vous avez raison : dans une certaine mesure, toute fiction parasite la souffrance des autres, la tragédie de la condition humaine. Alors, peut-être Le Jugement de Jéhovah est-il effectivement une critique voilée de la morale de son auteur. Je n'y avais jamais pensé auparavant.

Laurent Greusard : Dans la trilogie, malgré la chute et la décadence de l'occident, aucune autre puissance n'en profite pour essayer de prendre le pouvoir (le final avec Van Horne semble même montrer que tout cela n'est qu'une parenthèse). Si vous aviez à réécrire la trilogie aujourd'hui, pensez-vous qu'il faudrait la modifier (on imagine comment des fondamentalistes musulmans utiliseraient la mort visible d'un dieu chrétien) ?

James Morrow : Il est vrai qu'au moment où je composais La trilogie de Jéhovah, peu d'écrivains occidentaux, notamment aux Etats-Unis, se préoccupaient vraiment du monde musulman. De fait, il n'y a dans tout mon magnum opus qu'une seule référence à l'Islam, quand une représentation de la Faucheuse (l'incarnation de la mort de son fils) dit à mon héroïne : "Un crâne divin pourrait hanter les nations islamiques pendant des générations sans engendrer le moindre désespoir, car Allah n’a jamais eu de représentation humaine" (La Grande Faucheuse, p. 77).

Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center ont changé tout cela, bien sûr. Si je devais écrire la trilogie aujourd'hui, j'ajouterais sans doute une scène dans laquelle, comme vous le suggérez, des fondamentalistes musulmans tenteraient d'exploiter la mort du Dieu des Chrétiens. Mais je n'y consacrerais pas plus d'un paragraphe ou deux, en partie parce que je crois impossible de tirer une fiction intéressante directement des gros titres, et en partie parce que mes romans traitent d'un héritage religieux spécifiquement occidental.

Laurent Greusard : Comment peut venir à un auteur l'idée de proposer une trilogie sur la mort de Dieu, de créer un volume entier sur la théodicée ? Se lance-t-on dans l'aventure pour soi ?

James Morrow : Je considère l'écriture de romans comme la plus exaltante des aventures intellectuelles. C'est un peu comme sauter d'un pont et atterrir sur un train de marchandises : on ne sait jamais où cela va nous mener. Cela n'a rien à voir avec le fait de monter à bord d'un TGV, sa destination clairement indiquée sur son billet.

Les physiciens aiment les "expériences de pensée" : des recherches devant être menées par la seule puissance de l'imagination, parce qu'il est impossible de créer les conditions nécessaires dans la réalité physique. L'idée qu'avait eue Einstein de chevaucher un rayon de lumière (l'expérience de pensée qui a conduit à la théorie de la relativité restreinte) en est probablement l'exemple le plus célèbre.

Puisque je ne pouvais pas tuer Dieu dans le monde réel, il m'a fallu avoir recours à la page imprimée. Les résultats de cette expérience littéraire m'ont souvent surpris. Par exemple, je ne m'attendais pas à ce que le ton de la scène d'eucharistie dans En remorquant Jéhovah (où la chair de Dieu est littéralement consommée, au sens propre du terme) soit aussi révérencieux. Et quand Martin Candle explore le Divin Crâne dans Le Jugement de Jéhovah, j'ai été surpris de voir Dieu lui-même (sous la forme de différents personnages bibliques) présenter des arguments en faveur de sa propre culpabilité.

Laurent Greusard : On sent dans la trilogie une influence des auteurs français (les Lumières, Camus). Pouvez-vous évoquer votre rapport à la littérature française ? Connaissez-vous une pièce de théâtre de Sartre intitulée Le Diable et le Bon Dieu ?

James Morrow : Oui, j'ai toujours senti une résonance entre la littérature française et ma propre sensibilité. Nous avons évoqué précédemment ma répugnance à condamner ouvertement même les moins éclairés de mes personnages. C'est également ce que fait Flaubert (non que je veuille me comparer à Flaubert). Il ne condamne pas Madame Bovary. Il nous fait comprendre pourquoi elle se comporte de cette façon et il nous fait ressentir ce que c'est que d'être elle.

Vous avez absolument raison en ce qui concerne mon affection pour Voltaire et Camus. La Peste a exercé une influence déterminante sur La Grande Faucheuse.

Non, je ne connais pas Le Diable et le Bon Dieu de Sartre. La pièce française la plus récente à avoir attiré mon attention est Le Visiteur d'Eric-Emmanuel Schmitt - une rencontre entre Freud et Dieu.

Laurent Greusard : La façon de conditionner les gens dans la Cité de la vérité ressemble beaucoup à ce qui se pratique dans le film de Kubrick, Orange Mécanique. Est-ce un effet voulu ? Une référence ? Un hasard ? La résurgence d'une autre expérience tordue ?

James Morrow : Je trouve l'adaptation d'Orange mécanique par Kubrick admirable par bien des points. Mais, pour vous dire la vérité (ce qui semble opportun puisque le thème de ce roman est justement la vérité), je n'avais encore jamais pensé à la ressemblance flagrante entre le calvaire d'Alex et le conditionnement brutal infligé aux enfants dans Cité de Vérité.

J'imagine par conséquent que ce film a exercé sur moi une influence inconsciente. Comme l'a dit T. S. Eliot : "Les poètes immatures imitent ; les poètes matures volent".

