Le Printemps des corbeaux

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2016



A la lecture de Gouiran, Marseille, c'est le panier de crabes. En suivant le destin de Louka, on va s'en rendre vite compte. Pas de parents chez lui, Louka fréquente la fac, mais pour quoi faire ? Louka fréquente la voisine, Irène, mais plus par habitude. Louka n'aime pas les autres, mais ne s'aime pas non plus d'ailleurs. Alors Louka va inventer des combines : petites d'abord comme de minables arnaques bancaires au montant limité à quelques centimes, puis, entraîné par des dettes de jeu, un vrai plan chantage envers d'anciens collabos qui visera rapidement la haute bourgeoisie marseillaise, là où il y a du fric. Parce que Louka et la morale ça fait au moins deux. On ne devient pas milliardaire sans quelques incartades, si ?

Comme d'habitude, avec Gouiran, l'histoire est à l'honneur. Celle de Maurice Papon requérant en 1943 des gendarmes pour escortes des "Israélites" vers le camp de Drancy. Ce sympathique Maurice Papon que l'on retrouvera ministre de Raymond Barre, en attendant la noyade des algériens en 1961 et Charonne l'année suivante ! Mais la politique n'est pas loin non plus comme ce socialisme omniprésent à cette époque et qui ne change rien pour l'homme de la rue. On imagine la même histoire écrite aujourd'hui, la réflexion eût été acerbe ! Gouiran revient sur cette période de l'accession de Mitterrand au pouvoir : lorsque la tête du nouveau président est apparue à la télé, les conservateurs ont imaginé les chars soviétiques roulant sur les Champs-Elysées comme l'arrivée des communistes inexpérimentés laissant le banditisme submerger la France. Le bordel, quoi !

Quel personnage que cette Mamété, la grand-mère qui vit emmurée dans son fouillis, entre ses Gitanes filtre, son rouge, ses Feux de l'amour et le déjeuner du dimanche avec le petit-fils ! La fin du livre modifiera quelque peu le regard de Louka sur celle qui ne sera plus jamais sa Mamété. Sacré retour de bâton pour le héros !

Sur la forme, un Gouiran est toujours un plaisir qui passe merveilleusement. Inutile de conter fleurette à l'homme aux quarante polars. Ici, on remarquera le texte parsemé de lettres de dénonciation rédigées façon Vichy, pour induire les campagnes de dons volontaires...

Cher Maurice, comme d'hab', j'ai aimé, de la petite histoire de ce Louka qui monte progressivement sur le chemin de l'arnaque à la Grande avec des souvenirs qui ont aussi peuplé mon jeune âge. Maurice, un jour faudra qu'on déjeune ensemble, on aurait sûrement des choses à échanger !

PS : suivez le conseil de Maurice, écoutez Sombre dimanche de Rezso Seress.

Marc Suquet


  

L'Hiver des enfants volés

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2014



Samia, "une de ces beautés brunes un peu sauvages" qui ont toujours fasciné Clovis, frappe à la porte de ce dernier un soir d'hiver. François, l'homme avec qui elle vit, a disparu au cours d'une enquête qu'il menait à Barcelone. Bien sûr, ensorcelé par les beaux yeux de Samia, Clovis s'élancera à la recherche de François.

Maurice Gouiran, c'est le gaucho du polar, qui extirpe une histoire ancienne et bâtit son scénario autour. Ce nouveau polar ne fait pas exception à la règle, puisque l'auteur évoque le placement des enfants républicains, volés à leurs familles, dans les années 40, puis confiés à des familles proches du régime franquiste. Une sympathique attention qui perdure jusqu'au milieu des années 80, et qui aurait fait 130 000 à 150 000 petites victimes ! Une habitude des régimes autoritaires, souvent appuyée par l'Eglise, puisque la délicate manoeuvre a également été réalisée dans l'Argentine des généraux. Mais pas d'angoisse, chez nous aussi, un adjoint à l'urbanisme à Marseille a tout de même déclaré : "On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville" !

