Le Signe

Manuel GARCIA, Philippe THIRAULT

Glénat, 2016



Alex est un écrivain passé à côté de sa renommée. En panne d'inspiration, étouffant dans une vie de famille qui le rend triste et heureux à la fois, l'auteur sombre dans la dépression. Une rage noire gronde en lui tandis que son humeur massacrante est tisonnée par sa voisine du dessus, dont le talent discutable au piano lui scie dangereusement les nerfs...

Le scénario de Philippe Thirault, qui compose les trente pages de cette brève histoire en noir et blanc, nous livre l'atmosphère pesante d'un drame ordinaire. Résolument cinématographique, la mise en cases conserve un suspense horrifique digne des dernières productions filmiques du genre (Insidious, The Conjuring).

L'efficacité du scénario est à l'image du dessin. La tension du personnage, au bord de la rupture, se lit dans un trait gras qui se déforme tout comme la réalité autour. Manuel Garcia fait ici un travail d'orfèvre en simplifiant les contours pour un rendu angoissant.

Publié dans l'inégale collection Flesh & Bones, Le Signe est un de ces albums courts qui plongent immédiatement le lecteur au coeur d'une histoire prenante.

Alain


  

O'BOYS

Steve CUZOR, Philippe THIRAULT

Dargaud, 2009
Tome 1. Le sang du Mississippi
64 pages. 13 euros



Il s'appelle Huck Finn, il a un frère Tom débrouillard comme pas deux et "rapide comme le serpent-oiseleur...". Tous les deux ont pour père un alcoolique invétéré, Joe Finn surnommé "Tape dur". Un beau jour le vieux tape dur va aller trop loin. Alors pour sauver son frère Tom, Huck va organiser sa fuite. A partir de là tout va se précipiter, laissant Huck aux mains des Denis, éleveurs de Catfish et chrétiens sans enfants. C'est sur la ferme que son destin va se lier à celui de Charley William.
Ce qu'ils ont en commun : l'amour de la musique et la poisse ! Ce qui les différencie : l'un est blanc, l'autre noir et dans les années 30 aux États Unis ce n'est pas une mince différence.
Toute une suite d'embrouilles les conduiront à devenir des "hobos" et à entamer un voyage initiatique à travers cette bonne vieille Amérique, périple dont un ne reviendra pas...

Ah qu'il est bon ce parfum d'enfance aux couleurs de Tom Sawyer et de son copain Huckleberry Finn. Là aussi il y a du drame, de la vengeance, du racisme, de l'amitié et du suspens. Là aussi, nos héros ne trouvent leur liberté que dans la fuite.
Comme vous l'aurez compris, rien de bien original dans ce premier tome , les dessins de steve Cuzor, assez classiques renforçant encore cette impression.
Pourtant, cet album qui met en place le contexte et les personnages est assez plaisant à lire par sa description de la société de l'époque avec ses à priori et son racisme (seulement de l'époque...à voir), mais aussi et surtout pour les possibilités d'histoires qu'il offre à la fin.

Confirmation dans le tome 2 que l'on espère ne pas attendre trop longtemps.

Annecat


Je ne reviendrai pas sur le scénario de ce premier opus, si parfaitement résumé par Anne-Catherine dans la chronique précédente. Je suis entièrement d'accord sur le dessin, très classique et assez proche de celui de Jean Giraud dans la série des Blueberry. Quant à la tonalité du discours, elle pourrait être assez bien rendue par cette vieille blague qui donne toute l'essence du blues : un noir descend une rue avec une unique chaussure au pied ; un deuxième noir qui remonte la rue l'apostrophe en passant : "Eh, mon frère, tu as perdu une de tes pompes !". Le premier lui répond alors en riant : "Non, mon pote, j'en ai trouvé une !". Toute une philosophie de résignation sans auto-apitoiement autour de la poisse et de la misère. O'boys c'est ça sans plus. Autant dire que je n'ai pas trouvé l'album transcendant, qu'évidemment n'est pas Mark Twain qui veut et qu'en ce qui me concerne je passerai mon tour sur le deuxième volet. Parce que n'est pas non plus Jack Kerouac qui veut.