Laurent Greusard : Dans plusieurs de vos textes revient la mort d'un enfant (description de la fille de Paxton dans Ainsi finit le monde, le fils de Sperry dans Cité de vérité, les innocents du Jugement de Jéhovah). Est-ce une parabole de l'innocence trahie ? Une liaison avec l'art ? Le problème insurmontable de la mort d'un enfant ? En espérant que ce soit un élément fictionnel fort et non un pénible souvenir pour vous)

James Morrow : Sans compter Kevin, le fils de Nora dans La Grande Faucheuse !

Quand je suis devenu père (ma fille Kathy est née en 1978), la maternité et la paternité sont apparus en tant que thème essentiel dans mon écriture. En effet, chacun de mes romans aborde cette idée sous une forme ou une autre : "Il faut grandir".

L'une des nombreuses critiques que j'adresserais à la religion est qu'elle a tendance à infantiliser les croyants. Jésus invite ses disciples à l'approcher comme des enfant et les évangéliques parlent constamment d'une "renaissance".

Selon moi, le premier devoir des adultes est de protéger les enfants, pas d'agir comme eux. Et leur deuxième devoir est d'utiliser leur cerveau d'adulte pour réfléchir à la vie et à ses mystères aussi fort qu'ils le peuvent... même si cette réflexion les éloigne de Dieu. J'ai toujours aimé cet aphorisme du philosophe britannique Galen Strawson : "Il est tentant de conclure que, si Dieu existe, ce sont les athées et les agnostiques qu'il préfère... En effet, ce sont eux qui le prennent le plus au sérieux."

Je suis heureux de vous annoncer que, si les enfants de mes romans sont souvent en péril, ma fille et mon fils sont tous les deux en bonne santé et n'ont jamais vu leurs jours mis en danger - autrement que par la condition humaine, bien sûr : la mortalité.

Laurent Greusard : Dans Ainsi finit le monde, quelle est la raison des trois passages autour de Nostradamus, d'un enfant et d'une naissance annoncée ?

James Morrow : Le prologue, l'entracte et l'épilogue consacrés à Nostradamus sont là pour empêcher le roman de paraître trop pessimiste. Je ne voulais pas que le lecteur reparte complètement déprimé.

En structurant les événements dramatiques centraux (au cours desquels le monde est effectivement détruit) comme une simple histoire contée par un narrateur, je voulais dire de façon implicite : "Tout ne doit pas nécessairement se passer ainsi. Notre annihilation n'est pas inévitable. Nous pouvons mettre les images de la lanterne magique dans un ordre différent."

George Orwell a, de manière célèbre, dit à son éditeur que 1984 était un avertissement, pas une prophétie, et je dirais la même chose d'Ainsi finit le monde. Si la dernière ligne du roman annonce une naissance, c'est parce que je voulais donner au lecteur un provisoire sentiment d'espoir.

Laurent Greusard : De nouveau le narrateur se situe comme religieux d'une religion qui nie Dieu et a comme profession graveur de pierres tombales. A force, cela devient une obsession non, ce thème de la mort et du divin ?

James Morrow : Oui, la mort, le divin et la mort du divin ont fini par constituer de manière obsessionnelle l'essentiel de ma thématique, n'est-ce pas ? Je n'y avais jamais pensé auparavant mais Ainsi finit le monde annonce effectivement le thème de La trilogie de Jéhovah.

Laurent Greusard : Assez bizarrement, dans Ainsi finit le monde, les tenants d'une guerre nucléaire d'une course à l'armement, semblent avoir raison, ou du moins ont des arguments raisonnables. Pouvez-vous expliciter ?

James Morrow : L'une des raisons pour lesquelles la course à l'armement Est-Ouest a duré si longtemps est qu'elle n'était pas la création de forcenés ou de monstres moraux. La soi-disant "doctrine nucléaire stratégique" affiche un pseudo-rationalisme séduisant : à la surface elle paraît logique et cohérente avec elle-même, voire aristotélicienne. Mais ses fondements sous-jacents sont complètement déments.

Au cours du drame judiciaire qui constitue la seconde moitié de Ainsi finit le monde, je voulais que les architectes de l'Apocalypse continuent à défendre leurs doctrines malgré leur invalidation irréfutable : l'extinction de l'humanité à coups d'armes nucléaires. Je sentais que cela aurait plus de force en termes de satire que s'ils se mettaient à se repentir ou à bredouiller comme des aliénés.

Laurent Greusard : Pourquoi dans ce même roman, des allusions à l'univers de Lewis Carroll ?

James Morrow : C'est directement lié à ma réponse précédente. Le monde de Lewis Carroll n'est pas un monde de nihilisme, ni d'absurdité. Alice au pays des merveilles n'a rien à voir avec En attendant Godot. Quand Alice dégringole au fond du terrier du lapin, elle entre dans un univers où règnent la logique et la rationalité - sauf que ce n'est pas notre logique, ni notre rationalité. C'est une rationalité démente, assez proche de la doctrine nucléaire stratégique.

Laurent Greusard : Ici encore, des allusions à la paternité, aux enfants, à la descendance... n'est ce pas ?

James Morrow : L'écriture romanesque est vraiment une activité bizarre : un mélange irréductible d'intellect et d'intuition, d'autobiographie et d'autisme. Je n'ai aucune volonté consciente de traiter sans cesse ces thèmes récurrents. Ils ne font qu'apparaître. Ces obsessions sont ce que je suis.