Le texte évoque également quelques souvenirs historiques assez peu glorieux comme les fameux Lebensborn créés par les nazis et accueillant des jeunes femmes, mais blondes uniquement, pour fanatiquement s'assurer de leur accouchement et de l'éducation aryenne de ces pauvres enfants (un Lebsensborn existait même en France), mais aussi les massacres de Sabra et Chatila perpétrés par les milices chrétiennes associées aux forces israéliennes et faisant 700 à 2 000 morts parmi les civils palestiniens. On sent Gouiran un peu désespéré face à l'histoire qui se répète au Cambodge et au Rwanda, malgré les leçons de la Shoah ou du massacre des Arméniens.


Un bon Gouiran, qui, comme a son habitude mélange polar et histoire. C'est vraiment un obsédé de Marseille cet homme-là : même à Barcelone, il pense encore à sa ville chérie !

Marc Suquet


  

Et l'été finira

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2012



Gouiran, il aime bien les recoins oubliés de l'histoire, les zones d'ombre dont on est pas toujours fier. A La Provence, Jean Contrucci dit de lui : "Le mérite de Maurice Gouiran est de savoir faire s'engouffrer sous une intrigue policière le grand vent de l'Histoire. Et particulièrement le vent mauvais..." Après l'Italie de Mussolini, le génocide des Arméniens ou encore la colonisation, Et l'été finira nous entraîne dans les bas-fonds extrême-droitistes de Marseille. Ca n'était pourtant pas l'intention de Clovis Narigou, qui ne rêvait que de vacances sea, sex and sun, dans les calanques ou entre les bras généreux d'Olivia, la Méditerranéenne brûlante de passion et de Laurence, qui puise dans ses expériences passées un savoir-faire de geisha. Le soleil, la mer, l'amour et la pizza aux anchois, ça s'annonçait plutôt bien !

Eh bien non ! En cette fin d'été 1973, un chauffeur de bus est assassiné. Un meurtre qui fait remonter de vieilles passions pas toujours avouables : la naissance du FN en 1972, les ratonnades à Grasse, le flic raciste... Qui se souvient des massacres d'Aigues-Mortes, le 12 août 1893 ? Le plus grand massacre d'immigrés, italiens, de l'histoire française contemporaine et dont tous les auteurs furent acquittés. Maurice Gouiran explore les détails de ces évènements : les déclarations sympathiques de Gaston Deferre ("Qu'ils aillent se faire pendre où ils voudront ! En aucun cas et à aucun prix, je ne veux des Pieds-Noirs à Marseille.") ou encore celle de Gabriel Domenech ("Nous en avons assez. Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens..."), mais aussi les réactions anti-racistes d'organisations chrétiennes. Une ambiance chaude à Marseille, dont le bilan pourrait être d'une cinquantaine de morts.

Même si l'intrigue est un peu longue à démarrer, on plonge dans ce Gouiran comme dans tous les autres. Une valeur sûre qui ne trompe pas. A coup de marseilleries, d'estaque, de niston et de rosé dégusté avec Bati, le grand père de Clovis qui ne se remet guère de la mort de sa femme, Gouiran enchante toujours son lecteur. Un parfum vintage fait de Teppaz, d'Alende, de Solex (le fameux 3008 avec son galet sur la roue avant) et de Dupont Lajoie. L'art de Gouiran est dans l'ambiance qu'il sait mettre dans ses bouquins mais aussi dans ses retours sur l'Histoire, une histoire pas toujours proprette. Pas de problème, Gouiran est dans Et l'été finira.

Marc Suquet


  

Franco est mort jeudi

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2010



Manu, c'est le gars un peu paumé, sans boulot et qui n'en cherche pas trop, qui vit de petites combines dans Marseille. Mais il reçoit une lettre de sa cousine qu'il ne connaissait pas, Paola, qui lui révèle l'existence d'un charnier dans lequel serait probablement enterré son grand père, un républicain espagnol.

Un polar, peut être ? Le livre de Maurice Gouiran ne convainc pas par une enquête haletante ou un suspense mortel. L'intérêt est bien ailleurs : c'est surtout à une plongée dans les souvenirs d'anciens de la guerre d'Espagne que nous convie Maurice Gouiran. Et il connaît le sujet, le bougre !

