La Lune vous salue bien

Johan HELIOT

Mnémos, 2007
251 pages, 18,00 euros



Privée de sa lune, dérobée par les Ishkiss, et uniquement éclairée par un soleil affaibli, la Terre des années 50 vit une période sinistre, appelée de manière fort appropriée " les Années Sombres ". Les grandes puissances mondiales s'affrontent en sous-main, sur fond d'opposition idéologique, entre les tenants d'une alliance avec les Sélénites et leurs farouches opposants. A la tête de la Section Anti-Sélénites, le commandant Bob manoeuvre ses troupes pour assurer l'hégémonie des Etats-Unis sur le monde, et surtout éradiquer la menace rouge. Après un petit détour en Egypte où il enquête sur le brusque, autant qu'étrange, changement de personnalité d'Erwin Rommel, dit " le Renard ", l'agent des services secrets français, Boris Vian alias Vernon Sullivan est envoyé outre-Atlantique pour déterminer ce qui se trame au pays de l'Oncle...

Troisième tome de la " trilogie de la Lune ", La Lune vous salue bien offre au lecteur le même cocktail d'action, d'humour, de situations rocambolesques et de personnages décalés qui avait fait le succès des deux premiers. Cette fois-ci, après Jules Vernes, puis Léo Malet, c'est Boris Vian qui mène la danse, pour une aventure joyeusement foutraque où l'uchronie sert évidemment de prétexte à une réflexion sur le monde réel, tant à l'époque de la guerre froide qu'à celle qui est la nôtre aujourd'hui. Comment en effet ne pas voir dans les agissements de l'Oncle, du commandant Bob et des différents prétendants au trône qu'est le siège du bureau ovale, manoeuvrés par la mafia et leurs conseillers de communication, une évocation de ce qui s'est réellement produit hier et se poursuit aujourd'hui ?

Certes, le recours continuel de l'auteur à des personnages plus ou moins déguisés - la palme revenant aux très inattendus Jean-Pierre et Alfred, de l'aussi extravagante agence Stephens, Tate & Goebbels - finit par tenir un peu du procédé... Certes, on ne retrouve jamais le vertige qu'on avait pu éprouver à la lecture de La Lune seule le sait... Toutefois, l'uchronie fonctionne mieux dans ce troisième tome que dans le deuxième, l'auteur jouant davantage sur les parallèles que sur une improbable bifurcation de l'histoire. Là où on avait du mal à croire au Nazisme triomphant dans La Lune n'est pas pour nous (l'Allemagne n'ayant ici pas vécu l'humiliation d'une défaite lors de la Première Guerre mondiale), le monde décrit dans La Lune vous salue bien, où la menace communiste est remplacée par le " péril rouge " incarné par les Ishkiss, semble plus facile à accepter. Au final, ce dernier tome clôt bien agréablement une série décidément pas comme les autres.

Mikael Cabon


  

Faërie thriller

Johan HELIOT

Mnémos, 2005



" La menace vient de la folie " (p. 98)

Le capitaine de la brigade criminelle Thomas Vaugé a son air des mauvais jours : " celui qu'arbore tout officier de police judiciaire de permanence quand on l'avertit d'un double meurtre, la veille d'un week-end de récupération ", le dernier week-end avant Noël.
" Un sacré branque ", " un taré de la pire espèce " a littéralement massacré un vigile et une femme de ménage à la FNAC Saint-Lazare. Le lendemain, Xavier Maujain (sic), un prof de philo du Nord de la France venu parler d'un de ses bouquins est poignardé dans un restaurant alors qu'il dînait en compagnie de l'attachée de presse des éditions Magillard. Xavier Maujain a remplacé au pied levé le célèbre auteur Etienne Verbellec, auteur fétiche de Magillard et qui était l'invité initial de l'attaché de presse. Or Verbellec, " Monsieur cinq cent mille " (allusion faite à la moyenne de ses tirages) qui se sent menacé, a décidé de disparaître dès qu'il a eu connaissance du double meurtre. Il a boycotté la conférence et la signature qui devaient avoir lieu le samedi après-midi à la FNAC Saint Lazare, à l'occasion du lancement de son dernier roman...
Difficile de penser, pour le capitaine Thomas Vaugé, que le tueur ait pu confondre le fameux Etienne Verbellec avec un vigile, une femme de ménage ou le petit prof venu du nord...
Une seule chose est évidente pour lui : " partout dans cette histoire on trouve des bouquins ! ". Lors de son enquête plus que difficile, le policier de la " surface " recevra l'aide précieuse de Lil, de la Fey, et de Lartagne le Capitaine, venus de la Faërie lui prêter main forte, avec la bénédiction d'Ubrasian Phulmis, " le presque-dragon " qui est absolument persuadé que la menace vient de Faërie, que le tueur est une créature de Faërie...

