Identification des schémas

William GIBSON

Au Diable Vauvert, 2004
Traduit de l'anglais (USA). Première parution dans la langue originale en 2003.



Trente-deux ans, hypersensible voire allergique aux marques, Cayce Pollard, fille de Win Pollard, spécialiste en sécurité qui a disparu le 11 septembre 2001 à New-York, est "chasseuse de cool". Cette consultante en design de réputation internationale est chargée de mesurer l'efficacité symbolique des marques et de rechercher quelle seront les nouvelles tendances. Elle est également fascinée par le Film, une vidéo d'une grande qualité technique et d'une signification énigmatique, dont des extraits (ou Fragments) circulent sur Internet et suscitent des débats passionnés sur les forums spécialisés. Enthousiasmé par l'efficacité de la propagation de ces Fragments sur la toile en ce qu'il considère comme un modèle de marketing, l'employeur de Cayce demande à celle-ci de retrouver l'auteur du Film. De Londres à Tokyo, en passant par Paris et Moscou, Cayce devra faire appel à son réseau de relations et déjouer de nombreux pièges pour résoudre ce mystère.

Adulé dans le milieu des bidouilleurs en tous genres accros à la lumière fluo des salles informatiques depuis qu'il a inventé le cyberpunk avec son cultissime Neuromancien, le pape de la cyberculture William Gibson nous offre ici son premier livre qui n'entre pas dans le champ de la Science-Fiction. Bien sûr, on ne se refait pas, il ne s'éloigne pas du domaine de la haute technologie, même s'il se contente des outils de notre temps en matière d'informatique et de télécommunications. Et il faut dire qu'il sait y faire pour mettre ces outils au service de l'intrigue et non pas le contraire. S'ensuit une agréable sensation de malaise, à voir évoluer l'héroïne dans un monde où elle ne connaît de ses meilleurs amis que les pseudos, où elle semble voyager aussi efficacement par Internet que par avion et où, surtout, elle considère l'Angleterre comme un espace étrange, à la Lewis Caroll, où tout est à l'envers : le "monde miroir", comme elle l'appelle. Ainsi, Gibson prend un malin plaisir à donner l'impression à son lecteur que ses personnages s'écartent parfois de la réalité pour entrer dans un hypothétique cyberespace, alors qu'il n'en est rien et que tout ici, chose inhabituelle chez lui, est bien réel.

Maître du genre qu'il a créé, Gibson l'est incontestablement. Reste que son écriture aura du mal à s'imposer à ceux qui ne vouent pas de culte particulier au Dieu Ordinateur et à ses anges cybernétiques. Quand un auteur réussit à placer, dès la première page d'un roman les expressions "cycle circadien chamboulé", "fatidique non-heure d'inertie spectrale", "déferlements limbiques" et "monomères longs", son lecteur est en droit de ressentir un léger flottement, voire une franche panique à l'idée de poursuivre la lecture d'un livre où chaque page est à l'avenant. Il le fera, porté par le récit et comme hypnotisé par cette prose étrange, mais aura bien du mal à déterminer, en tournant la dernière page, pourquoi il a tant aimé ce texte dont toute la beauté tient à son impénétrabilité...

Mikael Cabon

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