Le livre revient sur de nombreux détails de la guerre d'Espagne comme les dissensions dans le camp des Républicains : les Brigades internationales sont bien loin de constituer un tout homogène. Orwell dans son Hommage à la Catalogne décrit les affrontements au mois de mai 1937 entre le PCE, le POUM et les anarchistes. Des dissensions qui amènent les dirigeants du Parti Communiste d'Espagne à considérer anarchistes et trotskystes comme de véritables ennemis, à une époque où les purges staliniennes sont d'une redoutable efficacité. Mais aussi les premiers bombardements aériens de l'histoire lâchés par les stukas allemands sur des populations civiles.

Le livre de Gouiran est également l'occasion d'évoquer le souffle épique de la guerre d'Espagne, soutenu par les créations d'Hemingway, de Neruda, d'Orwell, de Bernanos, de Picasso et de Malraux, mais aussi de Machado ou encore de Garcia Lorca. Le livre cite ainsi quelques vers, dont ceux d'Aragon :

"Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d'Espagne
Que le ciel pour lui se fit lourd
Il s'assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours."

Franco est mort jeudi décrit des événements comme la Retirada (retraite) et les camps installés dans le sud-ouest de la France, comme celui d'Argelès dans lequel cent mille réfugiés épuisés et affamés ne trouvent que sable, froid et barbelés ! "Nous avons été trahis une deuxième fois", soulignent les réfugiés. Une trahison en partie expliquée par la nomination de Pétain comme ambassadeur auprès de Franco.

Le livre de Gouiran est fort heureusement traversé de notes plus légères comme son amour des femmes méditerranéennes : "Elles ont un port altier, de la vigueur dans l'allure, le rire franc, la colère saine, le regard souvent empreint de tragédie. Elles laissent la mièvrerie, le minaudage et la préciosité à d'autres". L'auteur célèbre aussi le pastis : "on réclamait à grand renfort d'adjectifs colorés des anis, des jaunes, des flys, des pataclets, des pastagas, des Ricard, des 51, des Casa, des Janot, mais rarement des pastis car ce dernier terme n'était employé que par des touristes et les Parigots incapables de saisir les nuances subtiles entre les marques".

Bref, voilà un livre qu'il ne faudra pas lire comme un classique polar mais bien plutôt comme un travail animé d'un souffle sur une cruelle période de l'histoire. On en sort remué et c'est tant mieux. Mais on ne pourra s'empêcher d'entendre quelque part Léo chanter son Espoir.

Marc Suquet


  

Qui a peur de Baby love?

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2009
276 pages



Marseille, à 8h et 3 minutes du matin, Albert Capodicasa, chauffeur de camion poubelle de son état, découvre avec stupeur un cadavre pendu au dessus de la passerelle de la gare d'Arenc. Suicide ou meurtre ? Une question qui va entraîner Clovis Narigou, mais aussi le lieutenant de police Emma Govgaline, dans une enquête menant à des notables troubles, à un lycée très catho et à une ancienne photo de classe.

Après Terminus Ararat ou encore Les damnés du vieux port, voici une nouvelle enquête de Clo, Clovis Narigou, aujourd'hui à la retraite, mais éleveur de chèvres dans la garrigue à la sortie de Marseille.

Comme toujours, les livres de Maurice Gouiran sont parfaitement documentés. Marseille d'abord : le lecteur ne peut louper l'amour de Gouiran pour cette ville. Il faut dire qu'il est né tout près et a passé son enfance à L'Estaque. Alors, quand Maurice Gouiran parle de Marseille, n'y voyez rien d'artificiel : sa ville il la connaît ! Maurice Gouiran donne au lecteur quelques éléments de décor originaux comme le Beau bar et ses éternels consommateurs vissés à leur siège : Le Furoncle et 100 kg ! L'auteur affiche aussi avec raison sa fidélité à Jigal, un éditeur marseillais qui a fait ses preuves.

Comme les autres, cette nouvelle parution de Maurice Gouiran est remplie de références historiques ou artistiques : le quartier de la "Petite France" à Strasbourg évoquant les soldats du roi atteints de syphilis, Norman Mailer l'écrivain ou Edward Hopper le peintre, ou encore les milieux extrémistes comme le GUD, créé à la suite de la dissolution d'Occident en automne 68 et s'affirmant comme l'un des principaux pôles militants de l'extrême droite en France, les affaires Stavisky et Lucet, l'OAS, l'Algérie, les propos fort contestables d'Ernest Renan sur les races, le "Summer of love de St Francisco", et encore bien d'autres références qui enrichissent ce texte de façon variée.

