Une Canaille et demie

Iain LEVISON

Liana Levi, 2006
246 pages, 18,00 euros



C'est l'histoire d'un mec qui fait un casse de banque. Pas le choix quand on est un ex-détenu libre depuis quelques jours et qu'on veut se refaire pour enfin pouvoir oublier une vie glauque et se faire oublier du reste du monde au Canada dans le fin fond d'un pays d'éleveurs de bétail (l'alpaga y est en vogue). Et puis c'est l'histoire d'un autre mec, professeur d'histoire dans une obscure université de province, qui rêve de bouleverser ses contemporains avec ses interprétations brillantes et audacieuses de l'ascension de Hitler dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres. En attendant il végète entre son canapé, son campus et ses " amours " minables avec sa voisine de palier de seize ans. Petite vie, petit esprit, petits espoirs. Et puis c'est l'histoire d'une nana enfin ; au FBI depuis huit ans, elle n'en peut plus de voir la place dont elle rêve depuis des années lui filer sous le nez au fil du temps au profit de collègues moins compétents, moins intelligents, moins doués mais dotés de pénis. Et ces trois-là vont se rencontrer à Tiburn dans le New Hampshire, y esquisser des pas de deux tour à tour les uns avec les autres. Une danse macabre et rigolarde qui s'achèvera dans un peu de sang, de rire et beaucoup d'iniquité...

Voici le deuxième opus de Iain Levison, déjà remarqué à la sortie de son premier polar Un petit boulot. Il persiste et signe dans sa peinture des ratés de l'Amérique. Turner, White et Lupo ne sont d'ailleurs pas loin des ratés d'autres contrées, si ce n'est pour l'ambition. Là où un Européen, un Indien, un Africain rêverait de moins de soucis, d'arrêter de survivre pour enfin vivre, nos trois lascars cherchent chacun à leur manière une vraie place au soleil. Ce qu'il y a de réjouissant dans la manière dont Iain Levison. a choisi de les dépeindre c'est qu'on ne peut pas s'empêcher de rigoler avec l'auteur quand il leur fait subir de vilains revers, et qu'on n'est pas non plus fâché que ce soit le moins sympathique de tous qui s'en sorte le mieux. Cette belle amoralité est rafraîchissante venant d'un écrivain de la contrée qui a mis le politiquement correct et par là même l'hypocrisie au coeoeur de tous ses diktats sociaux. Après tout, les vieux Européens que nous sommes ne font pas semblant d'ignorer notre mauvaise nature essentielle, et ce qu'elle nous pousse à commettre. Nous savons aussi à quel point la vie peut être cruelle et injuste. Ce n 'est pas un apanage de la pensée du vieux continent et il est particulièrement satisfaisant de voir que la jeune génération des écrivains de noir américains soit également au courant que les notions de bien et de mal ne sont pas propriétés exclusives de quelques happy fews.

Marion Godefroid-Richert


Tiburn, " un trou merdique " si l'on en croit Elias White, jeune professeur d'histoire à l'Université de très modeste renom de cette petite ville du New Hampshire. Cet universitaire " qui a ses idées sur le nazisme, la haine, le pouvoir, et la nature humaine " n'a qu'un seul désir : quitter Tiburn. Il a besoin de trouver un travail d'avenir. Il veut publier des livres et des articles, passer à la télé, participer à des talk-shows, obtenir une chaire dans un établissement connu...
Un beau jour, un certain Philip Turner Dixon va faire irruption dans sa vie. Dixon " fait carrière dans la rétribution financière fondée sur l'armement ". Bref, il braque des banques !
En fuite, blessé mais riche après un hold-up dans le sud du New Jersey, Dixon essaie de gagner l'Alberta où il achètera des terres et deviendra fermier, son projet depuis toujours. Contraint de marquer une pause — à cause de sa blessure —, il s'arrête par hasard à Tiburn, force la porte d'Elias White qu'il " persuade " de le cacher deux semaines, jusqu'à ce que sa blessure guérisse et qu'on cesse de le rechercher... Tout d'abord réticent, Elias White est bientôt " presque heureux que Dixon soit apparu en agitant un pistolet sous son nez... ". Il voit là un signe du destin. Un déclic. " Sa vie allait bouger de nouveau "...
Rappelez-vous ! Un auteur inconnu, Iain Levison, nous gratifiait d'un premier roman, Un petit boulot... Critique(s) unanime(s) :

" Cynique, vif, mordant, volontiers hilarant et terriblement captivant... "

" Une écriture belle et vigoureuse... "

" Une peinture drôle et cynique d'une Amérique à la dérive... "

" Politiquement incorrect ! ... "

Et voici que nous arrive son deuxième roman qui, semble-t-il, n'a pas trouvé d'éditeur aux U.S.A : " trop politiquement incorrect ! " Plutôt bon signe, non ? Et comment ! Ceux qui ont aimé Un petit boulot ne seront pas déçus par Une canaille et demie...
Levison, dernier métier connu, menuisier (sic), met en scène un " brelan de ratés ", " le prof, le flic et le truand " (Delphine Peras), trois êtres qui n'auraient jamais dû se rencontrer...

