Le promeneur

Masayuki KUSUMI, Jirô TANIGUCHI

Casterman, 2008
83 pages. 15 euros



Un homme profite des petites occasions de la vie de tous les jours, réunion professionnelle, recherche d'un vélo, courses dans un magasin... pour se promener dans sa ville.

L'idée de départ est simple : il y a dans les villes que l'on habite, bien des endroits inconnus qui ne demandent qu'à être découverts lors de simples ballades. Le promeneur se compose donc de 8 promenades, entraînant le lecteur aux côtés de ce Monsieur tout le monde, simple et attachant. Les promenades solitaires décrites dans cet album, permettent au héros de revisiter son passé : retrouver la maison qu'un agent immobilier lui avait proposée tout en imaginant ce qu'aurait pu être sa vie s'il y avait vécu, manger à nouveau les gâteaux au kaki qu'il aimait étant enfant, revoir un copain perdu de vue depuis plus de 10 années. C'est aussi l'occasion de plonger dans le passé de la ville avec ses aspects authentiques, comme ce vendeur de sandales qui existe depuis 1865.
Alors bien sur, il ne faut pas chercher un scénario pêchu avec une histoire captivante. Mais bien plutôt des petits plaisirs de la vie de tous les jours, bien rendus par cet album. Le tout dans un rythme lent et zen. On regrette un peu que chaque promenade ne soit développée que sur 8 pages chacune, ce qui laisse à peine le temps au lecteur d'apprivoiser une ambiance.

Il se dégage de ce marcheur, une profonde sérénité. "Marcher vide la tête", comme le disent  les amateurs. Le marcheur apparaît comme en phase avec les personnes qu'il rencontre. Un nouvel art de vivre que cet exercice salutaire ? Un mode de vie universel suggéré par Taniguchi et qui peut toucher chacun de ses lecteurs. Depuis L'homme qui marche, publié en 2003, l'auteur s'affirme comme un militant de la promenade.

Marc Suquet


  

Icare

Jean ANNESTAY, MOEBIUS, Jirô TANIGUCHI

Dargaud, 2005



Voici la première collaboration du vénérable maître de la bande dessinée de science-fiction avec le fameux mangaka auteur entre autres de " Quartier lointain ". Sur un scénario de Jean Giraud et de Jean Annestay donc, Taniguchi développe l'histoire d'un garçon, Icare, doué de la capacité de léviter à volonté depuis sa naissance. Ce phénomène qui réalise pour la première fois le vieux rêve de l'humanité de pouvoir voler suscite les convoitises de tous les gens qui y assistent et conduit à la mise en cage de cet oiseau humain. Les scientifiques se bousculent au chevet du jeune mutant pour comprendre et, pourquoi pas, s'approprier ses incroyables dons. Mais Icare est un être humain avant tout et va révéler sa nature profonde au monde qui l'entoure avec la naissance de son amour pour la belle Yukiko, la jeune ethnologue qui s'occupe de lui.

Cet album constitue le premier de ce qui pourrait devenir une série : le décor est planté, un peu désespérant, d'un Japon futuriste assez proche où le pouvoir est autocratique et militarisé, où l'homme est entré de plain-pied dans l'expérimentation génétique (pour améliorer l'espèce ? pour au contraire créer des hommes " jetables " ? ?), où les différents personnages de l'histoire baignent dans une atmosphère trouble, très sexuée. Moeoebius et Jean Annestay ont écrit plusieurs versions du scénario de cet album, dont une faisait plusieurs milliers de pages ! Finalement l'éditeur et le dessinateur en ont fait une mouture pas inintéressante mais pas tout à fait aboutie non plus. On y reconnaît le mythe d'Icare et de sa chute parce qu'il s'est trop approché du soleil. Ici le moteur de la chute de l'homme volant serait plutôt l'amour et son pendant, le sexe. Les personnages parlent peu, laissant plus de place à l'action. Cela donne des changements de rythme un peu ardus à suivre, qui rompent avec le ton assez aérien de l'histoire. Rien d'irrattrapable s'il y a un second tome qui fait se rejoindre tous les protagonistes... Une affaire à suivre.

Marion Godefroid-Richert


Quartier Lointain (1 - 2)

Jirô TANIGUCHI

Casterman, 2002
Coll. Ecritures. 12,50 euros
Traduit et adapté du japonais. Première parution dans la langue originale en 1998 (vol. 1), 1999 (vol. 2).



C'est l'histoire de Hiroshi, un homme d'affaires japonais de quarante-trois ans qui, à l'occasion d'une visite sur la tombe de sa mère, se retrouve plongé une trentaine d'années en arrière dans son corps d'adolescent de l'époque. Il revit - est-ce ou non en rêve ? - toute l'année de ses quatorze ans, ses rencontres et ses découvertes, mais avec son bagage d'homme adulte. Questionnant sa grand-mère, ses parents, ses amis, il réalise tout ce qui lui avait échappé lorsqu'il était jeune. Et petit à petit, l'année scolaire avançant, toute son énergie va se tendre vers un unique but : comprendre et essayer d'infléchir le cours de l'histoire familiale, tenter d'éviter la disparition sans la moindre explication de son père parti un soir à la gare d'Agei où il a acheté un aller simple pour Tottori, son père qui n'est jamais revenu et dont il n'aura plus jamais aucune nouvelle par la suite. Empêcher une disparition lourde de conséquences et qui doit avoir lieu à la fin de cette année charnière...

Jirô Taniguchi est un auteur talentueux. Le premier tome de ce diptyque a du reste été récompensé - et ce n'était que pure justice ! - par l'Alph'Art du meilleur scénario 2003 à Angoulême. La séduction qu'exerce sur le lecteur ce magnifique récit fantastico-poétique en deux tomes tient autant à la qualité de l'histoire - qui, bien que déjà traitée en bande dessinée, poignante et émouvante à souhait, racontée avec sobriété et justesse, est ici revisitée de façon très originale -, au traitement psychologique des personnages au caractère nuancé, au parfum délicat et envoûtant de douce nostalgie et d'optimisme dans lequel baigne l'intrigue, qu'à la précision et la grande finesse des dessins. Pas de grimaces façon "manga". Le graphisme est à la fois simple et réaliste, sensible, et met merveilleusement bien l'histoire en images. La mobilité des traits donne des expressions subtiles aux différents protagonistes. Les paysages de ville et de campagne sont traités avec un égal bonheur et les scènes d'intérieur sont intimes à souhait. L'atmosphère du Japon d'après-guerre permet d'évoquer l'ouverture de cette société très codifiée et traditionaliste au monde occidental, parallèlement à l'éveil du jeune Hiroshi aux complexités sentimentales de la vie adulte. Un va-et-vient constant s'opère entre la réalité de l'homme mûr piégé dans un corps juvénile qui le limite autant qu'il lui restitue sa force d'autrefois, et le carcan d'incompréhension et de chagrin qui a enserré son coeoeur d'enfant lorsque son père l'a abandonné. Quête métaphysique et analytique, "Quartier Lointain" est un "conte à grandir, un conte à guérir", un conte sur l'impossibilité de réécrire l'histoire. Ce retour en enfance sera l'occasion d'apprendre à pardonner pour mieux aimer, d'apprendre pour comprendre, d'accepter l'inéluctable, de revivre pour survivre.

Absolument génial, un véritable chef d'oe'oeuvre à ne surtout pas manquer !

MGRB

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