Même les chèvres gardées par son héros, Maurice Gouiran les connaît, puisqu'il en a gardé jusqu'à l'âge de 11 ans ! Il organise avec ses copaings, les journées de la chèvre du Rove, les 25 et 26 octobre.

L'histoire de ce nouveau polar est rythmée : par couches successives, l'auteur capte son lecteur et l'amène progressivement vers son dénouement. Quelques techniques permettent de conserver ce rythme : ainsi l'annonce, la veille de la mort des victimes, ... de leur décès ! Mais aussi les circonstances de ces morts : que signifie le morceau de tissu que l'on retrouve sur les victimes et pourquoi une couleur différente à chaque mort ? Il y a quelque chose des Dix petits nègres avec cette disparition progressive des cinq camarades de classe que l'on peut rayer sur une vieille photo.

Question style, j'aime bien : "j'ai quitté l'Estaque avec la conviction que la mort de PB sentait le suicide autant que mes chèvres, le Shalimar de Guerlain". Il y a aussi plus réaliste : "les réalisations artisanales de quelques candidats potentiels au dîner de cons".

J'ai bien aimé ce polar, tant par le scénario et le style que par les multiples évocations historiques et artistiques de l'auteur.

Mais, euh ? Maurice, où allez vous donc chercher ces noms à coucher dehors : Polycarpe Bouffaréou, Passionis Cimarosa, Fredounet Costa Cuerta ou encore, Bellorophon Espingole ?

Marc Suquet


J'ai eu un peu de mal à suivre cette histoire. Elle ne manque pourtant pas d'humour (noir) ni de détails, ni de descriptions en tous genres. Malgré tout, je n'ai pas réussi à profiter des sublimes paysages décrits tout du long de ce livre par l'auteur, ni de Marseille, ni des différents antagonistes aux noms et prénoms tous aussi farfelus et originaux les uns que les autres. Clovis, contrairement aux femmes qui l'entourent, ne m'a pas emportée.

L'auteur aborde tout au long de l'intrigue beaucoup de faits de société (dont certains malheureusement encore d'actualité) tels que : l'éducation, la scolarité, la guerre d'Algérie, l'homosexualité, les malversations et je suis loin de tout énumérer. C'est peut-être justement la multiplicité des problèmes abordés qui m'a un peu noyée. La construction de l'histoire m'a aussi amenée trop vite, parce qu'en en milieu de livre, à la solution.

J'aurai apprécié que l'auteur prenne soin de rajouter un glossaire expliquant ou décrivant les mots d'argot qui sont utilisés, ainsi que les mots propres à sa si belle région natale. Cependant, plein de petits bijoux jalonnent cette écriture, par exemple : "Nous sommes bien dans le siècle du virtuel, celui qui a créé le sentiment d'insécurité mais aussi le sentiment d'intelligence."

En tous les cas une chose est sûre, Maurice Gouiran est amoureux de sa région et transmet avec brio l'envie de partager et de mieux connaître ce coin de paradis. Il nous décrit sa terre en hiver, sa rudesse et tout ce qui en fait sa beauté, merveilleusement.

Je persisterai à lire cet auteur, il m'a juste un peu laissée sur ma faim cette fois-ci !

Isabelle Ollivier-Queau


  

Train bleu train noir

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2007



Deux histoires de trains qui se rencontrent : celle de déportés originaires de Marseille vers les camps de la mort en 1943 et celle de supporters de l'OM en route vers Munich où leur club gagnera le championnat d'Europe. Entre les deux, les souvenirs d'horreurs que l'on veut venger.

Voilà un bon livre. D'abord une solide base historique : celle de la déportation par les nazis mais aussi hélas par la milice française de milliers de Juifs ou habitants du vieux quartier du Panier à Marseille. Le sud de la France est devenu une terre de refuge pour la population juive de France. 32 000 Juifs se sont réfugiés à Marseille. Du 22 au 27 janvier 1943, Marseille est passée au peigne fin : 782 Juifs sont arrêtés. Peu après la Wehrmacht rase le Vieux-Port : mille quatre cent quatre-vingt-deux maisons dynamitées, 14 hectares " tout le berceau historique rayé de la carte " en deux semaines. L'armée allemande se chargea de la sale besogne, mais ce fut avec le plein accord des autorités françaises, avec l'adhésion silencieuse des notabilités locales, et suivant un projet architectural, officiel, rendu avant guerre. En 1943, Laval déclarait : " On va épurer Marseille, qui en a bien besoin"

