Le petit bleu de la côte Ouest

MANCHETTE, Jacques TARDI

Humanoïdes Associés, 2005
coll. HUMANO.HUMANO., 15,50 euros



Paris, années Giscard
Il est deux heures et demi ou peut-être trois heures et quart du matin. Dans sa Mercedes gris acier, Georges Gerfaut roule sur le boulevard périphérique extérieur. Cet homme de moins de 40 ans, ingénieur de formation, est cadre commercial dans une filiale du groupe ITT. Il est marié à Béatrice, une attachée de presse free-lance et père de deux petites filles...
Il roule à 145 km/h. Avant de s'engager sur le périphérique, il a bu 5 verres de bourbon 4 Roses et absorbé deux comprimés d'un barbiturique puissant. Un lecteur de K7 diffuse du jazz de style West Coast : du Gerry Mulligan, du Jimmy Guiffre, du Bud Shank, du Chico Hamilton... Au cours de l'année écoulée, " Georges qui file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique là, a tué au moins deux hommes... et une chienne bullmastiff... ".

Il y a quelque semaines paraissait dans la prestigieuse collection QUARTO, l'intégrale, en un volume de plus de 1300 pages, de tous les romans noirs de Jean Patrick Manchette. Evènement fort attendu par les fans, encore nombreux, du père du neo-polar, décédé il y a 10 ans à présent.
Et voici que sort un album de BD Le petit bleu de la côte Ouest, adapté et dessiné par Tardi, d'après le roman culte de Manchette paru en 1976. Ce n'est pas la première fois que Tardi s'attaque à une oeoeuvre de Manchette. Ils avaient tous deux travaillé sur Fatal, projet abandonné au bout de 21 planches... Les deux amis avaient ensuite collaboré pour " griffu " : " radioscopie désenchantée d'une certaine violence politique et sociale des années Giscard.. " (Christophe Quillien dans Epok).
Ce n'est pas non plus la première fois que Tardi entreprend de se colleter avec la littérature. Outre Manchette, le maître de la BD française a déjà adapté avec le succès qu'on connaît, Céline, Léo Malet, Daeninckx, Vautrin, Pennac... pas mal !
Cette adaptation du Petit bleu... est parfaitement rigoureuse et fidèle au polar de Manchette. Tardi a repris au mot près, à la virgule près le texte du roman : " J'ai essayé de garder un maximum du texte... à condition qu'il ne redouble pas l'image évidement, parce que je trouve qu'il y a des phrases qui sont au scalpel, extrêmement dures, acérées... qui à la fois, définissent bien l'époque, les préoccupations du personnage etc. et qui portent vraiment. C'est un regard très dur sur ces années 76... " (UBIK Magazine/ France 5/)
Tardi est surtout resté fidèle à l'esprit de Manchette, à son humour caustique, à son héros Georges Gerfaut, en proie au malaise des cadres et qui pour son plus grand malheur ( ?) s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
Dans ce road movie sanglant, Tardi et Manchette sont à leur meilleur... Et Tardi, " l'amoureux du détail ", l'artiste qui prend autant de plaisir à se documenter qu'à dessiner, nous montre une fois de plus qu'il demeure un " maître en matière de transposition ", un génial re-créateur (" Je refais le plan du roman, chapitre par chapitre, ce qui me permet d'avoir une vue d'ensemble et puis de savoir aussi la documentation que j'aurais à chercher... " UBIK Magazine /France5), un dessinateur qui par " la simple magie du noir et blanc " nous entraîne dans la folle cavale de Georges gerfaut, le cadre banal qui va, petit à petit, prendre conscience de l'inanité de son existence.....
Pas gai mais terriblement efficace ! Une réussite totale ! On en redemande !

Tardi a annoncé deux autre adaptations de Manchette... on s'en réjouit d'avance ! !

Roque Le Gall


Georges Gerfaut est un peu déprimé : il boit beaucoup et tourne en voiture sur le périphérique parisien. Par hasard, il est témoin d'une poursuite en voiture et accompagne la victime à l'hôpital. Georges est poursuivi par les deux tueurs qui avaient cherché précédemment à tuer. A l'occasion d'un bain sur la plage de ses vacances, les tueurs tentent de l'éliminer. La poursuite continue sur l'autoroute et à Paris. Gerfaut tue l'un des deux et s'échappe en prenant le train. Tombé du train, il se réfugie en pleine forêt chez le caporal Raguse chez qui il restera longtemps.

Un vrai Tardi : un héros un peu déboussolé, assez déprimé, un peu froid et sans grande expression de ses sentiments. Un dessin noir, genre polar de tous les jours. On se laisse prendre dans cette ambiance triste et noire. Les persos sont très marqués, en dehors de Gerfaut qui a quelque chose de Jean Pierre Bacri, apparaissent le caporal qui n'a presque jamais été soldat mais plutôt aujourd'hui vieillard au grand coeoeur, les tueurs froids et hautains mais malgré tout branchés par Spiderman ou le clochard un peu monstrueux. Tout cela fait un vrai monde un peu désespéré. Un regret, il y a beaucoup de texte et ça ralentit parfois de façon un peu pénible le rythme du scénario.

Marc Suquet


Georges Gerfaut, cadre commercial sans histoires, file sur le périphérique, l'esprit passablement embrumé par l'alcool, comme cherchant à s'isoler du monde au volant de sa bagnole. Flash-back. Tout a commencé quand Gerfaut a été le témoin d'un accident de voiture et qu'il a conduit l'automobiliste rescapé à l'hôpital. Pris en chasse par deux tueurs qui en avaient après cet automobiliste, Gerfaut perdra peu à peu pied avec la réalité et cherchera à s'échapper de sa petite vie tranquille en même temps qu'aux deux hommes de main...

" Rions encore une fois des feuillistes qui affirment sempiternellement de tel ou tel ouvrage qu'il est davantage qu'un "Roman policier". Le roman noir, grandes têtes molles, ne vous a pas attendus pour se faire une stature que la plupart des écoles romanesques de ce siècle ont échoué à atteindre. ", Manchette, " Notes noires ", Polar n° 15, mai 1995. (cité en préface)

C'est donc à l'archétype du roman noir que nous avons affaire ici : un homme ordinaire acculé malgré lui dans une situation inextricable et s'enfonçant peu à peu dans les tréfonds de son âme, plus tourmentée que lui-même ne l'imaginait. Nouvelle collaboration (malheureusement posthume) de Tardi avec un écrivain, Le petit bleu de la côte Ouest est une parfaite réussite, et l'on n'en attendait pas moins du talentueux dessinateur. L'ambiance, glauque à souhait est impeccablement rendue, la sobriété du texte et du dessin réussissant à exprimer subtilement l'évolution de la psychologie du personnage principal. C'est noir, très noir, passionnant, troublant... N'y a-t-il pas un peu de ce Gerfaut en chacun de nous ? Un petit déclic nous pousserait-il, nous aussi, à tout plaquer aussi subitement ? Pour aller plus loin, il ne restera plus au lecteur séduit qu'à se tourner vers l'oeoeuvre originale de Jean-Patrick Manchette.

Mikael Cabon

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