Laurent Greusard : Il y a une forte intrusion du monde judiciaire et du procès comme moyen de vérité dans la littérature américaine. Vos tentatives sont-elles inscrites dans ce courant de manière normale ou est-ce parodique ?

James Morrow : Maintenant que j'y réfléchis, je me rends compte du fait que les écrivains américains (nos dramaturges en particulier) sont régulièrement attirés par les tribunaux pour y mettre en scène leur réflexion philosophique et politique. Je pense à des pièces comme Jugement à Nüremberg d'Abby Mann, Les Sorcières de Salem d'Arthur Miller, Ouragan sur le Caine d'Herman Wouk et Le vent et la tempête de Jerome Lawrence et Robert E. Lee.

J'ai assisté à ces quatre pièces à un âge où l'on se laisse facilement impressionner. Les drames judiciaires qui sont au cœur de Ainsi finit le monde, Le jugement de Jéhovah et Le dernier chasseur de sorcières sont à prendre au premier degré. Ce ne sont pas des parodies.

Laurent Greusard : Malgré la disparition de l'union soviétique et l'éloignement d'une guerre nucléaire totale, pensez-vous que ce roman conserve son actualité ?

James Morrow : J'ai été très déçu de voir les Etats-Unis et l'Union soviétique repousser l'échéance d'une Apocalypse nucléaire parce que je savais que cela nuirait aux ventes de Ainsi finit le monde.

Néanmoins, ce livre continue modestement à se vendre près de vingt ans après sa publication, et il est toujours enseigné dans certaines universités américaines.

J'aime à croire, même si le sujet de Ainsi finit le monde a été rattrapé par l'histoire, que c'est parce que ses thèmes, notamment ma critique de la mentalité militaire, restent d'actualité. Nous devons cesser de faire semblant de croire que la guerre est autre chose que ce qu'elle est : une entreprise meurtrière qui revêt les habits de la légalité.

Laurent Greusard : Le titre français de The continent of lies ne trahit-il pas votre pensée ? Un rêve est-il forcément un mensonge ?

James Morrow : L'expression "continent of lies" (littéralement : "continent de mensonges", NdT) n'a pas de signification précise ou idiomatique en anglais mais je trouve que cela sonne bien. Ne me demandez pas pourquoi. Je ne crois pas qu'une traduction littérale évoquerait grand-chose aux lecteurs de votre pays et je pense donc que mon premier éditeur français, les Éditions La Découverte, a eu raison d'intituler ce livre L’arbre à rêves - un titre terre à terre mais efficace.

Non, je ne crois pas que les rêves soient fondamentalement des mensonges. Au contraire, un disciple de Jung dirait que les rêves disent fondamentalement la vérité. Je ne suis pas jungien. Mon épouse, oui, dans une certaine mesure. Nous avons des discussions intéressantes.

Dans l'Evangile selon James Morrow, c'est la religion organisée (et non nos pensées inconscientes désorganisées) qui constitue un tissu de mensonges. Ce qui nous mène à votre prochaine question.

Laurent Greusard : Dans ce roman, nous ne sommes plus face à la religion établie mais à la volonté de créer un nouveau dieu, une nouvelle secte. Voyez-vous une nuance importante entre la secte créée et un mouvement religieux plus imposant ?

James Morrow : Selon moi, presque toutes les formes de religion dans le monde font plus de mal que de bien. J'aurais donc tendance à dire que, pour moi, opposer "une secte créée" à "un mouvement religieux plus imposant" revient à faire une distinction entre deux choses identiques.

L'église manifestement fausse et manipulatrice concoctée par Simon Kusk dans L’arbre à rêves est une métaphore des églises historiques réelles auxquelles notre espèce se plaît à adhérer.

Laurent Greusard : Dans le même ordre d'idées, est-ce important (ou est-ce seulement la traduction) qui allie le fruit qu'il faut manger à une pomme ? Est-ce un rapport à d'autres pommes bibliques ?

James Morrow : La traduction française est correcte. Ces fruits hallucinogènes sont effectivement des pommes et cette allusion à la Bible est tout à fait délibérée. On ne peut pas dire que ce soit l'idée la plus subtile que vous rencontrerez dans toute ma fiction.

Laurent Greusard : L'arbre à rêves, le texte le plus ancien que nous ayons eu à lire est aussi le plus optimiste. En devenant plus mature, êtes-vous devenu plus sombre ?

James Morrow : En tant que père, je ressens le devoir d'introduire un optimisme nuancé mais sincère dans mes entreprises littéraires. Il y a quelque chose de narcissique dans l'assertion (si souvent formulée par des adultes qui devraient réfléchir à ce qu'ils disent) selon laquelle, même si notre génération a réussi à survivre, nos descendants seraient bien avisés de cultiver les valeurs du désespoir.

Cet état d'esprit est omniprésent. C'est celui des prophètes post-industriels qui affirment que les média de masse ont transformé nos enfants en zombies. C'est celui des relativistes postmodernes qui nous disent que la vie contemporaine a perdu toute cohérence, quoique d'une façon apocalyptique et exaltée. L'obsession du Ravissement (idée pornographique selon laquelle les bons chrétiens pro-Bush sont sur le point de s'évanouir dans les Cieux alors que nous autres sommes promis aux rôtissoires de Jésus) que l'on retrouve chez les évangéliques américains n'est qu'une variation sur ce thème.

Donc, non, je ne suis pas vraiment devenu plus morose. A la fin de La Grande Faucheuse, Dieu tombe raide mort et nous laisse résoudre seuls nos problèmes. Peut-on faire plus optimiste ?

