Les Chants de Felya

Laurent GENEFORT

Critic, 2013



Soit une lointaine planète aux confins de la Galaxie, Felya. Elle a été terraformée il y a quelques siècles par une puissante compagnie interplanétaire d'exploitation minière, la Felexport, intéressée par ses gisements souterrains (de quoi ? on n'en saura pas plus que "rare et précieux"). Cette planète abrite une vie indigène qui se divise en clans. Des humains qui ont abandonné toute utilisation de matériaux et techniques issus de la science, et qui vivent en harmonie avec leur environnement. Toute cette culture locale va être balayée par le goût du profit et le mépris pour le primitivisme. Quelques individus vont pourtant trouver des chemins de traverse dans le destin que leur a tracé la Felexport entre esclave-mineur, esclave-soldat ou esclave-prostituée. D'abord il y a Lorin, qui vient d'une tribu de pêcheurs de fer. De tous temps il a été attiré par les Vangkanas et leurs coutumes étrangères, leurs vaisseaux et leurs sciences mystérieuses. Sa curiosité blasphématoire l'a amené au bord de l'opprobre parmi les siens, et il n'est qu'un sauvageon (autant dire un insecte) aux yeux des exploitants miniers. Il va rencontrer la belle et rebelle Soheil, qui est une tailleuse de sel. Elle aussi suscite méfiance et répulsion, et bien sûr également convoitise dans son clan, avec ses yeux multicolores, son mutisme et son corps de liane souple. Lorin et Soheil font des étincelles lorsqu'ils se côtoient, mais dépérissent lorsqu'ils se séparent. Finalement ils s'unissent et la jeune femme porte bientôt le fruit de leurs amours. Hélas, leur bonheur sera de courte durée. Le laminoir de l'asservissement va tout broyer sur son passage. Pourtant, Soheil réussira à survivre et à mettre au monde leur fille, Lyane. Un espoir de vie après l'assèchement des mines et le départ prévisible de la Felexport ?

Une saga d'un grand classicisme que ce roman, qui est la somme de trois ouvrages précédemment parus en 1995 et 1996. L'auteur est prolifique, c'est le moins que l'on puisse dire (yaka aller voir sa bibliographie ; on a vu plus fourni, mais il se défend bien). Reste que c'est la première fois qu'un de ses ouvrages me passe entre les mains. On sent que l'auteur s'est pendant longtemps fendu de récits de fantasy, et s'est pétri aux sources les plus nobles (Andrevon, Herbert, Wul). Il en retire une belle écriture, fluide, un petit style pas désagréable. Maintenant autant être franche, il me paraît difficile de produire autant à qualité constante. De ce que j'ai pu lire, cette trilogie fait partie d'un ensemble plus vaste auquel l'auteur se consacre sur plusieurs entités littéraires. Soit il me manque des références et le tout serait plus cohérent ré-intégré dans la chronologie dont il fait partie. Soit il y a quand même des légèretés gênantes et des approximations ennuyeuses. On part sur un récit d'apprentissage, jeune héros en quête avec un possible destin exceptionnel. Il a un tatouage sur le visage qu'il n'a jamais vu car les miroirs sont proscrits dans sa culture (Hum ! Il est pêcheur, je vous le rappelle. Une étendue d'eau à proximité, des moments où personne ne regarde, un môme de quinze ans... Ca vous semble vraisemblable que le garçon n'ait jamais jeté un coup d'oeil ?). Ca pourrait être un détail mais ça s'accumule assez lourdement. Il doit rejoindre sa tribu en fuite, c'est le moteur de départ de l'intrigue. Il est talonné par son frère, une sorte d'"evil twin" à l'américaine. A un moment on perd le frère. Et puis la tribu. Et même le tatouage ! Et puis hop, amour et chambardement. Pas très bien ficelé tout du long. Et ça c'est juste pour le premier tome. J'avais un petit espoir que ça s'améliore ensuite, mais tout est de la même veine. Enfin, quelques bonnes idées mais pas assez ou mal exploitées. Je ne dis pas que c'est nul mais il manque l'assaisonnement sur le plat. Les héros sont assez peu attachants. Pour ceux qu'on suit au long cours, finalement, on a peu d'approfondissement de caractère, on reste au stade archétypal. En résumé je me suis un peu ennuyée. Pas suffisamment pour lâcher le bouquin mais assez pour ne pas avoir envie de m'y re-risquer. Vous êtes prévenus ! Choisissez, maintenant...

Marion Godefroid-Richert


L'odyssée des sirènes

Laurent GENEFORT

Degliame, 2004
Septième aventure d'Alaet
Coll. Le Cadran Bleu



Alors qu'il fait route vers Irm, Alaet, jeune aventurier originaire de Karnab, capitale de Wethrïn sise sur l'unique continent du monde, arrive à Jinjamandou, cité côtière qui tente de faire connaître ses attraits touristiques. Dans une taverne, lui qui a laissé croire à qui voulait l'entendre qu'il était issu d'une riche famille, est à tort accusé de vol, condamné à une très forte amende et, en attendant le versement de cette somme, se retrouve emprisonné sur un vieux navire-prison, le Néréis. Si nul ne verse les 500 dunars qu'on lui réclame, il ne sortira plus de sa geôle. Or, faut-il le rappeler, Alaet est orphelin ! Il n'a jamais connu ses parents et vit seul au monde. En fait, comme du reste presque tous les autres prisonniers du Néréis, il s'est tout bonnement fait piéger... A bord du bagne flottant, impossible de s'évader. Il faut faire son trou et survivre comme on peut. D'autre part, les prisonniers, divisés en deux clans, cohabitent très difficilement, et les rixes sont nombreuses. Dame Urwadu, la reine des sirènes, leur propose un marché : elle peut les aider à fuir et donc à regagner leur liberté s'ils l'emmènent trouver Tersikore, la déesse des sirènes, exilée au Bord du Monde, aux confins de l'Océan Unique. Et cela de toute urgence car la survie des sirènes est menacée. Seule Tersikore peut leur donner la clé qui leur permettra de continuer à se reproduire. L'espoir renaît. Avec l'aide d'Urwadu, les prisonniers s'échappent mais vont devoir affronter de redoutables périls. Parviendront-ils à rejoindre le Bord du Monde ?...