Le livre est émouvant car plein d'histoires elles-mêmes émouvantes. Difficile de rester insensible devant ces récits de déportations, de séparation et de mort mais aussi ces volontés de vengeances qui tenaillent les trois héros de l'histoire. Des périodes et des vies parallèles mais qui se rejoignent dans la mort et après 50 années de distance. Des flashs également prenants comme ce vieux curé qui sonne le glas durant la destruction de la ville.

Né à Marseille, on sent que Maurice Gouiran il " le l'aime " sa ville, bonne mère ! Marseille sue à travers ses terrasses de bistrot, ses expressions, son 51 dont les amateurs savent bien qu'il n'a rien à voir avec un casa... Il y a également l'ambiance des footeux pleine d'exubérance, de racisme, de virilité mais aussi de camaraderie.

Un livre que j'ai aimé, pour sa documentation, ses décors, ses émotions et pour Marseille.

Marc Suquet


  

Terminus Ararat

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2006



Fin de l'été à quelques encablures du port de l'Estaque. Clovis Narigou et son ami Biscottin goûtent aux joies de la pêche en mer, à l'écart d'un village " envahi de Parigots qui sont venus s'y installer pour le fun, parce qu'un jour ils ont vu Marius et Jeannette et qu'ils croient qu'ici, c'est la grosse rigolade au soleil, pastaga et cagoles à gogo " (p. 11).

Le décor est posé. Pourtant, c'est loin de Marseille que Clovis va mener cette nouvelle enquête. En effet, son ami Raf " de la maison poulaga " interrompt la partie de pêche en l'appelant sur son portable : sa maîtresse du moment, Maria, a des ennuis. Son fils a été enlevé. Pas question d'avertir la police, les ravisseurs liquideraient l'enfant : ils ne traiteront qu'avec son père, qui se trouve en ce moment sur un chantier de fouilles en Turquie. Pourquoi ? Mystère ! Clovis accepte de se rendre dans ce pays pour retrouver cet intrigant archéologue. C'est le début d'une aventure menée entre Marseille et les portes de l'Arménie au cours de laquelle la fine équipe de l'Estaque aura maille à partir avec des illuminés de toutes obédiences et dont l'enjeu se trouve au sommet du mont Ararat, rien que ça !

Dans ce dixième roman, Maurice Gouiran s'attaque avec gourmandise aux thèses des chrétiens évangélistes que l'on pourrait prendre avec le sourire si ces fous dangereux n'étaient pas aussi influents, notamment à la Maison Blanche. C'est également l'occasion pour le romancier de dénoncer les exactions de la Turquie envers les Arméniens et toute la richesse culturelle de tradition chrétienne de ce pays. La visite du musée de Van est, à ce titre, particulièrement édifiante.

Un roman fort documenté donc, qui a parfois des airs de carnet de voyage, mais qui se lit avec un grand plaisir, l'auteur réussissant à mêler habilement idées et faits historiques à une intrigue bien menée, forte de personnages attachants et bien trempés. L'on retrouve avec bonheur la truculence de l'auteur et son goût de la formule qui fait mouche. (On se régalera une fois le livre terminé à parcourir la liste des chapitres : " La fin de la saison des cons ", " Ca s'arrose au Yakamoz ", " Une arche peut en cacher une autre ", " Chapeau pointu, turlututu ! ", etc.)

Le lecteur non méridional restera parfois dubitatif devant certaines phrases (n'allons pas chercher d'exemple trop loin, la deuxième ligne suffira : " Biscottin a mouillé son mourre de pouar au large de Corbières ", p. 9), mais il remerciera l'auteur d'avoir parfois mis sa sagacité à si rude épreuve, ce n'est pas désagréable.

Terminus Ararat est un bon roman à conseiller aux amateurs d'intrigues policières prenantes, dont le dénouement n'est connu que dans les dernières pages, et qui permettent d'aborder des sujets graves tout en s'amusant (beaucoup : tout ce qui touche aux arches de Noé — oui, c'est nouveau, il y en a plusieurs ! — relève de la franche rigolade !).

