L'Instinct du troll

Jean-Claude DUNYACH

L'Atalante, 2015



La vie d'un troll n'est pas facile, fût-il contremaître d'une mine de nains. On le renvoie sur les pas de sa dernière quête pour récupérer les notes de frais (et former un stagiaire), il aide à la mise à jour d'une armée... Un troll peut aussi se montrer émotif. Rejoindre sa dulcinée, anoblir un futur marié peuvent faire partie de son quotidien. Heureusement que l'eau ferrugineuse (avec modération) délasse le roc.

Tout amateur de fantasy aura une idée du troll. Il sera poilu, humoristique et quelque peu sociable dans la série de Lanfeust et ses dérivés, il sera la première épreuve d'un Bilbo chez Tolkien, etc. Dans L'Instinct du troll, Jean-Claude Dunyach promène sa créature rocailleuse dans un monde où magie et entreprise se mêlent. Si l'ensemble forme un roman, les quatre nouvelles (dont trois inédites) peuvent se lire indépendamment. De longueurs égales, les nouvelles prennent de l'importance au fil des épisodes pour se finir dans un festival apocalyptique digne d'un concert de roc(k).

Lire L'Instinct du troll, c'est bousculer la définition de la créature, mais est-ce que l'auteur ne ferait pas un peu de troll (créer une controverse en argot Internet) ? La vérité importe peu vu les plaisirs de ce livre : celui de l'auteur et des lecteurs. Quoique ses personnages évoluent dans un monde de fantasy (magie, quête, créatures extraordinaires, etc.), on y trouve le vocabulaire de l'entreprise (bilan, note de frais, budget, etc.). Deux mondes opposés que l'auteur connaît bien. Si le mélange se fait naturellement (sous nos yeux ébahis), c'est par le biais de l'humour. On apprendra notamment la vérité sur Excalibur, l'existence d'une variété de nains bleus ou alors l'origine de l'autostop. Si on rit beaucoup, on en apprend aussi énormément sur la société des trolls et des nains.

Mais ce roman ne se résume pas à un simple divertissement. La plume de Jean-Claude Dunyach sait vous saisir en quelques instants. Sa maîtrise de la nouvelle est fabuleuse. L'Instinct du troll c'est aussi une farce. On est loin des blagues au énième degré et plus proche de la truculence d'un Rabelais. Le mariage des deux offre une expérience hilarante que tout lecteur (amateur du genre ou néophyte) se doit d'avoir dans sa bibliothèque.

Temps de livres


  

Les Harmoniques célestes

Jean-Claude DUNYACH

L'Atalante, 2011



Septième recueil de nouvelles paru chez l'Atalante par cet auteur dont j'avais déjà signalé lors de précédentes chroniques tout le bien que j'en pensais. Ici, la thématique centrale semble avoir été la solitude sous un certain nombre de formes. Effroyable dans la première nouvelle de l'ouvrage, où une famille de magnats financiers reproduit le même shéma destructeur depuis trois générations, en adoptant et stérilisant un enfant qui est destiné à hériter de l'empire. Celle de l'étranger exilé dans un pays dont il ne détient aucune clé, perdu dans un rituel abscons, dans la deuxième nouvelle. Et aussi dans les autres la solitude de l'inventeur qui défriche un nouveau territoire de connaissance. On retrouve la fibre de Jean-Claude Dunyach pour l'écriture poétique, pour les articulations inattendues et enfin pour une critique subtile et sans complaisance de quelques-uns des fléaux de la modernité : la générosité mal placée, l'écologie à la petite semaine, la dérive sociale. Que du bonheur compris dans 143 pages. A découvrir absolument ou à déguster en connaisseur !

Marion Godefroid-Richert


  

