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Entretien avec Andreas Eschbach

Mercredi 10 mai 2006. Andreas Eschbach nous fait l'amitié de nous rendre visite au cours de notre soirée critique bi-trimestrielle. Accompagné de son inséparable et charmante épouse Marianne, l'homme se montre fidèle à lui-même, tout en gentillesse et simplicité. En plus, il parle de mieux en mieux notre langue ! Extraits d'une discussion à bâtons rompus...

Anne-Catherine : Lorsque nous avons évoqué Le dernier de son espèce au cours de notre dernière réunion, il y avait des avis très différents.

Mikael : C'est-à-dire qu'Anne-Catherine et moi ne sommes jamais d'accord sur rien ! (rires)

Anne-Catherine : Mikael trouvait que c'était un livre assez noir, pessimiste. Moi, j'ai trouvé qu'au contraire c'était l'inverse, que c'était vraiment un personnage humain, dans tout ce que ça voulait dire, avec ses passages à vide, et qu'il mourait en homme. J'ai trouvé au contraire que c'était d'un optimisme assez exaltant.

Mikael : Moi, je disais le contraire. C'est un homme qui va d'échec en échec. Tout ce qu'il essaie, ça rate. Dans sa vie professionnelle, le programme de l'armée américaine échoue. Sa vie amoureuse, n'en parlons pas. A chaque fois qu'il essaie quelque chose, il se heurte à un mur. Voilà, on a vraiment une vision complètement différente du roman et on voulait avoir la vôtre...

Olivier : Ce serait une vision masculine et féminine, ou ça n'a rien à voir ?

Andreas : Je ne pense pas que l'un de vous deux ait raison plus que l'autre.

Anne-Catherine : Ça, c'est une réponse de Normand ! (rires)

Andreas : J'ai commencé à imaginer cette histoire avec le premier chapitre. Duane Fitzgerald se réveille dans son lit, hémiplégique. J'ai commencé avec cette idée. Il y a déjà des histoires avec des cyborgs dans la littérature. Dans tous ces livres, les cyborgs sont des héros, qui sont au-dessus des hommes normaux. Selon moi, ce n'est pas vrai. Un jour, j'ai vu une voiture toute cassée au milieu d'une rue (1). Une voiture vieille de 12 ans. Moi, j'ai 30, 40 ans et je fonctionne mieux que cette voiture. Il est impossible qu'un cyborg fonctionne mieux qu'un homme normal. C'est l'origine de l'idée. J'ai commencé à écrire une histoire compliquée sur tout ce qu'il est possible de faire avec des machines, mais à partir d'un certain point, j'ai compris que je racontais en fait l'histoire d'un homme qui vieillit. Ce qui se passe avec lui, c'est une version rapide d'une vie normale. C'est au moment où j'ai commencé à écrire la première ébauche de ce roman que j'ai remarqué que ma vue commençait à baisser. Maintenant, grâce à mes lunettes, je suis un super-héros. (rires)

Marianne : Moi, je pense que vous avez tous les deux raison.

Olivier : Oh, ça c'est facile ! (rires)

Marianne : Du point de vue de l'homme-machine, c'est pessimiste. Mais du point de vue de l'homme lui-même, de l'humanité, c'est optimiste. Face aux dysfonctionnements de sa part de cyborg, l'homme montre une certaine dignité. Et cette dignité fait de lui quelqu'un de très humain. De ce point de vue, c'est un roman optimiste.

Anne-Catherine : En fait, cette machine mourra en homme et je trouvais ça génial. Moi, j'ai adoré vraiment, c'est pas du tout parce que vous êtes là, vous pouvez leur demander, j'ai toujours dit que j'avais adoré. J'ai trouvé ça fort, justement, parce que chaque fois qu'on voit à la télévision Robocop ou L'homme qui valait trois milliards, etc., moi, ça ne m'a jamais bluffée, hormis la demi-heure qu'on passe, on oublie aussi vite. Lui, non, on ne l'oubliera pas. Moi en tout cas, je ne l'oublierai pas, ça c'est clair. Avec toutes ces références à Sénèque en plus, ces choses qui posent le récit et qui sont aussi curieuses... de mettre d'un côté la machine et de l'autre cette philosophie... Bravo !