Mikael Cabon


  

Sous les pavés, la rage

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2005



Marseille et les suites de la guerre, on les retrouve dans ce roman de M. Gouiran.

Le livre se développe sur deux niveaux du temps : mai 68 et la libération, mai 68 étant vécu par un fils abandonné par sa mère lors de sa naissance. La recherche de ses origines le conduit à remonter le temps, et à se plonger dans le contexte douloureux de l'épuration d'après-guerre.

L'histoire elle-même est intéressante. On y entre aisément. Il faut dire que les deux périodes hors normes sont propices à des rebondissements peu ordinaires, mais possibles ou probables dans le contexte de chacune.

Mais j'ai été gêné par ce que j'ai ressenti comme une insistance de l'auteur à se justifier sur les contextes historiques qu'il utilise. Pour 68, un nombre impressionnant de pages est consacré à réécrire l'histoire comme un journaliste, mais un journaliste qui connaît la suite. L'auteur adopte alors un ton de donneur de leçons. Cela n'apporte rien au récit, ni aux personnages, et finalement ne fait qu'alourdir l'histoire.

Pour ce qui est de la période de l'épuration, il concentre dans un petit village toutes les injustices et les horreurs qui ont pu survenir ici ou là dans ce contexte passionnel et trouble. Ce qui m'est resté : on était quand même mieux quand les Allemands s'occupaient de nous !

En conclusion, une intrigue intéressante, freinée par des détours lourds, partiaux et irritants.

Alain Cariou


Marseille, la ville où est mort Kennedy

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2005



Un titre gonflé. Bin ouais, même si t'es né après novembre 63, tu sais bien que Kennedy est mort à Dallas, Texas. En même temps tu peux croire que c'est un autre Kennedy ou alors que c'est une uchronie. Mais non dès que tu ouvres le livre, tu es prévenu par l'avant-propos que Gouiran assume le fait d'écrire une fiction et non une révélation de plus sur l'assassinat de JFK. En même temps, tout le temps du roman, on ne peut s'empêcher d'y croire.

Mais revenons au début : le récit commence sous forme de journal un mardi 14 avril, en pleine action. Ca sent le roman pour mecs : séance de tronçonneuse en forêt, c'est viril, tu sens l'odeur de la sueur. Tu comprends pas trop qui fait quoi, les personnages sont affublés de noms ridicules : Clo ou Milou, c'est quoi, des chiens ? En fait le Clo c'est le Clovis Narigou, je pense un personnage récurrent et le Milou un de ses potes. Arrive dans la scène, dès la troisième page, une cagole affolée, confuse et collante qui annonce un drame : deux de ses amis ont disparu, elle pense qu'ils ont été assassinés. Elle s'impose chez le Clo, lui saute au cou mais il résiste le bougre, et le voilà à mener son enquête. Là ça devient un peu compliqué. Premièrement les mecs descendus enquêtaient et on sent bien que tant qu'il n'aura pas trouvé ce qu'ils avaient trouvé, on n'y comprendra rien. Deuxièmement le Clo part aux US. Là ça se double de réflexions sur le couloir de la mort, à travers un personnage de condamné rencontré par Clo via un de ses amis américains. Ca tombe trop bien : juste quand il comprend le lien de la première affaire avec Kennedy, il doit retourner aux US et en profite pour rencontrer des témoins de Dallas. C'est un peu laborieux, de même qu'est un peu pesante la manière dont l'auteur insère des éléments historiques, certes très intéressants sur les relations entre le milieu marseillais et le pouvoir américain, mais pas assez bien digérés par la trame narrative et le discours des personnages : en gros c'est une grosse affaire des anti-communistes américains qui auraient eu partie liée avec le milieu marseillais pour liquider Kennedy. On a envie d'y croire. La longue bibliographie de 4 pages révèle le souci de documentation de l'auteur mais celle-ci est présente de manière trop brute dans le récit et rompt l'effet d'illusion romanesque. Le coup de théâtre final révélant la vraie personnalité de Neïla st un peu gros aussi : pourquoi aurait-elle dû tout raconter à Clo ? Trop de récit tue le récit et insérer l'Histoire récente dans un roman noir est un exercice d'équilibre très périlleux.