Laurent Greusard : A propos du Vin de la violence, pourriez-vous nous parler de votre rapport à Wells, car il y a un écho de La machine à explorer le temps dans votre livre. Par extension votre hommage aux grands anciens de la littérature de science-fiction ? Par contraste, qui vous attire dans les jeunes révélations ?

James Morrow : Je dois énormément à H. G. Wells, qui m'a appris que la science-fiction est le véhicule idéal pour explorer les idées et mener des expériences de pensée. Wells a démontré que ce genre a beaucoup plus à offrir que de simples frissons adolescents ou un nébuleux "sentiment d'émerveillement".

La machine à explorer le temps, La guerre des mondes et L'île du docteur Moreau ont leur part de spectaculaire et d'étrange, et j'en suis ravi, mais ce sont à la base des romans politico-philosophiques. C'est là toute leur splendeur.

Quand Le vin de la violence a fini par être publié en Angleterre, un critique a signalé que ce roman devait beaucoup à La machine à explorer le temps, notamment en ce qui concerne le véhicule essentiel qui tombe aux mains des sauvages. La gêne l'a disputé en moi à l'exaltation quand je me suis rendu compte d'avoir autant emprunté de manière inconsciente au roman de Wells.

Pour moi, les autres grands maîtres de la science-fiction sont Mary Shelley (pour des raisons évidentes), Jules Verne (qui a prédit à quel point la technologie changerait notre vie), Ursula LeGuin (sans doute la voix la plus littéraire à avoir jamais charmé le monde de la SF), Harlan Ellison (un écrivain grisant, toujours en avance sur son époque) et Thomas Disch (qui a contribué à sauver la science-fiction de son optimisme facile).

Parmi les romans récents qui peuvent être considérés comme de la fiction spéculative, j'ai été particulièrement enthousiasmé par Gojiro de Mark Jacobson, La Procédure de Harry Mulisch et Les extraordinaires aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon.

Laurent Greusard : Dans Le dernier chasseur de sorcières, que voulez vous apporter à votre récit par les passages à la première personne où le narrateur est le livre écrit par Newton ?

James Morrow : Cela m'agace toujours profondément quand les personnages d'un roman historique savent exactement dans quel genre d'époque ils vivent et appréhendent de façon intuitive l'interprétation que donneront de leur temps les futurs historiens.

Un exemple particulièrement énorme de cette faiblesse est The Memoirs of Elizabeth Frankenstein de Theodore Roszak. Dans ce roman polémique au point d'en être embarrassant, tous les bons personnages comprennent qu'ils sont à la veille d'une ère désastreusement rationnelle et scientifique, alors que tous les méchants se précipitent aveuglément mais avec allégresse dans les abysses de la modernité. Au secours ! (Sapristi ! - en français dans le texte, NdT).

J'ai inventé ce stratagème des Principia Mathematica de Newton qui racontent l'histoire du Dernier chasseur de sorcières pour pouvoir introduire de façon éhontée une perspective contemporaine chaque fois que je le souhaitais, en laissant les personnages être eux-mêmes, coincés dans leur époque, à essayer de la comprendre sans y réussir totalement.

Laurent Greusard : Connaissez vous un autre roman anglais récent de Philip Kerr qui sur le registre policier évoque Newton lors de son travail à la monnaie ? Si oui, qu'en pensez vous car il semble recouper quelques unes de vos préoccupations ?

James Morrow : Peu après avoir fini le premier jet du Dernier chasseur, j'ai lu par curiosité ce roman de Philip Kerr qui venait de sortir aux Etats-Unis. Il a pour titre Le chiffre de l'alchimiste. Ce livre ne traite nullement de la démonologie mais Kerr et moi-même dressons des portraits similaires de Newton. En outre, nos deux romans partagent les mêmes obsessions thématiques, philosophiques et — en voilà un joli mot — épistémologiques.

C'est un bon roman mais d'un genre assez différent du mien. Le chiffre de l'alchimiste offre une formidable fusion de roman policier, de roman d'amour historique, de thriller politique et de roman de cape et d'épée. Dans Le dernier chasseur de sorcières, j'essayais d'écrire une satire épique et picaresque.

Pour une raison ou pour une autre, plusieurs romanciers ont été récemment attirés par cette époque et par Isaac Newton en particulier. Je pense notamment à la série de L'âge de la déraison de J. Gregory Keyes et au Cycle baroque de Neal Stephenson.

Laurent Greusard : Quel sens voulez-vous donner (ou comment concevez-vous) au fait que ce soit justement au moment où se met en place la raison que la chasse aux sorcières est la plus importante ?

James Morrow : La plupart des historiens avanceraient sans doute que les chasses aux sorcières ont atteint leur apogée légèrement avant l'ère de la Raison. Mais il est établi que, pendant une longue période, ces deux visions métaphysiques du monde se sont épanouies en parallèle.

C'est un paragraphe remarquable de Masks of the Universe, l'excentrique mais riche d'enseignements histoire de la science d'Edward Harrison, qui m'a poussé à écrire Le dernier chasseur de sorcières. Harrison y affirme que, si les Lumières ne s'étaient pas fait entendre, l' "air du temps" de la Renaissance, avec son obsession des démons, aurait fini par détruire la société européenne.

J'ai lu ce paragraphe et je me suis dit : "Quel sujet formidable pour un roman !"