Olivier : D'un autre côté, il y a de plus en plus de cyborgs déjà, rien qu'avec les pacemakers, tout ce qu'ils font au niveau de la colonne vertébrale, ça existe déjà... On améliore l'homme de plus en plus. On le répare, en tout cas.

Anne-Catherine : Oui, mais là, le personnage que vous avez créé, c'est une arme, et malgré tout ce qu'on a essayé de lui faire faire de nul, il meurt debout. C'est ça qui est génial.

Patricia : Alors, je ne sais pas si vous allez le prendre bien, à la fin du bouquin, j'ai pensé non pas au bouquin de Dick mais au film de Ridley Scott, Bladerunner. La part de machine qui s'humanise, j'ai vu cette relation entre ce film (que j'ai adoré) et votre livre. La manière dont disparaissent les cyborgs, là aussi, ça rappelle beaucoup, dans l'esprit en tout cas, ce que vous avez écrit.

Andreas : Pour moi, la question de savoir à partir de quel point l'on est humain ou pas n'est pas très intéressante.

Patricia : Effectivement, ce n'est pas ça qui est intéressant. C'est l'humanisation de cette fin de vie que j'ai trouvée fascinante.

Roque : Moi, le début, j'ai trouvé ça très fort, ça m'a fait penser à Kafka, La Métamorphose. Ce type-là, il est là, il ne peut pas bouger alors c'est pas trop l'angoisse, mais qu'est-ce qu'il peut faire ? Il ne panique pas. Parce que le type, l'insecte qui se réveille dans Kafka, il ne se pose pas trop de questions en tant qu'insecte mais se demande surtout comment il va faire pour se lever.

Mikael : Je n'osais pas aborder cette référence mais puisque Roque en parle, j'ai tout de suite vu, moi aussi, La Métamorphose en lisant les premières pages du Dernier de son espèce, c'est vraiment frappant. C'est voulu ?

Marianne : C'est vrai ! C'est la première fois que l'on fait ce parallèle mais oui.

Andreas : Oui, j'ai lu ce livre bien sûr. On peut faire le rapprochement, effectivement. Mais ce n'était pas quelque chose de conscient.

Marianne : L'atmosphère est la même, oui...

Olivier : Et pourquoi Sénèque ? Parce qu'il était sur l'étagère ? (rires)

Andreas : Un peu, oui.

Olivier : Ou c'est une passion ?

Andreas : Je ne sais pas trop pourquoi j'ai choisi Sénèque. Il était sur l'étagère, oui (2).

Olivier : C'est souvent sa place, à Sénèque. (rires)

Andreas : Si on est un cyborg habitant en Irlande, qu'est-ce qu'on peut faire tous les jours ?

Anne-Catherine : Si ce n'est lire Sénèque, je suis d'accord ! (rires)

Olivier : Oui, mais il y a aussi Diogène, Platon...

Marianne : Oui, mais Sénèque a lui aussi su mourir. Le héros apprend à mourir, d'une part. D'autre part, Sénèque a vécu dans des circonstances dramatiques, avec Néron, tout ça. Le héros vit aussi dans des circonstances terribles. Il y a des similarités, un parallèle.

Andreas : Oui, les circonstances sont les mêmes. Chez moi, très souvent, j'ai une idée et puis le reste suit.

Olivier : Ce n'est pas planifié au départ, vous ne faites pas de plan...

Andreas : Oh si ! J'ai fait beaucoup de plans. Il a fallu prévoir très exactement ce qui se passe à telle heure, à tel moment. A cause du décalage horaire entre l'Irlande et la Californie. Il y a quelque chose comme 8, 10 heures de différence. Il fallait prévoir ce qui se passait derrière la scène, c'était très difficile. Il y a toute une histoire qui n'est pas dans le livre, qui se déroule en parallèle. Mais les éléments principaux sont là.

Marianne : On ne peut pas construire un livre uniquement sur des idées. Ce serait ennuyeux.

Andreas : Le livre est construit, mais les idées viennent ensuite.

Roque : Ce sont les critiques qui disent ensuite « ce que l'auteur a voulu exprimer ».

Arlette : Pauvres élèves de Terminale L... Non ? L'auteur n'a pas voulu dire ça ? (rires)

Alain : Pourquoi l'Irlande ?

