La Chair de l'araignée

Marie CAILLOU, HUBERT

Glénat, 2010
Coll. 1000 Feuilles



La Chair de l'araignée est la rencontre de deux anorexiques en pleine crise de rejet de leurs corps.

Voilà un sujet délicat à aborder, l'anorexie. Ce genre de vacherie devant laquelle les ignorants de cet état ne peuvent s'empêcher de dire : "mais tu vas bouffer !!!". Quitte à secouer la personne pour la convaincre un peu plus. Et ben non, en général ce traitement de choc n'a aucune efficacité et l'entourage est bien plus perdu devant un problème qu'il a bien du mal à comprendre. C'est pour cela que cet album est tout à fait intéressant, car il rentre dans la psychologie des malades.

"Maman ne nous a jamais dit je t'aime. Elle ne nous a jamais touchés, jamais pris dans les bras. Les corps c'est sale, le sexe c'est sale, c'est Jésus qui l'a dit". L'origine du mal dont souffre l'un des adolescents est clairement établie. Quant à la solution : "La mort, c'est le bon côté des choses. On ne vit que pour mourir..."

L'album présente également les difficultés vécues avec les copains : "tu mets ça (un livre sur la diététique) dans les mains d'une adolescente et, cinq ans plus tard, tu as un squelette ambulant dans ton genre". Et pan, voilà qui ne manquera pas d'améliorer l'image de leur corps que peuvent avoir les anorexiques.

Une complicité s'établit progressivement entre ces deux adolescents : ils souffrent du même mal et se comprennent. Leurs corps se ressemblent si bien qu'on ne sait plus toujours lequel des deux est représenté : "A l'adolescence, quand mon corps a commencé à changer, j'ai trouvé cela obscène. Avec mon régime, je n'ai plus de seins, plus de règles. Les choses rentrent dans l'ordre".

Le dessin est dénué de détails, peu coloré et exprimant la plupart du temps une grande douceur dans le visage des deux ados.

Un album attachant sur un sujet grave et rarement illustré en BD.

Marc Suquet


Je n'ajouterai pas grand-chose à ce qu'a écrit Marc, notre ressenti étant globalement identique. J'ai beaucoup aimé la poésie qui se dégage de cet album, tant au niveau du scénario que de sa mise en images. J'ai trouvé très habile cette approche du problème de l'anorexie, abordé avec beaucoup d'humanité, sans porter de jugement. L'idée de présenter les aspects masculin et féminin de cette souffrance est aussi excellente. Tout n'est sans doute pas dit sur le sujet, mais cela a au moins le mérite de démontrer la pluralité, et donc la complexité de ce mal.

Un seul point noir, histoire de chicaner. Comment peut-on, quand on dessine aussi bien, avec autant de sensibilité et de finesse, affubler ses personnages d'un pif pareil ? Je comprends la notion de parti pris graphique : les gros doigts boudinés de Tardi en sont l'exemple le plus parlant qui me vienne à l'esprit. Je comprends qu'on souhaite imposer sa marque, créer un style. Mais là, j'ai eu l'impression de lire les aventures de Michael Jackson après son opération de la dernière chance. Et ça, franchement, c'est flippant.

Louis Hervé


  

Jusqu'à ce que la mort nous sépare

HUBERT, KERASCOET

Dargaud, 2009
Miss pas touche, T4
48 pages. 10 euros



Dans ce 4ème volet de Miss Pas touche, Blanche se réveille en pleine rue à Paris. Elle part à la recherche d'Antoine et le retrouve prisonnier dans un hôpital.

Voici la fin de l'histoire de Miss pas touche, une jeune prostituée parisienne, dans les années 30. Elle exerce ses talents au Pompadour, un bordel de luxe et a acquis son surnom par le fait qu'elle ne touchait pas ses clients ! Mais la vraie raison de son entrée dans le monde de la prostitution est sa volonté de retrouver le meurtrier de sa soeur.

Ce 4ème tome nous replace face à une réalité aujourd'hui en partie dépassée : l'homosexualité considérée comme une maladie honteuse dont il faut guérir. On ne parle pas d'homosexuel, mais d'inverti : cela permet à de chastes oreilles d'éviter le terme honteux. "Inverti", un terme qui possède aujourd'hui une connotation assez ringarde et qui s'emploie également pour désigner la transformation du saccharose en glucose ou le changement de sens du courant électrique. On voit bien le sens mis dans ce mot par les tenants d'une morale moralisatrice. Pour les amateurs, la conjugaison du verbe est ici.

Il reste que l'on n'hésite pas devant les méthodes pour ramener dans les chemins de la bonne morale, les dits "invertis". On créé une rupture des synapses qui permet aux structures déficientes de se "reconformer". En bref et en pratique, on enfonce un stylet dans le crâne de la victime ce qui a pour conséquence de la rendre totalement débile.  

L'album lui est honnête : le lecteur a en effet grande envie de découvrir la fin de cette histoire. Elle n'est pas moins noire que le reste. Malgré tout, le scénario de ce 4ème tome ne m'a pas surpris. On est en présence d'une fin intéressante mais sans trop de surprise. Le dessin est toujours plutôt bon. J'aime bien le personnage de la mère de Blanche et sa vraie gouaille parisienne.

Un album qui n'a donc pas l'originalité des trois premiers mais que l'on lit avec plaisir.

