Only Revolutions

Mark Z. DANIELEWSKI

Pantheon, 2006
Première édition, encore non traduit en français.



Six ans après sa cultissime Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski nous revient avec Only Revolutions, un roman " deux fois plus court, mais deux fois plus compliqué " que le précédent, des dires mêmes de l'auteur. Et force est de constater que La Maison des feuilles, malgré sa typographie labyrinthique et ses récits imbriqués, était d'une lecture bien plus facile que ce nouveau roman. Danielewski pousse en effet encore plus loin son désir de déstructuration du récit (surstructuration, dirait notre ami Claro), en s'attaquant non plus à la forme du texte (et nous y reviendrons), mais également au langage lui-même, qui se fait onomatopéique, oublieux des lois de la syntaxe et de l'orthographe, pétri d'inventivité lexicale. Danielewski aime la transgression, et cela se voit !

Les premières pages semblent avoir été écrites pour tester la détermination du lecteur à plonger plus avant dans la lecture de ce roman d'un nouveau genre. Après un temps d'adaptation, l'on finit pourtant par s'y faire. Peut-être l'écriture s'assagit-elle au fil des pages, peut-être est-ce le lecteur qui s'y habitue. Sans doute un peu des deux. Mais avant même de commencer à lire le livre, il faut déjà commencer par l'ouvrir. Se pose alors un problème fondamental : où se trouve la première page ? Le livre peut en effet se lire dans un sens comme dans l'autre. Ouvrez-le du côté " vert ", vous entamez la lecture du point de vue d'un dénommé Sam. Retournez-le, côté " jaune ", vous retrouvez le même récit, mais du point de vue d'une certaine Hailey. Essayez donc de le ranger à l'endroit sur une étagère... Les pages elles-même ont un aspect déroutant : en haut, à l'endroit, le récit du point de vue choisi, en dessous, à l'envers, le point de vue de l'autre personnage, avec dans la marge une énumération de faits historiques, du 22 novembre 1863 au 19 janvier 2063. Comme pour La Maison des feuilles, l'auteur c'est ici aussi amusé à mettre un peu de couleur dans son livre : tous les " O " sont en vert pour le récit de Sam, en doré pour celui de Hailey. Du violet aussi, de temps en temps, pour un autre personnage mystérieux, inquiétant, omniprésent...

Danielewski s'est également imposé quelques contraintes, pour pousser la symbolique jusqu'au bout : 360 pages, 360 mots par page, sur 36 lignes. En pages intérieures de couverture, une longue liste (à lire dans un miroir, pour le fun) de mots n'apparaissant pas dans le texte du roman. L'ensemble paraîtra à certains légèrement tape à l'oeoeil. Certes. Mais Danielewski aime les livres en tant qu'objets. Comment le lui reprocher ? Il utilise tous les moyens d'imprimerie dont il dispose pour appuyer sa narration. Rien de pire ici que la suppression d'une lettre de l'alphabet chez Perec ou que la forme figée, ultra-codifiée du quatrain classique...

Une fois quelque peu apprivoisé, le livre se lit comme un long poème, dont les deux versions tête-bêche se complètent et se rejoignent parfois, au cours duquel l'auteur nous conte le périple de deux éternels adolescents, éperdument amoureux, en fuite perpétuelle, qui se cherchent, se rapprochent et se perdent à nouveau. Comme en orbite l'un autour de l'autre, Sam et Hailey représentent les errements de l'humanité, assistant à l'écoulement du temps, impuissants face aux atrocités perpétuées, y participant parfois. Accompagnés d'un cortège d'animaux et de plantes, en pleine vigueur au début du roman, dépérissant peu à peu, les deux adolescents sont embarqués, comme nous, dans la ronde d'un monde en déclin. Hymne à la vie autant que cri d'alarme, Only Revolutions est un roman captivant, hypnotisant, d'une richesse telle que, là encore, il aura autant d'interprétations que de lecteurs. Un roman dans lequel les amateurs de cryptographie découvriront sans doute de nombreux codes et sens cachés, mais que le simple amateur pourra déguster d'une traite, comme en cinémascope.

Pour terminer, ayons une petite pensée pour Claro et sa traduction... Bon courage !

Mikael Cabon


La Maison des feuilles

Mark Z. DANIELEWSKI

Denoël, 2002
Traduit de l"anglais, première parution dans la langue originale en 2000



Résumer La Maison des feuilles représente une véritable gageure, tant la construction de cet ouvrage relève plus de la schizophrénie littéraire que d'un récit classique. En effet, trois niveaux de narration s'enchevêtrent pour nous conter les errements des trois personnages principaux et de leurs proches.

A l'origine de tout, un film : The Navidson record, tourné par Will Navidson, le propriétaire d'une maison qui a l'étrange particularité d'être (beaucoup) plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ce film, qui montre les explorations successives de la maison, ainsi que l'évolution des relations entre Navidson et sa compagne, en une sorte de reality-show sous vidéo-surveillance, est décrit et analysé par un certain Zampanò. Ce sont les notes de cet homme que Johnny Errand découvre après sa mort et qu'il se charge de mettre en ordre à des fins de publication.

Enfin, à ces trois personnages principaux vient s'ajouter en annexe Pelafina, la mère de Johnny, qui nous révèle peut-être, dans les lettres adressées à son fils, la clef de l'ensemble du livre...

La Maison des feuilles est un énorme paradoxe : ce roman réunit tout ce qui ferait normalement fuir le lecteur à toutes jambes, et pourtant, c'est le contraire qui se produit. Danielewski multiplie les notes de bas de page, les digressions souvent parfaitement indigestes, avec une typographie qui rend parfois la lecture carrément impossible. Pour corser le tout, des passages essentiels à la compréhension du roman sont codés, en braille, en morse, voire sous la forme d'acrostiches ou d'anagrammes. La narration, qui s'appuie sur une mise en abîme vertigineuse, passe du coq à l'âne, sans logique immédiatement apparente. Malgré tout, le lecteur reste scotché devant ce livre, sans en perdre une miette.

C'est que, loin d'être aussi artificiels qu'ils peuvent en avoir l'air au premier abord, tous ces procédés d'écriture, poussés à l'extrême par l'auteur, constituent une sorte de métaphore de la maison de Navidson, et finalement de l'esprit des narrateurs. Il en ressort un plaisir extrême à se perdre littéralement dans le dédale de ces pages.

Malgré tout le marketing, savamment entretenu par l'auteur, qui entoure ce roman (Mark Z. Danielewski a été jusqu'à lire des passages de son livre en première partie de Depeche Mode avec sa chanteuse pop de soeoeur), La Maison des feuilles mérite plus qu'une simple lecture curieuse. Ce livre expérimental extrêmement réussi devrait longtemps marquer les esprits.

Mikael Cabon

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