Page noire

Frank GIROUD, Denis LAPIÈRE, Ralph MEYER

Futuropolis, 2010
104 pages. 18 euros



Carson Mc Neal est un vrai écrivain à succès, mais que personne ne connaît vraiment puisqu'il refuse toute interview ou apparition en public. Kerry Stevens, une jeune critique littéraire, lui arrache cette interview, remontant à cette occasion dans le passé de l'écrivain.

L'album est construit selon deux approches parallèles : la rencontre de Kerry avec l'auteur, mais aussi l'histoire du prochain roman de l'écrivain, celle d'Afia, la libanaise. Bien sur, les deux univers vont converger en fin d'album, vers une manipulation que nous laissons au lecteur le plaisir de découvrir. On ne va pas tout vous dire non plus !

J'ai bien aimé ce "one shot", qui mélange aventure personnelle et histoire. Coté personnel, l'approche de Carson par Kerry est intéressante : les manoeuvres de la critique littéraire, depuis la chute en vélo devant la voiture de l'écrivain jusqu'à la rencontre, par hasard bien sûr, sur une plage, sont plutôt sympathiques. Dommage que cela se finisse par une amourette un peu clichée et bien éloignée du ton de l'album. Mais aussi, la recherche d'Afia cherchant à renouer avec son propre passé dramatique. Coté histoire, pas facile de s'y retrouver tant la guerre du Liban est complexe et le massacre de Beït al Naqad peu évoqué sur le net. Mais cette période de l'histoire, évoquée à travers le drame personnel d'Aifa, qui veut dire en arabe qui est à l'abri, est une de ces pages douloureuses de la guerre du Liban qui a fait plus de 100 000 morts. On aurait presque aimé un peu plus de détails de la part des auteurs, mais en ont-ils eu le temps dans le cadre de cet album "one shot".

Le dessin est plutôt bon, exprimant bien, sur les visages, les sentiments des personnages.

Bref un bon album grâce à un scénario à rebondissements, mêlant histoire et destin personnel.

Marc Suquet


Luka, tome 9 : Une guerre de basse intensité

Denis LAPIÈRE, Gilles MEZZOMO

Dupuis, 2004
coll. Repérages, 9,80 euros



Carlito est hébergé par un couple. Il suit une section sports-études loin de ses parents. Ceux-ci qui devaient venir le voir ne sont pas présents à l'arrivée de l'avion. Tout s'enchaîne alors : la maison du couple qui reçoit Carlito est cambriolée, Carlito est victime d'une tentative d'enlèvement qui échoue cependant, puis on cherche à le tuer. Serait-ce en lien avec les activités anti-castristes de son père ?
Un dessin réaliste, vif et coloré. Un scénario sympa qui mélange une histoire pleine de rebondissements et de rythme. On en sort sans savoir pourquoi Carlito est le centre de tous ces problèmes. Les personnages sont plutôt sympa : Carlito jeune sportif, plein de fougue et un peu perdu de ne pas retrouver ses parents, Luka, un enquêteur plein d'énergie, spécialiste en criminologie en milieu urbain et la Patronne, la flic qui déploie tous les moyens pour protéger Luka. C'est plutôt bon et prenant.

Annecat


  

Agadamgorodok

Pierre BAILLY, Denis LAPIÈRE

Dupuis, 2003
Collection Aire Libre



Une ville perdue au milieu d'étendues enneigées à perte de vue, des immeubles cubiques et austères dessinant des rues rectilignes que quelques lampadaires étiques ne parviennent pas à éclairer : le décor est planté. Puis un cri dans la nuit, "Non !", un homme qui fuit et appelle au secours tandis que des silhouettes immobiles derrière les fenêtres des appartements soudain se dérobent dans la pénombre. Des coups sourds dans le corps de l'homme à terre, des claquements de portières, les bruits de moteur qui s'éloignent, le silence enfin s'installe et les silhouettes reprennent leur veille derrière les vitres noires... Intervenir, ici, c'est mourir ! C'est du reste ce que pense Jules, un brave gars qui livre du lait - un travail que lui a trouvé son copain Feodor -, mais qu'il ne va pas tarder à perdre, comme tous les autres petits boulots dégottés par Feodor, à cause d'un ange dont il est tombé amoureux... Feodor ne se fâche pas, il a recueilli Jules lorsque à l'âge de sept ans, le père de celui-ci a disparu, définitivement. Nourri et abreuvé de littérature par Feodor qui a eu la bonne idée de sauver une bibliothèque de la destruction à laquelle elle était vouée, Jules a grandi en marge de la société qui le prend pour un rêveur, voire un simple d'esprit. Son monde imaginaire le protège des dangers du monde réel, des bandes mafieuses qui font la loi et de Speracedes, leur chef cruel et fou... Jusqu'à sa rencontre avec l'ange...

Bien construite et maîtrisée, sans mièvrerie ni aucune violence excessive, une très bonne histoire, profondément humaine, mêlant habilement onirisme et réalisme et mettant en scène deux personnages particulièrement attachants, Jules et Feodor, opposés à Speracedes, un criminel despotique, inquiétant, hautain et arrogant, chef de la mafia locale. Denis Lapière a su trouver le ton juste entre la tendresse éprouvée pour Jules, adulte naïf qui demeure un petit garçon perdu dans ses rêves, gavé de littérature par un père adoptif qui tente du mieux qu'il peut de le protéger de la violence ambiante, et l'écoeoeurement provoqué par cette violence omniprésente. Violence du décor débilitant des villes sibériennes sans âme, violence tempérée il est vrai par la solidarité dont font preuve les habitants les uns envers les autres [voir la scène de la pêche sur le lac gelé]... Violence de la misère du peuple des petits boulots dont l'énumération par Feodor rappelle l'inventaire de Prévert (vendeur de pommes de terre, montreur de canards savants, raccommodeur de chaussettes, nettoyeur de WC, déblayeur de neige...)... Violence à l'état pur, dans ce monde en rupture, des mafieux dont les crimes horribles sont rebaptisés de noms poétiques : Brise-glace, les Flambeaux ou les Grands Voyageurs. A la fois tragique et flamboyant, ce récit bouleversant qui bénéficie d'un excellent découpage est également admirablement mis en images. Particulièrement épuré, stylisé et tout en aplats de couleurs, le dessin de Pierre Bailly peut surprendre les amateurs de ligne claire dont la persévérance sera néanmoins récompensée par la lecture d'une très belle histoire, impeccablement narrée, tragique, touchante, bouleversante, profondément humaine et que la mise en images sert avec maestria.

Pas une seule fausse note. Une pure merveille ! Une très belle réussite ! Allez, osons-le : cet album est un véritable chef-d'oe'oeuvre...

MGRB

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