Le plus incroyable à propos de l'époque du Dernier chasseur de sorcières est que ses philosophes naturalistes (ou scientifiques) ne considéraient pas au départ leurs travaux comme incompatibles avec un univers articulé autour des démons. De nombreux membres de l'Académie des sciences britannique croyaient aux sorcières. C'était notamment le cas de Robert Boyle (célèbre pour sa "Loi de Boyle"). Et la plupart des "preuves" à l'appui de la culpabilité d'une personne accusée de pratiques sataniques étaient ostensiblement "scientifiques" ou à tout le moins "rationnelles".

Pourtant, grâce à la science dans une large mesure, la théologie sous-jacente aux bûchers des sorcières a fini par évoluer. Les lois de la nature ont remplacé les démons en tant que moyen le plus efficace d'expliquer l'univers physique. Je ne veux pas minimiser les aspects sociologiques, politiques et économiques des chasses aux sorcières mais tant que la théologie n'avait pas changé radicalement (tant que la science n'avait pas tordu le cou à la démonologie) il y avait peu de chances de mettre un terme à ces persécutions. Telle est en tout cas mon interprétation. Je me trompe peut-être.

Julie Brillet : Dans la petite biographie qu'il y a au dos de vos livres traduits en français il est marqué que "James Morrow a conservé de sa découverte de Camus et de Voltaire son goût pour le roman philosophique satirique". D'autres intellectuels vous ont-ils marqué ?

James Morrow : A l'origine, j'avais pour ambition littéraire d'écrire du théâtre et non de la fiction, mais j'ai vite compris qu'il était nettement plus facile de faire publier un roman que de convaincre un producteur d'investir une petite fortune dans le montage d'une pièce.

J'ai toujours aimé le théâtre en tant que mode d'expression de discours philosophiques, de discussions politiques et d'observations satiriques. Pour moi, le maître de cet art est Henrik Ibsen. Mises en scène comme elles le méritent, Maison de poupée, Les Revenants, Le Canard sauvage et Un ennemi du peuple se révèlent aussi poignantes et audacieuses que lors de leur création.

Il existe évidemment en Angleterre une très belle tradition de théâtre satirique et politico-philosophique qui remonte à George Bernard Shaw. Je pense notamment à L'Homme et le surhomme et Retour à Mathusalem. Ces dernières années, Tom Stoppard et Peter Barnes ont poursuivi cette tradition avec beaucoup d'inspiration. La trilogie de Stoppard, Côte d'utopie, à une représentation de laquelle j'ai assisté sur une scène londonienne il y a trois ans, est l'une de ces folles et intrépides épopées qui ne se présentent qu'une fois par génération. Mais mon exemple favori de théâtre de ce style est la somptueuse pièce de Barnes, The Bewitched, peut-être la meilleure pièce du 20e siècle que j'aie jamais lue. Il est dommage que je ne verrai sans doute jamais The Bewitched sur une scène mais ce texte est si étrange, indomptable et imprudent qu'il est difficile d'imaginer qui que ce soit en monter une production commercialement viable.

En France, vous avez bien sûr Jean Anouilh (Antigone est un pur chef-d'œuvre, selon moi) et, comme je l'ai dit auparavant, je tiens Eric-Emmanuel Schmitt en très haute estime. Dans mon pays, les dramaturges ont tendance à aborder des thèmes psychologiques plutôt que politiques ou philosophiques. Une sensationnelle exception récente est Angels in America de Tony Kushner.

Je me permets de saisir cette occasion pour donner un coup de projecteur sur mon ami Alfred Boudry, qui travaille à l'occasion pour mon éditeur français, Au Diable Vauvert, et qui a écrit, entre autres, une formidable pièce elliptique intitulée Patience des Nuages.

Julie Brillet : Quand avez-vous commencé à écrire ? Quel accueil public et critique ont connu vos premiers romans ?

James Morrow : J'ai écrit mon premier roman à l'âge de sept ans. En fait, ce n'était pas vraiment un roman, mais il était divisé en chapitres, chacun long d'environ un paragraphe, alors cela suffisait selon moi à en faire un roman. Il avait pour titre The Story of the Dog Family (littéralement : L'histoire de la famille chien, NdT) et s'il fallait le faire entrer dans une catégorie, je dirais que c'était une comédie de mœurs sur des canidés parlants. Apparemment, je me suis heurté très tôt au genre que je préfère, le merveilleux humoristique.

Je me revois encore faire les cent pas dans le salon en dictant L'histoire de la famille chien à ma mère, qui tapait consciencieusement mon texte sur la vieille machine à écrire familiale. J'imagine donc qu'Emily Morrow fut ma première éditrice.

Mes deux premiers romans ont été bien accueillis par la critique et sont tous deux sortis en édition de poche, sans faire sensation pour autant. Un critique de The American Book Review qui avait aimé Le vin de la violence l'a qualifié de "meilleur roman de SF publié en langue anglaise au cours des dix dernières années". Son opinion n'a pas été universellement partagée.

Julie Brillet : Quelle proportion de vos livres est traduite en français ?

James Morrow : En dehors des Etats-Unis, la France est le seul pays où sont parus tous mes romans. (Mes deux recueils de nouvelles n'ont pas encore trouvé éditeur en France mais j'ai entendu des rumeurs laissant entendre que la situation pourrait changer.) Nous avons récemment vendu Le dernier chasseur de sorcières aux éditions britanniques Orion et je me plais à croire que, si ce livre se vend bien, Orion pourrait s'intéresser ensuite à La trilogie de Jéhovah.