Valérie Rodier-Bellec


Le théorème de l'Engambi

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2005



L'Estaque, les quartiers à l'entrée de Marseille côté ouest. Une bande de copains typiquement Marseillais. Riri et Bart découvrent dans des toilettes d'autoroute, Victor Babinet, un fameux chercheur en mathématiques, à l'agonie. Il travaillait sur LE théorème de tous les temps, celui que personne n'est encore arrivé à démontrer. Le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, ça vous dit quelque chose. Eh bien cette égalité n'est plus valable, hypoténuse ou pas d'ailleurs, à une puissance supérieure à 2. Celui qui démontrera ce théorème se verra confier à titre de prix, un véritable petit magot. Bien sûr cela attire les convoitises. Alors de Marseille à Rabat puis à Ankara, Bart va partir chercher la solution du théorème à laquelle participent d'anciens collègues de Victor.

Dès le départ il y a l'Estaque, omniprésente avec tout ce qui fait le pittoresque marseillais : le pastis, les pistes, la bande de potes dans laquelle on trouve Riri qui boit, déconne et drague, Thalès le mathématicien de la bande, Bart le gars sérieux mais qui ne sait plus trop où il en est entre Mado et Véronique. Ca démarre un peu doucement, si bien que le lecteur se demande si on ne va pas en rester à une simple description de la bande estaquienne. Puis ça prend corps avec cette opposition entre deux mondes : celui des cools de l'Estaque et celui des sérieux de Sociétés de Mathématiques. Le rythme change et on est entraîné aux quatre coins de l'Europe. Heureusement c'est plus prenant. Ca se lit même avec un certain plaisir. A l'arrivée c'est un bon petit polar sympa mais dans lequel il manque un doigt de suspense. Pas mal !

Marc Suquet


Les damnés du vieux port

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2004



Clovis Narigou, ancien journaliste reconverti dans l'élevage de chèvres, vient parler à sa vieille copine la Zize d'un étrange héritage venant d'Espagne. Son oncle Rodolphe vient de lui léguer toute sa fortune. Le seul problème, c'est que ledit oncle était soi-disant mort depuis 40 ans et que la Zize est dans tous ses états. Elle a besoin d'aide pour comprendre ce qui lui arrive. Après vérification, il semblerait bien que l'oncle soit bien enterré à Marseille.

Clovis se rend à Madrid pour y voir un peu plus clair. Arrivé en Espagne, notre détective amateur va vite découvrir que l'oncle n'était pas mort, qu'il coulait des jours paisibles dans l'opulence et que cette fois, c'est sûr, il est bien mort, puisqu'il a été assassiné ! Pour comprendre cette affaire, il faut remonter le temps, dans les années et de la collaboration et de la résistance. Là s'est dessiné le destin d'une bande de copains, chacun prenant parti pour le fascisme ou la liberté. Gourian explique très bien d'ailleurs les différentes raisons qui pouvaient malheureusement paraître tout à fait légitimes à l'époque. Clovis ressort donc certaines histoires que beaucoup auraient préféré oublier et nous fait découvrir les différentes facettes, afligeantes, du despotisme en l'an 2000. Clovis devra risquer sa vie pour démêler cette histoire.

Livre très intéressant historiquement. Maurice Gouiran nous emmène dans un voyage dans le temps à l'époque du pétainisme et, du coup, nous recevons de plein fouet les aberrations de l'époque, sans que l'auteur prenne pour autant de parti pris. Il y a beaucoup à apprendre. Quant au côté roman, les habitants de Marseille apprécieront sans doute de découvrir comment était leur ville il y a 50 ans. Pour ma part, je dois avouer que je ne suis pas fana du dialecte marseillais.

Jean Goasdoué


La porte des Orients perdus

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2004



Clovis Narigou, ancien journaliste désabusé devenu éleveur de chèvres du Rove, prend l'avion. Dans cette nouvelle aventure, la mémoire d'un ami disparu violemment l'emmène à Tahiti à la poursuite de l'escamoteur d'un mystérieux cadavre embaumé tatoué. C'est l'occasion pour Clo le Marseillais de redécouvrir les atolls sublimes de l'Océan Pacifique et leur histoire bercée - trop longtemps malheureusement - par la politique nucléaire de la lointaine métropole française qui ne se souciait guère des dégâts occasionnés. Ce sera aussi l'occasion de beaucoup d'angoisse et de nuits blanches puisque Eric, son entêté de "niston" et sa "girelle" se font imprudemment enlever pendant l'enquête parallèle qu'ils menaient de leur côté dans les milieux grands bourgeois marseillais. Gauguin et le pistolet Mauser du grand-père vont pouvoir faire connaissance sur fond de pastis et d'héroïne...