" Rien ni personne ne peut tuer l'imagination " (p. 272)

Ne comptez pas sur moi pour dire du mal de Faërie Thriller. Tout d'abord, mes amis de Mauvais genres vous le confirmeront, je suis loin d'être un spécialiste de la SF. Certains d'entres eux me reprochent même de tout mélanger, de tout confondre : cyberpunk, dystopie, fantastique, fantasy, hard science, heroïc fantasy, new wave, space fantasy, space opéra, steampunk, uchronie...
Peu m'importe, si le livre est bon ! Je n'ai rien contre " une petite SF ", de temps en temps, même si je suis plutôt polar.

D'autre part, depuis la lecture de La lune seule le sait, je suis devenu un, presque, inconditionnel de cet auteur talentueux qu'est Johan Heliot.
A Mauvais Genres, Johan Heliot fait partie de nos auteurs de SF favoris avec Pierre Bordage, Jean-Marc Ligny, Roland C. Wagner, Andreas Eschbach, Xavier Mauméjean, Henri Loevenbruck, Michel Pagel... J'oublie forcément certains de nos " chouchous ", qu'ils veuillent bien me pardonner ! Je vous avais prévenus, je suis un " non-spécialiste "...
Un auteur qui n'hésite pas à citer ses sources d'inspiration ne peut être totalement mauvais ! La découverte de Gaiman par Johan Heliot (Neverwhere et American Gods... deux chefs-d'oe'oeuvre ! ) n'est probablement pas étrangère à la rédaction de Faërie Hackers, puis de Faërie Thriller.

Last but not least, comme pourrait le dire Gaiman, ne comptez pas non plus sur un ex-PLP II Lettres-Anglais, pour dire du mal d'un ex PLP II Lettres-Histoire. J'aurais pu avoir le jeune Stéphane Boillot (son nom véritable ! ) comme collègue ! Alors ? ...

J'ai bien peur que ces quelques arguments, (imparables, objectifs et incontestables) se révèlent quelque peu insuffisants auprès de mes amis de Mauvais-Genres. Je les entends déjà : " Bon, d'accord, mais le livre, tu en penses quoi ? "... Je leur répondrai que ceux qui ont aimé Faërie Hackers, aimeront Faërie Thriller. Ils y retrouveront le monde d'en bas, Faërie, " double magique de notre monde, un univers parallèle peuplé de fées, de mages et autres créatures féeriques " (fascicule Mauvais Genres n°8, p. 24). " La surface ", le monde d'en haut où se démène le capitaine Vaugé est notre monde, celui où nous nous démenons, nous aussi... " Ils y retrouveront les personnages hauts en couleur, Lil, la Fey et son amant Largagne, le Capitaine, Obrasian Phulmis " le presque-dragon ", autrement dit un sorcier...
Hormis le Capitaine Vaugé et l'épouse de Verbellec, les autres personnages, ceux de la surface, font partie du milieu de l'édition, un monde cynique, un monde de compromissions, " un drôle de milieu " que Johan Heliot fait plus qu'égratigner.
Ce roman est également une fable sur l'imagination, la difficulté d'écrire, de créer...Mélange de fantasy et de thriller, il est sans doute moins abouti que Faërie Hackers. L'effet de surprise joue moins et le propos est moins ambitieux... quoi que, quoi que...

Il n'empêche que Faërie Thriller est l'oe'oeuvre d'un écrivain inventif et original. Ce raconteur d'histoires à l'imagination fertile, considéré à juste titre comme l'un des meilleurs auteurs de la nouvelle génération n'a sans doute pas fini de nous surprendre...