Voilà une nouvelle aventure du jeune Alaet de Karnab, héros récurrent d'une série de fantasy que Laurent Genefort destine à la jeunesse. Pour ne pas déroger à la règle, le présent roman, échevelé et riche en péripéties, se lit d'une seule traite, et n'a pas d'autre ambition que de détendre et distraire le jeune public, de lui faire passer un agréable moment de lecture. Il y parvient sans peine, se paie même le luxe d'ouvrir la réflexion sur le fonctionnement des sociétés et sur la nature des dieux. Joli programme ! Dans "L'odyssée des sirènes", roman d'aventures maritimes, l'auteur rend hommage à Homère dont il revisite à sa manière le bestiaire imaginaire, et il propose une aventure rythmée, mouvementée, riche en surprises, en dangers et en péripéties de toutes sortes. Il sera question de légendes, de croyances et autres superstitions, de créatures mythiques et de monstres, mais aussi de combats de pirates. Les personnages, sympathiques et attachants, vont affronter de multiples épreuves, mais seront à chaque fois sauvés par l'ingéniosité et les stratagèmes du jeune héros, Alaet, qui ne manque pas de ressources. Ils rencontreront les sirènes, des trolques à la peau écailleuse, les terribles créatures des Noires profondeurs, découvriront un anneau bouillant, seront poursuivis par des corsaires sanguinaires, croiseront des lutins de feu, essuieront de terribles tempêtes... Tout cela est élégamment amené, agréablement écrit, ponctué d'un humour délicieux.

Un plaisir de lecture à consommer sans modération.

MGRB


La mécanique du talion

Laurent GENEFORT

L'Atalante, 2003
Collection La Dentelle du Cygne



Poursuivi par des ennemis implacables, Léodor Kovall, fonctionnaire de police, court mais n'échappera pas longtemps à ceux qui le traquent. Pour quelle raison lui en veut-on ? Léodor l'ignore et cette question va le tarauder durant les interminables heures pendant lesquelles il sera affreusement torturé, au-delà de toute souffrance humainement supportable par des bourreaux qui pousseront le sadisme jusqu'à lui interdire le refuge du coma puis, l'abandonneront à l'article de la mort. Or, notre homme revient de son enfer et, se nourrissant de sa propre douleur, parvient à survivre et à se reconstruire pour qu'enfin Léodor Kovall cède la place à un nouvel homme, le terrible, l'implacable, l'impitoyable Valrin Hass qui, animé d'une haine inextinguible, n'a plus qu'une idée en tête : comprendre et se venger. Rendre coup pour coup, oeoeil pour oeoeil, dent pour dent, implacablement ! Pire, faire payer au centuple le supplice inhumain qu'on lui a fait endurer !..

Un space opera assez classique somme toute, mais très efficace et on ne peut plus captivant. Les Vangks, une race d'extraterrestres maintenant disparue, ont laissé, dans toute la galaxie, un nombre impressionnant de portes qui permettent de voyager instantanément, malgré la distance phénoménale qui les sépare, d'un système stellaire à l'autre. Grâce à ces portes, les humains dominent donc le voyage interstellaire et peuvent dorénavant explorer des mondes d'une extraordinaire diversité ce dont Valrin Hass ne se prive pas pour mener à bien sa traque et assouvir sa vengeance. Car c'est à cause de la mystérieuse jeune femme qu'au cours de sa dernière mission il a accepté de convoyer que Léodor Kovall a été si effroyablement torturé et que celui qui devient son compagnon, Xavier Ekhoud, un généticien spécialiste du clonage, en quête de la femme qu'il aime, a bien failli être assassiné. Dans cet univers où multimondiales (extension galactique des multinationales d'aujourd'hui), ordres religieux et sectes se disputent le pouvoir, ses pérégrinations l'amènent à découvrir qui est responsable de tous ses malheurs, mais aussi l'existence, aux confins de la galaxie, non loin d'un trou noir, d'une Porte Noire susceptible de s'ouvrir sur l'univers où les Vangks auraient trouvé refuge. Bâtisseur d'univers hors pair, Laurent Genefort a de l'imagination à revendre. Il nous offre une fois encore une nouvelle preuve de son talent de conteur dans ce roman plein d'aventure, d'amour, de haine et d'amitié, saupoudré de Hard Science - comme il aime à le faire - sans que pour autant cela nuise à la compréhension de l'intrigue, un roman aux multiples rebondissements, bien construit, rythmé, mené avec maestria, fort agréablement écrit et qui, cerise sur le gâteau, dépayse un lecteur toujours insatiable quand les univers surprenants - que les personnages sobrement brossés, vivants et attachants animent - sont intelligemment dépeints, crédibles et cohérents - comme c'est effectivement le cas dans "La mécanique du talion" ! -, et qui en redemande encore et encore et encore.

Un space opera passionnant et qui tient ses promesses, par l'un des chefs de file de la science-fiction française. Une valeur sûre !

MGRB

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