Sixième opus des oeoeuvres de Maurice Gouiran, "La Porte des Orients perdus" est plus amer que "Les Martiens de Marseille" [ed. Jigal, 2003], le roman qui le précède et dont le personnage central n'est autre que Clovis Narigou. De Marseille aux atolls polynésiens, cette nouvelle enquête sur la mort d'un ami dont Clovis avait manqué le dernier rendez-vous nous est relatée sous la forme d'un journal quotidien. C'est habilement construit et mené, agréablement écrit dans un style simple et limpide. Les portraits d'hommes revenus de tout hantent les pages et ne font qu'accentuer la nostalgie propre au héros. L'histoire de Marseille et des Tua Motu se mêlent et se confondent pour chanter l'ode du capitalisme galopant, de la spirale du pouvoir et de la décadence des laissés-pour-compte. Ne serait-ce que pour cela, le roman vaut bien la peine d'être lu. L'intrigue quant à elle sert juste de trame à des constats acides sur quelques "grands" hommes, Charles de Gaulle et Georges Pompidou entre autres... Un livre qui ne rappelle que trop bien qu'il n'y a pas si longtemps encore, personne ne songeait à s'offusquer d'une classification pseudo-scientifique sur la valeur des races et la soi-disant suprématie des faces de plâtre que nous sommes.

On a vu plus drôle, mais c'est un rappel sain en des temps où, de l'autre côté de l'Atlantique, certain président à consonne double pense détenir le monopole du bon droit et de la raison...

Marion Godefroid-Richert


Les Martiens de Marseille

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2003



Un ex-journaliste de quarante ans qui s'est mis au vert, Clovis Narigou, se met en tête d'élucider le mystère qui entoure le décès du colonel André Masquinet, père de la petite amie de son fils, mort au feu au cours d'un énorme incendie qui cernait Marseille, en fait tué par balles. Une enquête qui part de Marseille et l'entraîne vers des lieux aussi divers et variés que Venise où un chercheur s'intéressant à des tableaux vénitiens datant du XVIe siècle est mort dans les mêmes conditions, la Haute Egypte où il en est allé de même pour un archéologue, l'île de Batz, en passant par New York. Sur fond d'incroyables et fort étranges découvertes telles que des témoignages artistiques de rencontres du troisième type ou des hélicoptères figurant sur des bas-reliefs mortuaires égyptiens, Clo le Marseillais va découvrir une bien triste histoire composée d'amour, de drogue et de petits Martiens...

Les éditions Jigal se font une spécialité des auteurs provençaux amoureux de leur terre méditerranéenne et au parler fleuri. Tout comme Gilles Del Pappas, et pour le plus grand plaisir des lecteurs, Maurice Gouiran qui nous propose ici un cinquième roman non dénué d'un humour réjouissant illustre parfaitement ce parti pris éditorial. De son héros émane un charme de baroudeur romantique qui ne s'en laisse pas compter. Les discussions philosophiques autour du pastis aromatisé au sirop d'orgeat - les divines mauresques du beau bar - sentent le vécu du pilier de bistrot, et les descriptions des chèvres du Rove, rouges et noires, s'entourent de nostalgie. On passera sur une intrigue tarabiscotée moyennement intéressante mais distrayante et jamais ennuyeuse pour s'attarder sur les visites de lieux exotiques tels Rome (!) qui sont d'une gourmandise réjouissante. A lire donc, ne serait-ce que pour avoir l'impression d'être surtout à table assis à boire, deux cent quarante-huit pages durant, en se posant des questions existentielles sur la probabilité du postulat de départ : des peintres du XVIe siècle ont-ils réellement vu des soucoupes volantes ?

Une agréable détente. Quelques moments jubilatoires dans une histoire pleine d'humour mais dont le dénouement s'avère bien sombre.

Marion Godefroid-Richert

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