Julie Brillet : J'aimerais que vous nous parliez de la genèse de la trilogie de Jéhovah : comment vous est venu l'idée de faire un roman dans lequel est imaginée la mort de Dieu et ses conséquences ?

James Morrow : La plupart de mes romans commencent par un concept central, émotionnellement fort, que je peux imaginer conduire à des scènes dramatiques ou humoristiques. Les descendants hypothétiques d'une humanité auto-anéantie décident de traîner en justice une poignée de coupables survivants pour "crimes contre le futur" (Ainsi finit le monde). La demi-sœur divine de Jésus Christ se retrouve incarnée dans l'Atlantic City contemporaine (Notre mère qui êtes aux cieux). Etc.

Mais la genèse de En remorquant Jéhovah fut différente. Cette idée est arrivée à mon cerveau sous la forme d'une image vivace, tout en longueur, une sorte de plan en Cinémascope d'un superpétrolier remorquant un gigantesque corps humain. (Cette expérience fut beaucoup moins mystique qu'elle n'en a l'air.) N'arrivant pas à me débarrasser de cette quasi-hallucination, j'ai commencé à me poser des questions sur ce cadavre cosmique géant. Le corps de qui est-ce ? Celui de Dieu, peut-être ? Où l'emmène-t-on ? Pourquoi ? Si Dieu est mort, les athées ne risquent-ils pas d'être aussi désemparés que les croyants, puisque leur vision métaphysique du monde se retrouve, elle aussi, réduite à néant ?

Julie Brillet : Je n'ai lu que deux de vos romans, En remorquant Jéhovah et Le dernier chasseur de sorcières. J'ai eu l'impression que vous avez un rapport différent à vos personnages dans ces deux romans. Je les ai trouvés beaucoup plus attachants et moins caricaturaux dans Le dernier chasseur de sorcières. Vous précisez d'ailleurs dans ce dernier : "on doit cependant rester conscient que les véritables méchants de mon histoire ne sont pas des individus dépravés mais des théologies psychotiques". Qu'en pensez-vous ?

James Morrow : Vous avez raison, j'ai sans doute effectivement davantage d'affection pour les personnages du Dernier chasseur de sorcières que pour la population plutôt bouffonne de En remorquant Jéhovah.

Je pense que c'est parce que ce dernier était principalement une "expérience de pensée" : que se passerait-il si le corps de Dieu apparaissait soudain au milieu de l'océan Atlantique ? Le postulat central de En remorquant Jéhovah nécessitait des personnages qui existaient principalement pour représenter différentes sortes de pensées théologiques : d'où mon prêtre catholique intellectuel, mon capitaine de la marine marchande humaniste laïc, une naufragée féministe radicale, un officier radio New Age, un athée dogmatique, un évangélique enragé et un Juif à tendance mystique. Oui, je voulais que ces gens aient aussi une personnalité originale, mais c'est leur valeur symbolique qui est venue en premier, ce qui limite peut-être leur attrait.

En revanche, dans Le dernier chasseur de sorcières, je n'avais pas de telles contraintes. Je n'y avais jamais pensé auparavant mais, au niveau de l'inconscient, le passage que vous citez reflète sans doute le sentiment de soulagement que j'ai ressenti en manipulant des personnages qui n'étaient pas chargés d'un lourd bagage allégorique.

Oui, dans une certaine mesure, Newton symbolise la piété de la fin de la Renaissance et Ben Franklin le Siècle des Lumières, mais je n'avais pas besoin de les forcer à assumer ces rôles : l'histoire les transmet comme représentant deux univers psychiques différents. J'avais donc pour tâche d'essayer de les rendre psychologiquement crédibles.

Pour ce qui est de mon héroïne, la longueur du roman m'a permis d'explorer sa psyché en profondeur et elle est au cœur d'au moins deux tiers des scènes. Pour paraphraser Flaubert : "Jennet Stearne, c’est moi".

Jean-Marc Laherrère : A propos de la trilogie sur Jéhovah : L'idée de départ est absolument extraordinaire, comment vous est-elle venue ?

James Morrow : Dans la littérature générale, les réalités concrètes revêtent souvent une signification symbolique. L'épidémie littérale qui guide l'intrigue de La Peste de Camus finit par représenter le malaise spirituel de l'homme moderne. La ville de Quauhnahuac dans Sous le volcan de Malcolm Lowry apparaît comme un Enfer symbolique. Plus Melville s'enfonçait dans le monde de Moby Dick, plus il se surprenait à donner valeur de métaphore au monstre marin : la Grande Baleine Blanche finit par représenter Dieu, le Mal et plusieurs autres abstractions.

Les écrivains de science-fiction font exactement l'inverse. Nous partons d'une abstraction et la considérons comme une réalité physique. Nous renversons le symbolisme. Gregory Benford appelait la science-fiction "littérature réaliste du futur" et je suis assez d'accord avec lui (même si je dirais que c'est aussi une littérature romanesque sur le futur). Pour ne donner qu'un exemple parmi des dizaines d'autres : dans La machine à explorer le temps de Wells, à l'idée abstraite d'intemporalité correspond la réalité objective d'une véritable chronomobile en état de fonctionnement.

Je me suis dit qu'il serait extrêmement intéressant de partir de la plus absolue des abstractions, Dieu, et de lui donner chair... au point de le faire souffrir de boutons, de kystes et de verrues. Au point, en fait, de le faire mourir.

