Royaume-Désuni

James LOVEGROVE

J'ai Lu, 2010



L'Angleterre, en se lançant dans le "Grand pari", aurait aussi bien fait de se tirer une balle dans le pied, puisque le susdit, dont le roman explique peu de choses, provoque l'ire de toute la communauté internationale avec à la clef : embargo total, destruction de toutes les infrastructures d'importance, gouvernement en fuite et la queen avec ! (On ricane, tellement ces fumiers de Godons font rien qu'à se moquer de nos footballeurs !) La vie s'organise alors entre, d'une part, les communautés rurales qui cultivent leurs potagers et élèvent leurs poules (un vrai rêve de bobo bio), le tout sans électricité ni machines, et, d'autre part, les villes soumises à la loi de chefs de gang qui font régner la terreur et rackettent la population de toute ses boîtes de raviolis...

Fen Morris, notre héros, est un instituteur rural (mal) marié à Moira, une chieuse dépressive. Lorsqu'un gang trucide salement le chef du village et embarque toutes les femmes les plus girondes, dont Moira, Fen se demande si ce n'est finalement pas une bonne chose, puis, dans un sursaut de courage, il se décide à aller récupérer sa femme et celles des autres à Londres, antre des méchants Bulldogs.

Le roman se raconte à deux voix : celle de Fen qui relate ses tribulations dans une Angleterre dévastée, ses rencontres avec des personnages plus ou moins allumés, et celle de Moira, qui, offerte au chef de gang répondant au doux sobriquet de "Roi du con" (la classe !), n'est pas insensible à sa musculature et n'en finit plus d'attendre qu'il lui fasse enfin subir les derniers outrages !

Allez, ça m'a bien amusée : une bonne louche de misogynie, tellement les bonnes femmes ça sert trop à rien, ou alors à une chose (ouarf, ouarf, ouarf !), mais aussi un roman d'aventures post-apocalytique plutôt bien troussé. Quant à la comparaison de la quatrième de couv avec 1984 ou Le meilleur des mondes faudrait peut-être voir à pas trop exagérer quand même...

Gaëlle


Le décor : l'Angleterre d'aujourd'hui qui serait coupée du monde, en butte à l'ostracisme de la communauté internationale pour s'être endettée de façon excessive, avec pour conséquence un environnement post-apocalyptique où toutes les denrées importées sont devenues rarissimes, où règne la loi du plus fort dans un Londres divisé en quartiers soumis à la loi des gangs et où les campagnes sont revenues à un mode de vie digne du XIXème siècle.
L'histoire : un gang londonien razziant un village pour enlever les femmes nubiles propres à peupler leur bordel privé et un instituteur dont le mariage battait de l'aile qui puise en lui la détermination nécessaire à se lancer à la poursuite des ravisseurs pour libérer sa femme.
Le récit : la quête du mari, faite de rebondissements improbables et humoristiques fustigeant les travers de la société anglaise alterne avec la vie de concubine du chef de gang de sa femme au ton plus dramatique et "thrilleresque".

L'ensemble forme un tout très agréable à lire pour quiconque est sensible à l'humour anglais et apprécie les romans d'anticipation.
C'est un pavé mais ça se lit tout seul. Que l'épaisseur du volume ne vous rebute pas.

Benoit Furet


Days

James LOVEGROVE

Bragelonne, 2005
20,00 euros



Days est un gigastore, autrement dit une sorte de supermarché dépassant la conception de l'immense pour atteindre le gigantesque, une sorte de ville dans la ville. Conçu par un génie visionnaire, Septimus Days, il est géré depuis la mort de son créateur par les sept fils Days, qui portent chacun un nom de jour de la semaine. On trouve de tout dans ce " plus grand et plus beau magasin du monde " comme le clament les publicités, des objets rares et précieux, des animaux en voie de disparition, de sublimes créatures douées pour la luxure et tout ce qui s'achète s'étalent dans les 666 rayons de l'énorme édifice. Des destins se croisent, se font et se défont tout au long des allées . Franck, le vigile parfait, " fantôme " de son état, qui a poussé l'art de se fondre invisiblement dans la foule de façon tellement anonyme qu'il n'arrive plus à retrouver son reflet dans les miroirs, Linda qui a passé sa vie à économiser sou après sou pour pouvoir ouvrir un compte dans le magasin de ses rêves et y met les pieds pour la première fois, mademoiselle Dalloway, la pasionaria qui dirige le rayon livre et se doit de le défendre contre le rayon informatique tel un Hercule moderne contre une hydre coiffée de diodes électroniques périssables. Tous se mêlent dans un lent tournoiement pour valser au son de la fatalité.

Quelle réussite ! Qui pourrait croire que la vie d'un grand magasin peut être aussi passionnante ? Il fallait hisser les dimensions de l'endroit jusqu'au gigantisme pour ramener toute l'activité humaine au rang de celle d'une fourmilière. Dès lors l'extrapolation symbolique devient évidente : les ressorts de fonctionnement de ce formidable souk moderne sont démontés méticuleusement, comme par un soigneux et ironique horloger . On entre dans les entrailles du gigastore comme on visite l'enfer de Dante Alighieri, avec horreur et fascination, pour assister au supplice et à la félicité de toute la gent humaine piégée entre ces quatre murs sans fin . L'humanité grouille dans des étages de couleurs différentes qui représentent les différents niveaux de punition et de vice et dans les 666 rayons possédés par le démon " consommation ". Le foisonnement des références bibliques est particulièrement ressenti quand l'auteur détaille la " tête " dirigeant le magasin, les sept fils-jours de semaine tourmentés chacun par un des sept péchés capitaux, semblant tous être le résultat d'une subdivision du caractère de leur géniteur. Leur propre personnalité est broyée et remodelée sans fin dans le rôle assigné par Septimus le démiurge, qui n'a laissé aucune chance à sa progéniture d'échapper au destin par lui choisi. Ceci est particulièrement vrai pour le fils-dimanche dont le sort est scellé par sa propre nature de jour chômé, par essence oisif, improductif et non-générateur des sacro-saints bénéfices qui sont les guides spirituels de toute entreprise. Et ce n'est pas sans humour que l'auteur fait s'affronter au plus profond du magasin les deux rayons qui symbolisent le plus la civilisation occidentale post-industrielle : la librairie menacée d'obsolescence et l'informatique qui porte en elle sa tare de vieillissement ultra-accéléré. Et que dire alors de l'"oeoeil" du magasin, caché souterrainement hors de la vue du petit peuple grouillant des étages, l'"oeoeil" dans le " ventre " du monstrueux organisme Days (encore une métaphore sur l'appétit sans limite pour le profit ? ), "l'"oeoeil" était dans la tombe et regardait Caïn " ? Les interprétations sont sans fin et s'il n'y avait que ça... mais n'oublions pas les quelques personnages sur lesquels le projecteur de l'auteur s'arrête le temps du récit, qui échappent haut la main à la caricature. Du grand art ! Vivement la traduction des ouvrages suivant de J. Lovegrove...

Marion Godefroid-Richert

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