Marion Godefroid-Richert


Trafiquants d'espérance

Marc MALÈS, Philippe THIRAULT

Dupuis, 2004
coll. Empreinte(s). 12,94 euros



Sierra californienne, septembre 1852. Blessé, Alexander James Harrison se meurt à l'entrée d'une mine. Un an auparavant, ce jeune homme de bonne famille avait quitté Boston, abandonnant sa mère que son aventure californienne a fini, en moins d'un an, par complètement ruiner, et sa cousine Héléna, secrètement amoureuse de lui, pour se laisser emporter corps et âme dans la tourmente de la ruée vers l'or. Les nouvelles se faisant de plus en plus rares, son meilleur ami Clyde Morgan, étudiant en médecine, décide de se lancer sur la piste d'Alex. Dans l'Ouest sauvage et impitoyable où il côtoiera des prospecteurs venus de tous les coins de l'Amérique, Clyde apprend, à Devil's Camp, le dernier claim déclaré par Alex, sur la rivière Sacramento, le dur métier des orpailleurs et, peu à peu, même si les gains sont maigres et les conditions de travail extrêmement difficiles, se laisse lui aussi gagner par la fièvre de l'or. Alex quant à lui n'est plus là depuis longtemps. Il est parti tenter sa chance plus haut dans la Sierra aride. Après des mois d'une vie misérable, âpre et rude, Clyde y retrouve enfin son ami qui, dans la dernière lettre qu'il lui avait adressée, quelques mois plus tôt, l'avait pressé de venir le rejoindre, lui promettant des gains fabuleux. Mais trop tard ! Alex, dont le bras gauche est rongé par la gangrène, a perdu la tête. Il ne reconnaît pas Clyde et meurt de soif, de fièvre et d'épuisement dans ses bras. Ne pouvant se résigner à retourner à Boston les mains vides, Clyde qui n'a même pas de quoi payer son billet de retour s'installe à San Francisco où il se fait plumer au poker dès le premier soir...

Dans la périlleuse effervescence de la ruée vers l'or, un jeune homme de bonne famille plonge dans l'enfer de la prospection, puis celui de l'univers cynique et sulfureux des jeux d'argent, quitte à y perdre son âme.

Le duo Philippe Thirault - Marc Malès (série "Mille Visages", un western fantastique, trois albums parus aux Humanoïdes Associés) revient dans un diptyque apparemment plus classique, sur fond de ruée vers l'or. La présente série est en fait l'adaptation en bande dessinée de "Lucy" premier roman de Philippe Thirault publié au Serpent à Plumes. "Trafiquants d'espérance" apparaît comme un western crépusculaire qui démythifie de manière implacable la ruée vers l'or en Californie. L'album s'ouvre sur un long flash-back qui, s'il manque un peu de rythme, demeure intéressant en cela qu'il pose le contexte, qu'il dépeint parfaitement le climat de folie qui s'est emparé des Etats-Unis en cette fin de XIXe siècle et qu'il situe les personnages principaux. Peu à peu, cependant, le western traditionnel, en fait une aventure humaine, cède la place à un drame intimiste dans lequel un jeune homme perverti par la fièvre de l'or perd, en plus de son innocence et de sa candeur, ni plus ni moins que son humanité, voire son âme. L'idée des échanges épistolaires entre les deux amis, puis entre Clyde et la famille d'Alex donne plus de corps à l'intrigue. Les dialogues entre chercheurs d'or sont justes, ciselés, particulièrement savoureux. De plus, Philippe Thirault se donne le temps de développer la psychologie de ses personnages, laissant doucement mais inéluctablement Clyde Morgan s'endurcir et s'enfoncer dans le mensonge. A la fin de ce premier opus, ce mensonge semble régir sa nouvelle vie aussi bien privée que professionnelle. Marc Malès quant à lui fait revivre toute l'horreur de cette époque dramatique au travers de planches saisissantes et flamboyantes. Son dessin réaliste joue beaucoup sur les contrastes, fait alterner les traits durs, burinés, déformés et repoussants des prospecteurs fous, avec le visage encore bien juvénile de Clyde et celui aristocratique, doux et pur, d'Héléna, les paysages grandioses, rustres, et indomptés de l'Ouest sauvage avec les décors urbains plus ou moins policés ou civilisés. L'emploi de la couleur directe, avec une dominante de tons sépia, ocre et brun rouge, restitue bien l'ambiance western et l'atmosphère de poussière et de canicule propre à la Californie.

Un récit poignant dont on lira la suite avec intérêt.

MGRB

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