Roque Le Gall


La lune n'est pas pour nous

Johan HELIOT

Mnémos, 2004
Collection Icares



1933 : Près d'un demi-siècle s'est écoulé - quarante-quatre ans, exactement - depuis l'apparition, dans le ciel de Paris, d'un vaisseau hybride de chair et de métal. L'humanité a ainsi pu entrer en contact avec les mystérieux Ishkiss, extraterrestres à la technologie avancée qui se sont implantés sur la Lune. Louis-Napoléon, "Badinguet", le maître de l'Empire, a depuis longtemps disparu... et ses rêves de domination avec lui, mais la Terre se porte toujours aussi mal. Alors que, sur la Lune, les colons, soutenus par les Ishkiss, ont pu donner vie à leur belle utopie et fonder une communauté libertaire, la Terre, elle, a été ravagée par la Guerre Totale qui a vu le triomphe de l'Allemagne nazie. La Lune, heureuse et prospère, est devenue "la patrie de tous les dégénérés fous et géniaux du siècle nouveau". Elle est comme "un reproche perpétuel exposé à la vue de tous", en particulier d'Adolf Hitler qui a mis sur pied l'opération "Toit du Monde". Le but de cette opération : le bombardement et la destruction de la Lune par "une averse de fusées", mille environ, transportant chacune une bombe d'un potentiel de destruction phénoménal. Les Sélénites sont bien conscients que maintenant, "les loups hurlent à la Lune !" Pour faire échec à ce plan, ils vont faire appel à deux hommes : le premier, le journaliste Albert Londres, "un bourlingueur trop curieux" qui, contrairement à ce qu'on a pu raconter, n'a pas péri en 1932 dans le naufrage du paquebot Georges Philippar ; le second, Léo Malet, cabaretier chansonnier quelque peu anar, roi de l'effraction et cambrioleur à ses heures. "Deux braves types... contre l'armée nazie !" Les chances semblent minces...

"Autrefois Andrieux, aujourd'hui Doriot, rien de neuf sous le soleil" [p. 41], se dit Jaume, maintenant commissaire principal et bientôt à la retraite. Le temps ayant passé, Jaume est l'un des rares protagonistes déjà présents dans le superbe "La Lune seule le sait", considéré à sa sortie comme "une petit merveille". Que dire de "La Lune n'est pas pour nous" qui constitue la suite tant attendue de ce roman déjà culte ? En fait, Johan Heliot utilise pratiquement les mêmes ingrédients. Après tout, pourquoi changer une recette qui a fait ses preuves et qui a satisfait tant de lecteurs ? Reprenant le principe de l'uchronie, il nous a concocté à nouveau une fabuleuse histoire (Johan Heliot se considère avant tout comme "un raconteur d'histoires") et nous raconte le nazisme à sa manière... Faits réels, faits inventés par l'auteur s'entremêlent, s'entrechoquent, pour créer un univers fascinant, mais ô combien inquiétant ! Personnages de fiction - entre autres Jaume, déjà cité, Léo Malet, le personnage central et ainsi nommé en hommage au père de Nestor Burma, Arsène Lupin, Rouletabille, Sherlock Holmes... - et personnages réels et historiques se côtoient dans ce roman très bien construit et conduit de main de maître. On y croise ainsi von Braum, Julien Carette (qui se souvient encore de cet acteur truculent ?), Pierre Fresnay, Jean Gabin, Doriot, Pétain, Céline, Cocteau, Goebbels, Göring, Rudolph Hess, Himmler, Hitler (évidemment !), Albert Londres, Léon Blum, Trotski, Leni Riefensthal, Einstein, Oppenheimer, Erich von Stroheim (très "Grande illusion", junker raffiné et remarquable espion pro-sélénite !)... et bien d'autres encore !...Même si l'effet de surprise joue moins et si la magie de "La Lune seule le sait" s'est quelque peu estompée, il n'en demeure pas moins que "La Lune n'est pas pour nous" est un roman - de science-fiction ? d'espionnage ? d'aventures ? Peu importe ! - parfaitement maîtrisé, inventif, original, documenté, parfois sombre, mais à l'humour décapant.

Les lecteur qui ont tant aimé "La Lune seule le sait" ne pourront qu'être séduits par cet autre hommage à la culture populaire d'un auteur qui ne cesse de grandir ! Chapeau bas !

Ce roman prolonge l'univers de "La lune seule le sait", roman fondateur qui a marqué l'histoire du steampunk.

MGRB

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