Jean-Marc Laherrère : J'avoue que j'ai été enchanté par votre humour et la liberté et la légèreté avec lesquelles vous traitez nos religions judéo-chrétiennes, mais je me demandais si tout le monde avait été aussi séduit, et si vous n'aviez pas eu de problèmes avec quelques excités intransigeants ?

James Morrow : Les critiques de mes livres sur Amazon.com, bien que majoritairement positives, comptent quelques réactions extrêmement négatives, assorties d'une seule étoile. Or, environ la moitié de ces critiques sont clairement le fait de traditionalistes religieux qui ne peuvent pas endurer l'idée d'un Jésus féminin, d'un Corpus Dei ou d'une traduction en justice de Dieu pour le faire répondre de ses crimes.

Néanmoins, je n'ai - encore - jamais reçu personnellement de menaces de mort, ni de lettres intégralement animées par la haine. Quelques chrétiens évangéliques sont tombés par hasard sur mon site Web, mais les messages qu'ils me laissent sont plus condescendants que menaçants : "Je devine à la lecture de vos livres que vous vous intéressez à Dieu. Savez-vous que Jésus-Christ s'inquiète beaucoup de l'intérêt que vous portez à Dieu ? Permettez-moi de vous suggérer de lire sans tarder la lettre de Saint-Paul aux Romains, au risque de brûler en Enfer pour l'Eternité. Bonne fin de journée."

Jean-Marc Laherrère : A propos du Dernier chasseur de sorcières : qu'est-ce qui a motivé ce roman, hommage appuyé et parfaitement réussi aux grands auteurs de contes philosophiques qui visiblement vous ont inspirés ? Faut-il y voir, en plus de l'hommage, un appel à la vigilance face aux chasses aux sorcières modernes ? (les chasses modernes, pas les sorcières)

James Morrow : Vers le début des années 90, j'ai commencé à remarquer un phénomène étrange dans les milieux intellectuels américains : un rejet en bloc et, selon moi, assez désinvolte du Siècle des Lumières. Voltaire, Benjamin Franklin et leurs semblables, loin d'être les héros des progressistes politiques, étaient désormais accusés d'avoir cautionné les systèmes technocratiques répressifs à venir.

La droite religieuse, bien sûr, détestait déjà les Lumières, non seulement parce qu'elles ont conduit à Darwin mais surtout parce que leur réalité historique prouve qu'ils ont tort d'affirmer que les Pères fondateurs des Etats-Unis étaient essentiellement des chrétiens conservateurs comme eux-mêmes.

Simultanément, la petite mais bruyante minorité New Age continuait à renforcer son habituel éthos anti-Siècle des Lumières, selon lequel la science relève d'efforts plutôt superficiels et déconnectés de l'essence cosmique de toute chose.

J'avais le sentiment que si la gauche, la droite et les extrêmes étaient tous d'accord sur quelque chose, c'est qu'ils avaient forcément tort. J'ai donc eu envie d'écrire un gros roman, Le dernier chasseur de sorcières, qui rendrait non seulement hommage à la tradition des contes philosophiques, mais soutiendrait également que l'ère de la Raison (malgré toutes ses folies et tous ses égarements) a bel et bien révolutionné la pensée humaine.

L'ironie du sort, c'est que ce rejet quasi-universel des Lumières arrive à un moment où nous avons particulièrement besoin d'elles. George Bush et Ousama Ben Laden ne sont que les deux faces d'une même pièce, dans la monnaie dévaluée du théisme le plus borné. Je viens d'apprendre aujourd'hui que, dans l'Etat du Texas, les enfants adoptés vont être retirés à leurs parents homosexuels pour être placés en orphelinat. Je dirais donc, comme vous le suggérez, que l'esprit des chasses aux sorcières est encore très vivace aujourd'hui.

Mikael Cabon : Dans Le dernier chasseur de sorcières, p. 360, au cours d'une scène très drôle où Jennet et Benjamin Franklin, sous couvert d'une expérience scientifique, découvrent leurs anatomies respectives, vous écrivez : "Monsieur Franklin, vous me faites crépiter, murmura-t-elle, enserrant en elle l'axe du mâle. Notre expérience est, je le déclare, un véritable triomphe."

N'ayant pu (et pour cause, puisque vos concitoyens n'ont pour l'instant pas eu notre chance) vérifier la version originale de ce texte, je voudrais savoir si la référence à "l'axe du mal" cher à Mr. Bush est une volonté de votre part, de votre traducteur ou simple élucubration de ma part...

James Morrow : Non, ce jeu de mot est un pur accident de traduction. Je crois que le texte anglais d'origine parle de l'organe plein de veines de Ben ("veiny axis") — ce qui ne donne sans doute rien en français. Le traducteur, l'estimable Philippe Rouard (que j'ai eu le plaisir de rencontrer une fois à Paris), a donc opté pour "l’axe du mâle", qui fait écho de façon très amusante à "l'axe du mal" de l'abominable Mr. Bush. Je suis ravi que M. Rouard ait fait ce choix.

Idées folles : Juste une petite question de ma part... Je suis en train de relire Le jugement de Jéhovah et ceci m'est venu à l'esprit : l'existence de Dieu vous a-t-elle toujours préoccupé et est-elle encore une recherche chez vous ?

James Morrow : D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été fasciné par l'affirmation - l'extravagante, exaspérante affirmation, presque insensée - selon laquelle nous pouvons expliquer la réalité par rapport à un Etre suprême personnifié. Je me demanderai sans doute jusqu'à mon dernier jour ce qui peut bien jouer en faveur de cette affirmation.