Marianne : Nous avons passé des vacances dans ce village. On a trouvé la maison, on a trouvé tous les autres bâtiments... On s'est dit, c'est l'endroit idéal pour ce roman.

Andreas : J'ai eu l'idée de cette histoire qui se passe dans un petit village, qui ne peut pas se trouver aux Etats-Unis. Dans la bibliothèque de Dingle, j'ai vu une étagère avec des livres pour Américains qui cherchent leurs racines. C'était la connexion que je cherchais.

Mikael : Pour terminer, quelques questions qui n'ont plus rien à voir avec Le dernier de son espèce... La première est en forme de supplique : allez-vous écrire un autre space opera qui se déroulerait dans le même univers que Kwest et Des milliards de tapis de cheveux ?

Andreas : Oui, j'y travaille. (acclamations enthousiastes des Mauvais Genres)

Marianne : Je lui demande depuis longtemps de le faire !

Mikael : Est-ce qu'un jour vous mettrez en scène un héros féminin ?

Andreas : J'ai déjà écrit un livre avec un héros féminin mais c'est un roman pour la jeunesse.

Mikael : Ah oui, dans Le Projet Mars, effectivement.

Andreas : Non non, un autre qui n'est pas encore publié. Mais dans un roman pour adultes, pourquoi pas, oui, cela ne me fait pas peur. Je sais que beaucoup de mes lecteurs sont des lectrices. Cela arrivera, ce n'est pas un problème pour moi.

Mikael : Dans votre production, l'on compte autant de romans de science-fiction que de thrillers. Cela correspond-il à vos goûts en tant que lecteur ?

Andreas : Oui. J'ai lu beaucoup de SF, mais pas ces dernières années. J'ai l'impression que le genre peine à se renouveler. Je lis donc davantage de thrillers en ce moment. Mais des histoires d'amour aussi.

Sur ce, nous avons interrompu la discussion pour mieux la poursuivre dans notre bar à vodka préféré. Merci Andreas et Marianne pour ces instants privilégiés. Revenez nous voir quand vous voulez !

Andreas Eschbach nous a plus tard apporté les précisions suivantes :

(1) « La voiture en panne au milieu de la rue était la mienne ! C'était une vieille VW que j'avais achetée quelques mois auparavant. (Elle avait déjà 260 000 km au compteur, mais, au prix de 2 000 DM — environ 1 000 € — elle était abordable pour moi à l'époque. D'ailleurs, en dehors d'un problème chronique de surchauffe, elle marchait très bien. Enfin, elle ne me posait aucun problème en hiver...) Toujours est-il qu'un jour que je me trouvais à son volant en pleine heure de pointe, de la fumée blanche s'est mise à sortir du capot. J'ai alors dû à grand-peine me garer sur le bas-côté avant de marcher jusqu'à la prochaine cabine téléphonique pour prévenir que je ne pourrais pas venir ce jour-là, affirmant en guise d'excuse : « Vous savez, ma voiture a douze ans ». C'est alors que je me suis mis à réfléchir : eh bien, douze ans... on ne trouverait pas cela vieux si l'on parlait d'un être humain. Dans ce cas, comment pourrions-nous imaginer qu'un homme techniquement optimisé pourrait nous être supérieur ? J'imagine que je venais de voir l'un de ces films de cyborgs, avec l'habituel super-héros : que se passerait-il s'il se mettait à vieillir ? Cette question n'a pas cessé de me fasciner à partir de cet instant. » (Revenir au texte)

(2) « En fait, c'est un peu par coïncidence que le petit livre de Sénèque se trouvait sur mon étagère. Il serait faux de dire que j'ai lu tous les philosophes possibles et imaginables avant de choisir Sénèque. Non, son livre était là, j'en avais lu une partie, et l'idée m'est venue que ce cyborg pourrait lire un philosophe classique. Sans cette coïncidence, je n'en aurais (peut-être) jamais eu l'idée. Je me suis alors davantage intéressé à Sénèque et j'ai été stupéfait de voir à quel point tout ce qu'il a dit concorde parfaitement avec mon roman. J'ai donc, bien sûr, conservé cette idée. » (Revenir au texte)

Article du Télégramme

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