L'amant double

Éric DUMONT

Liv'Éditions, 2004



"Meurtre barbare en plein centre de Brest..." titre, dans la colonne des faits divers, Le Télégramme dimanche. Suit l'article : "Samedi, en fin d'après midi, un crime sauvage a été perpétré rue d'Aiguillon. La victime, Jacques Prodier, médecin de la marine, a été sauvagement poignardé à son domicile. Son corps a été découvert par sa voisine. Les secours alertés n'ont pu que constater le décès. Frappé de plusieurs coups de couteau au foie et à la poitrine, il était couché sur l'arme qui l'avait traversé. L'enquête a été confiée à la brigade criminelle. Le commissaire Chatalic, qui connaissait la victime dans le cadre d'une affaire ancienne, n'a fait aucun commentaire. Crime crapuleux, drame sentimental, la police n'écarte aucune hypothèse. Une autopsie permettra d'apporter des précisions sur les conditions de la mort. Le quartier est sous le coup de l'émotion..." [p. 24]. Le choc est de taille lorsqu'on lit dans la presse qu'on vient d'être assassiné ! En fait, Jacques qui mène une vie affective plutôt mouvementée puisqu'il entretient une relation amoureuse avec quatre maîtresses régulières - chacune ignorant bien sûr l'existence des trois autres - dont deux sont mariées, avait fait appel à son frère jumeau, Philippe, de manière à intervertir leurs identités. Et c'est ainsi que, le temps d'un week-end que Jacques comptait mettre à profit pour reconquérir une ancienne amie qu'il revoyait plus épisodiquement, Philippe s'était installé chez Jacques et s'apprêtait à jouer le rôle de ce dernier... Pour Jacques, pas de doute, c'est bien lui qu'on a voulu tuer, certainement pas Philippe. Mais qui donc peut lui en vouloir à ce point ?...

Dans "L'amant double", on retrouve avec plaisir, Jacques Prodier, la trentaine, médecin militaire hédoniste de "Mort sur annonces". Toujours basé à Brest, fin gourmet et mélomane averti, cet amateur de femmes mène dorénavant une vie incroyablement compliquée entre "quatre ardentes maîtresses" qui n'ont aucune raison d'en vouloir à sa vie. Mais alors qui veut sa mort et surtout pourquoi ? Pas d'indices sur le lieu du crime, pas de mobiles, pas de témoins. L'affaire paraît bien corsée et risque même de n'être jamais résolue : le commissaire Chatalic et ses collègues de la PJ de Brest se retrouvent rapidement déssaisis de l'affaire qui sera confiée à la police parisienne - Philippe vivait et travaillait à Paris - dès lors que Jacques, refusant de jouer le rôle de son jumeau, demande au magistrat chargé de l'instruction de lui rendre son identité. Lorsqu'il décide de démasquer lui-même celui ou celle qui veut l'assassiner, lui et non pas son frère, le jeune médecin appelle à la rescousse Didier Pougère, inspecteur de sûreté navale, son ami et "compagnon des moments difficiles". Au nombre des suspects : ses maîtresses bien sûr ! Hélène, mère au foyer de cinq jeunes enfants, passionnée de littérature et de cinéma, est mariée au capitaine de frégate Michel Ménant, officier de Marine carriériste et égoïste, embarqué tout comme Jacques sur le Tourville et qui passe tous ses week-ends à quai dans le manoir familial costarmoricain. Sylvie attend toujours que Jacques la contacte et ne prend jamais l'initiative de lui fixer un rendez-vous. Gaëlle, il l'a rencontrée à Paris dix ans plus tôt dans un club pour surdoués. Aujourd'hui elle est notaire, mariée à Serge, fonctionnaire territorial possessif et jaloux avec lequel elle s'ennuie à tel point qu'elle annonce bientôt à son amant sa décision de demander le divorce. Arlette, vingt ans de plus que Jacques, travaille à la préfecture maritime et, depuis son divorce, dix-sept ans plus tôt, vit seule avec sa fille Céline, vingt-sept ans, étudiante en médecine. Chacune ignore bien sûr qu'elle partage son amant avec trois autres femmes auxquelles il faut encore ajouter Anne, galeriste rencontrée lors d'un vernissage voilà deux ans. Cette femme de quinze ans son aînée, qui avait initié Jacques "aux délices de la sensualité extrême", a pour habitude de collectionner les aventures masculines sans lendemain et sait pertinemment que son amant occasionnel fréquente d'autres partenaires. Convocations et interrogatoires amèneront les unes et les autres à découvrir le pot aux roses. Chacune réagira à sa façon. Et puis, il y a aussi Sophie Acuert, la femme du tueur en série que Jacques a permis de mettre sous les verrous deux ans plus tôt ("Mort sur annonces") et qui maintenant purge sa peine à Bohars. Ne se pourrait-il pas que d'autres encore lui en veuillent et cherchent à se venger ? L'enquête s'annonce longue et difficile, elle sera semée de morts et de multiples périls... Quelques facilités, mais on se laisse néanmoins prendre par l'intrigue. Les personnages auraient certes gagné en cohérence à être psychologiquement plus fouillés. Mais ne boudons pas notre plaisir, ce roman à la construction classique et à l'écriture frisant parfois la préciosité est une nouvelle occasion pour l'auteur de plonger ses lecteurs au coeoeur de Brest et surtout celle d'égratigner, avec justesse et en prime une bonne dose d'humour, la bourgeoisie brestoise, surtout celle des officiers de marine, décrite avec autant d'intérêt dans leur univers professionnel et familial.

Un agréable moment de détente.

MGRB

partager sur facebook :