Un philosophe américain que j'admire, Thomas Nagel, dit que Dieu est un "paramètre fictif", avec l'acception selon laquelle un mathématicien emploierait ce concept. En d'autres termes, nous colmatons les failles de notre savoir avec le mot "Dieu", en nous efforçant d'oublier que "Dieu" n'explique rien en fin de compte, parce que ce mot soulève immédiatement la question : "Mais comment Dieu a-t-il pu accéder à l'existence ?" Voilà à peu près où je me situe par rapport à cette question. J'ajouterais néanmoins que, pour moi, le problème intéressant n'est pas de savoir si Dieu existe mais plutôt de savoir à quoi il ressemble.

Idées folles : Je n'en suis qu'au début de ma relecture et quelque chose m'a frappé : dans la bouche du diable vous dites : "Dieu s'est mis dans le coma pour ne plus intervenir, pour que nous grandissions...." J'ai moi-même une philosophie qui me dit qu'on atteint la sagesse et plus loin l'état déïque lorsque l'on décide que l'on n'a plus à intervenir ou si peu, ou de moins en moins. Etes vous intéressé par la sagesse Taoïste ?

James Morrow : Je ne connais pour ainsi dire rien au Taoïsme, mais mon épouse a un bon ami, un libraire du nom de Fred Ramsey, qui a suivi cette voie. C'est un merveilleux être humain : doux, modeste et indulgent, mais qui sait également garder la tête froide et se soucier des autres. Donc, en me basant sur cet unique exemple, je dirais que j'admire énormément le Taoïsme.

Je me suis récemment intéressé au bouddhisme tibétain, surtout parce que j'écris en ce moment une première ébauche d'un roman sur un futur dalaï-lama et son professeur secret, l'abominable homme des neiges. Dans cette histoire, le yeti se découvre un goût pour la cervelle des alpinistes américains et européens qui ont perdu la vie à tenter de gravir l'Everest et il a donc ainsi la possibilité d'enrichir l'éducation de son élève en y introduisant un point de vue occidental. Mon titre provisoire est : Bigfoot and the Bodhisattva.

Ludovic Blanc : Tout d’abord, j’aimerais savoir pourquoi vous avez limité votre histoire au monde occidental. En effet on a l’impression que la planète, dans cette trilogie, a perdu les trois quarts de sa surface : les autres pays laissent l’Occident mourir de la peste sans réagir (que se soit pour les aider ou pour profiter de la situation).

James Morrow : Question fort incisive. La trilogie de Jéhovah est avant tout une "comédie noire" qui répond davantage aux principes de la satire qu'aux règles de la logique. J'ai concentré mon outrage sur la théologie occidentale parce que c'est la tradition que je me sens le plus compétent à critiquer. En outre, il m'a semblé que ma satire n'en serait que plus mordante si ma cible restait relativement restreinte.

Par ailleurs, je voulais faire la satire implicite du provincialisme de la religion occidentale, notamment telle qu'elle est pratiquée ici, aux Etats-Unis. Pour la plupart des chrétiens de mon pays, la seule religion qui compte est la leur, et le seul Dieu qui mérite réflexion est le Jéhovah de la Bible.

Mais vous n'avez pas tort, et d'autres lecteurs ont pointé du doigt le même problème : en limitant la portée théologique de ma trilogie, j'ai peut-être créé un univers fictif qui paraît inutilement provincial et limité.

Ludovic Blanc : La seconde question découle de la première : pourquoi n’assiste-t-on à aucune réaction de la part des représentants des religions non chrétiennes, qui seraient immanquables si ont découvrait vraiment le corps du Dieu des Chrétiens ?

James Morrow : Je le répète, dans La trilogie de Jéhovah, je voulais surtout déconstruire la vision métaphysique du monde des chrétiens contemporains. Comme le "Pequod" de Moby Dick, le superpétrolier "Valparaiso" de En remorquant Jéhovah est un microcosme - mais c'en est un non pas du monde entier, mais de la civilisation occidentale avec son monothéisme inébranlable.

Ludovic Blanc : Ensuite une question que l’on doit vous poser souvent mais dont je ne connais malheureusement pas encore la réponse : comment vous est venue l’idée de cette saga ? Qu’est-ce qui peut pousser un homme (sain d’esprit ?) à écrire une histoire aussi bizarre ?

James Morrow : Vous avez raison. C'est une question que l'on me pose souvent et si vous parcourez le reste de cette conversation avec Mauvais Genres, vous aurez une idée de ce que j'avais en tête quand j'ai conçu ma bizarre épopée.

J'ajouterai que, à un certain niveau, La trilogie de Jéhovah est un hommage à la vieille fable hindoue, Les aveugles et l'éléphant. Souvenez-vous, suivant la partie de l'éléphant qu'il rencontre (trompe, patte, flanc, queue, défense), chaque aveugle raconte une histoire différente sur la nature fondamentale des éléphants. Mon Corpus Dei est précisément un objet du même type, un test de Rorschach en trois dimensions sur lequel les différents spectateurs perplexes projettent leurs idéologies contradictoires.

L'Eglise catholique se sent menacée : le Corpus Dei risque de mettre un terme à ses activités. Les féministes radicaux sont excédés : ce truc de malheur confirme l'idée de patriarcat. Les athées sont horrifiés : Dieu a existé à un moment donné.

Traduction : Mikael Cabon

Retour à la présentation de la soirée