Marc Suquet


  

La sirène des pompiers

HUBERT, ZANZIM

Dargaud, 2006
Collection Poisson Pilote



Gélinet, un peintre sans grande imagination du Paris du début du siècle, reste fort peu apprécié de la critique et notamment de l'intransigeant Fulmel. Prêt à se suicider, il tombe sur une sirène en mal de Paris et qui le sauve de la noyade. La représentation de la sirène l'entraîne sur les chantiers de la gloire artistique et ce d'autant plus que ce premier succès va déclencher une mode, le tout Paris souhaitant se faire représenter avec un corps de sirène.
Mais Gélinet prend la grosse tête et la sirène s'en détache, préférant des peintures plus simples, mais qui lui parlent.

C'est mignonnet : l'histoire est gentillette avec le bien d'un coté sorti de l'océan et le mal de l'autre, l'imbécile Gélinet qui se laisse monter la tête par une société faite d'artificialité. L'histoire ne possède pas grand rebondissement : c'est celle de la gentille amante qui va aimer son pur héros alors que celui-ci va progressivement la délaisser, ingrat qu'il est, le salaud ! Bien sûr, la sirène reviendra à la mer puis séduira un jeune peintre tout de pureté vêtu. C'est un peu enfantin.
Les personnages sont caricaturaux, campés dans leurs rôles de bien ou de mal. Le dessin est simple et sans trop de détail. Alors on ne s'y embête pas mais mignonnet est bien l'impression que l'on conserve à la sortie de la lecture de cet album.

Marc Suquet


  

Miss Pas Touche (T. 1 — La Vierge du bordel)

HUBERT, KERASCOET

Dargaud, 2006
Collection Poisson Pilote



Blanche est inquiète. Sa soeoeur Agathe est encore sortie courir les guinguettes, alors que ce ne sont pas des endroits pour des jeunes filles bien élevées comme elles. Elle a d'ailleurs de bonnes raisons de s'inquiéter ! D'une part, Eugénie, l'amie d'Agathe, n'est pas particulièrement un exemple de vertu et risquerait bien d'avoir une mauvaise influence sur sa (pour l'heure) relativement chaste camarade. D'autre part, d'étranges et sordides meurtres de jeunes filles défrayent en ce moment la chronique... Justement, les deux soeoeurs sont bientôt témoins des agissements des tueurs et en payent le prix fort... A la rue, Blanche décide d'enquêter et se réfugie dans un lupanar où l'une des victimes exerçait semble-t-il ses talents...
Quel bonheur que cet album ! Les jeunes filles sont tout bonnement adorables de fraîcheur, d'ingénuité, d'espièglerie aussi... L'enquête — fort classique il est vrai — de Blanche lui permet de rencontrer des personnages hauts en couleur, tels ces clients aux goûts particuliers (" S'il est gentil, tu lui donnes un susucre "), une mère maquerelle des plus authentiques, la très ambiguë Joséphine, ou encore la petite Annette, aussi fragile que mystérieuse... L'ambiance de la belle époque est formidablement rendue, tant dans les décors et les costumes que dans les dialogues et la description des moeurs (l'accueil que réserve une assemblée de bigotes aux " pensionnaires " en sortie pour leur visite médicale vaut son pesant de cacahuètes !). Une histoire pleine de finesse, de délicatesse et de tendresse (de stupre et d'ultra-violence aussi, pour faire bonne mesure) dont on attend le deuxième et dernier épisode avec impatience !

Mikael Cabon


Agathe et Eugénie sont de bal dans une guinguette. Au retour, elles sont attaquées par un homme étrange qui vole le sac de la deuxième. Agathe est femme de ménage avec sa soeoeur Blanche. La nuit, elles dorment dans la même chambre et assistent à travers un trou dans la cloison, à un meurtre dans la maison voisine. Agathe est elle aussi supprimée par le même tueur. Blanche, persuadée que les deux tueurs n'en font qu'un seul, retrouve sa trace dans un bordel chic parisien, le Pompadour. Seule solution pour Blanche afin de retrouver l'assassin de sa soeur, devenir prostituée dans le bordel pour mieux connaître les clients.

Voilà un bon album. D'abord par la peinture des milieux. On passe d'un milieu bourgeois très rangé à un bordel, bourgeois aussi mais d'un genre très différent. Les personnages aussi sont intéressants : les deux soeoeurs et leur aspect très provincial et notamment Blanche au début très prude et que le bordel va révéler dans sa condition de " spéciale " — une vraie dominatrice qui fouette jusqu'au sang ! Les autres filles du bordel sont des persos bien trempés : depuis la simili ingénue, Annette, qui sort de ses passes en sang, qui se mortifie en passant la serpillière dans l'église voisine jusqu'à Joséphine, une femme en pièces détachées comme elle aime à se définir, et dont l'ambiguïté du sexe attire les clients de fort loin. Il y a aussi les relations entre les personnages : depuis l'histoire d'amitié entre les deux copines qui vont au bal ensemble, jusqu'aux relations de jalousie décrites entre les filles du Pompadour.
Le dessin est agréable et coloré. Il donne un aspect parfois un peu naïf aux personnages mais qui est bien vite oublié par la dureté des conditions de vie du bordel ou le tragique des assassinats
Un bon album qui mélange peinture de moeurs et ambiance policière.

Marc Suquet

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