Séparations

Jean-Claude DUNYACH

L'Atalante, 2007
coll. Dentelle du Cygne. 126 pages. 7,90 euros



C'est le sixième recueil de nouvelles de l'auteur paru chez l'Atalante. Nous avions précédemment chroniqué le cinquième (Le temps, en s'évaporant) qui nous avait énormément plu, attirés que nous avions étés par l'éloge en quatrième de couverture fait par Ayerdhal, excusez du peu ! Ce petit fagot de récits-là prend pour thème commun la séparation (pas d'arnaque sur le titre), qu'elle soit définitive ou temporaire, sereine ou tumultueuse, amoureuse, physique, etc. L'auteur, comme précédemment, sait intégrer de l'émotion, de la poésie, de l'onirisme, du romantisme dans ses élucubrations écrites. Les histoires sont toujours originales et innovantes, et témoignent du grand éclectisme de l'écrivain. Il n'y a d'ailleurs qu'à aller consulter l'autobiographie succincte qu'il produit sur son site personnel pour en prendre la mesure ! Parolier, musicien, scientifique, écrivain, père de famille et il y en a encore d'autres. Chroniquer un ensemble de nouvelles étant un exercice assez compliqué, on nous permettra de citer les deux préférées de l'ouvrage par nous-même : celle où un troll sauvegarde les licornes de sa compagnie, menacées d'extinction par le broyage administrativo-technocratique, en transformant leur corne en support à CD ; et celle située dans un monde futuriste ravagé par la crise du logement et régulé par un couvre-feu très strict où les sans abris vont marcher en cercle toutes les nuits jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus et finissent leur vie pourchassés dans une arène. Originalité toujours, humour plus ou moins noir souvent, les nouvelles de Jean-Claude Dunyach ont de quoi séduire toute une gamme de lecteurs exigeants. Le festival Imaginales d'Epinal ne s'y est pas trompé en en faisant un de ses invités permanents. Laissez-vous tenter, vous ne le regretterez pas !

Marion Godefroid-Richert


Le temps en s'évaporant

Jean-Claude DUNYACH

L'Atalante, 2005



Décidément, la ligne éditoriale de l'Atalante ne se fourvoie pas avec les années qui passent. Et si ce n'était pour l'éditeur, on ferait au minimum confiance à Ayerdhal, qui livre une quatrième de couverture dithyrambique sur l'auteur de ce recueil de nouvelles.

Et bien on aurait raison de se lancer sur la foi de ces deux références, même pour ceux qui ne sont pas forcément amateurs de nouvelles. Elles sont courtes et il y en a huit (pas le temps de se lasser, tout le temps de se régaler), toutes très joliment écrites. On y trouve maintes variations sur des genres chers à notre association de lecteurs-chroniqueurs : science-fiction, mythologie, fantasy, fantastique, etc. Les sujets sont traités avec humour ou avec poésie, ou bien encore avec une totale noirceur. En vrac on y apprend comment Orson Welles est devenu un grand metteur en scène grâce à des capitaux très très étrangers, ou bien comment Tolkien a trouvé l'inspiration pour écrire sa saga sur l'anneau. La dernière des nouvelles est un petit bijou sur l'initiation d'un jeune gandin par une malicieuse fée des bois. A lire comme on boit une tasse de chocolat surmonté de crème fouettée en hiver quand il pleut : avec délectation.

Marion Godefroid-Richert


Du haut de son minaret, Marwan le muezzin, est inquiet : la ville immergée dans l'un des derniers (le dernier ?) lac de temps vit ses dernières heures. En effet, le sommet du minaret a déjà percé la surface du lac et ses inscriptions s'effacent les unes après les autres. Même le nom de Dieu semble avoir du mal à résister. Face à cette fuite du temps, force est de constater que la religion est elle aussi menacée, et avec elle les traditions et l'ordre social. La soeoeur du muezzin elle-même fricote avec Nadir, un étranger doublé d'un mécréant...

En huit courtes nouvelles, ce petit recueil de quelque 120 pages nous offre un petit voyage dans l'imaginaire très riche de Jean-Claude Dunyach. Tour à tour oniriques, mélancoliques, drôles (très drôles) ou effrayants, ces textes s'inscrivent avec autant de bonheur dans le champ de la science-fiction que dans celui du fantastique ou de la fantasy. Fort bien écrites et parfaitement construites, ces nouvelles nous ménagent de nombreux moments jubilatoires, telle cette incursion d'un cinéaste (un barbu néo-zélandais, par exemple ?) au pays des trolls et des dragons, avec moult références à l'univers de Tolkien, ou encore cette vision de Hollywood en terre d'accueil des extra-terrestres. D'autres lorgnent du côté de la quatrième dimension ou d'interrogations métaphysiques, voire existentielles. Mais le texte majeur de ce recueil reste celui qui lui a donné son nom : Le temps, en s'évaporant. Jean-Claude Dunyach tient là une nouvelle au formidable potentiel. En une trentaine de pages, l'auteur nous décrit un monde emprunt de poésie et d'images perturbantes, dominatrices, et finalement très cohérentes, avec une richesse phénoménale au niveau des personnages et des idées. Tout est dit, bien sûr, au terme de la nouvelle, et l'auteur laisse au lecteur le soin d'en imaginer la suite. Mais justement, l'on se prend à rêver d'en lire la suite, et surtout de savoir ce qui a pu se passer avant ! L'on connaît la genèse de Des milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach et de Kirinyaga de Mike Resnick, livres qui prouvent qu'une formidable nouvelle peut donner lieu à un formidable roman. M. Dunyach, si vous m'entendez...

Mikael Cabon

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