Le prof : adoré de ses étudiants et pour cause, il ne recale personne et donne les meilleures notes aux jolies filles du premier rang qui portent une jupe. Enseignant fasciné par le IIIe Reich, aigri, frustré, Elias White est un enseignant qui déteste... enseigner et qui n'a pas les moyens de ses ambitions...

Le Flic : Denise Lupo, agent du FBI, frustrée elle aussi. Elle a perdu ses illusions car elle se rend compte que, compte tenu de la misogynie ambiante, elle n'obtiendra jamais la place de profiler qu'elle convoitait.

Le truand : un braqueur au grand coeoeur, plein de ressources, d'une intelligence au-dessus de la moyenne et dont le rêve est de devenir fermier... Certainement le moins truand des trois !

A travers les destins croisés de ces trois personnages, Levison poursuit son travail de sape de cette société américaine régie par l'argent et le cynisme. Il confirme avec ce roman insolent, ironique, caustique, noir, amoral, totalement irrévérencieux et totalement jubilatoire qu'il est un écrivain plus que doué.
Quant à l'épilogue du roman... Sachez seulement que " la morale n'est pas sauve ! " Et c'est très bien ainsi !... L'un des personnages dit (devinez lequel) : " Décidément, nous vivons dans un grand pays. Tout est bien qui finit bien ". (page 239)
Décidément, Iain Levison a bien du talent !

Roque Le Gall


Un petit boulot

Iain LEVISON

Liana Levi, 2003
Premier roman. Traduit de l'anglais (USA). Première parution dans la langue originale en 2002.
16 euros



"Jake, je veux que tu tues ma femme ! ", s'exclame Ken Gardocki, bookmaker à ses heures et surtout dealer de drogue et vendeur d'armes, un type à qui on ne la fait pas, le seul en ville à gagner du fric depuis la fermeture de l'unique usine de cette petite localité perdue du Wisconsin... Jake, c'est Jake Skowran, ex-chef du service de chargement maintenant délocalisé, Jake "l'Incorruptible", "Morality Jake", un brave type honnête et intelligent, apprécié de tous. Si Jake accepte ce "petit boulot", Ken Gardocki lui promet d'effacer sa dette de jeu, quatre mille deux cents dollars, et de lui verser en plus huit cents dollars cash. Jake n'a pas vu autant d'argent en neuf mois, depuis qu'il est au chômage comme six cents autres de ses compatriotes. Cet argent lui permettra d'acheter de la vraie nourriture, de récupérer sa télé chez le prêteur sur gages, de faire rebrancher le câble et de recevoir des amis. Et peut-être de reparler à Kelly, sa petite amie pendant huit ans - qui l'a quitté pour un vendeur de voitures - voire même de l'inviter à dîner. "Cinq mille dollars pour un boulot d'une journée !"... Jake pense à l'argent et pas à son âme, ni à la morale, ni à ce que sa mère dirait si elle était encore de ce monde (p. 17). Il se dit que c'est "une chance professionnelle à saisir". "Et ça pourrait foutrement bien être la dernière" (p. 18) ! Corinne Gardocki va donc mourir parce que Jake ne supporte plus la vie de chômeur et ses humiliations, parce qu'un petit malin de Wall Street a décidé que son usine ferait de plus en plus de bénéfices si elle se trouvait au Mexique..."Morality Jake" va donc devenir "un assassin respectable", protégé par quelqu'un, là-haut, peut-être le saint patron des tueurs à gages...

Pour la rentrée littéraire 2003, "Un petit boulot" figure parmi le choix des adhérents de la FNAC. Tout comme la critique dans son ensemble, ils ont apprécié ce premier roman de Iain Levison, né en Ecosse, élevé aux Etats-Unis, actuellement professeur d'université à Philadelphie. L'histoire de ce chômeur au bout du rouleau, prêt à faire n'importe quoi pour conserver sa propre estime est assurément prenante et captivante, subtile et drôle, folle et échevelée, cocasse et émouvante. Un ton jubilatoire, un humour féroce et décapant, des personnages bien campés, des dialogues savoureux et percutants, une belle écriture contribuent à la réussite de ce polar "immoral". "Un petit boulot" est également un polar noir et engagé. Les Etats-Unis s'y font allègrement égratigner - "Je soupçonne l'Amérique toute entière d'être en train de sombrer, moralement et financièrement." (p. 31) -. L'auteur dresse un portrait critique du libéralisme, évoque avec amertume ces petites villes industrielles qui se meurent des effets de la mondialisation, de l'économie de marché et de l'appétit toujours plus grand des compagnie pour les bénéfices. Sa sympathie va à l'Amérique "d'en bas", celle des chômeurs, celle des laissés-pour-compte qui ont tout perdu - même leur dignité - dans "un monde sans règles" (p. 96). A propos de Levison, on a cité Michael Moore ("pour le regard acerbe") et Jim Thompson ("pour l'humour perfide"). On pourrait également évoquer un autre Moore, Christopher Moore, l'auteur de romans noirs et loufoques tels que "Le lézard lubrique de Melancholy Cove", "Un blues de coyote"...Wait and see !

Quoi qu'il en soit, Iain Levison est sans nul doute un auteur très prometteur ! Et "Un Petit Boulot", un très bon premier roman !

MGRB

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