French Tabloïds

Jean-Hugues OPPEL

Rivages, 2005
coll. Rivages/Thriller, 18,50 euros



Jean-Hugues Oppel compose avec French Tabloïds un ouvrage remarquable par la pression qu'il fait peser sur le lecteur. On se plaît à rêver que ce soit pure fiction mais la matière première du récit est criante de vérité dans la mémoire encore blessée, honteuse, voire repentante du lecteur. La méthode de Jean-Hugues Oppel est simple : il démontre en suivant simplement l'axe chronologique la manière dont on s'y est pris pour faire bourrer les urnes et obtenir un score à l'africaine en faveur de not' bon président.

Le point de départ est clair : sachant que si JC n'est pas réélu, il encourt une peine de prison, il faut le faire réélire à tout prix. Ce prix est décerné à une agence occulte mais efficace qui grenouille et instrumentalise l'opinion publique via les médias, tous les médias : presse écrite, radio et TV. Et on relit jusqu'à la nausée (à la fin, on ne lit plus d'ailleurs : on constate simplement le nombre de pages) les gros titres assenés pendant plus d'un an aux Français pour les conduire à penser vivre dans l'insécurité. L'équation étant claire : si les Français vivent dans la frustration et l'insécurité, ils voteront massivement pour le Borgne qui se retrouvera au second tour avant le challenger et face au champion. Dans cette configuration, le champion est assuré de garder la main !
Le récit est construit de manière alternée entre ces titres et divers personnages : Jacques Lerois, flic de l'ombre, Simon Pierry et ses complices de l'agence occulte, Hélène Carvelle, fliquette sympa et sincère, Piers Goodwhile, le fabricant du coup de théâtre final et Victor Courcaillet, futur Nemrod diabolique, la main manipulée puis manipulatrice, sans même le savoir.

La construction dramatique est à la mesure des meilleures tragédies grecques ou drames shakespeariens : tout le monde connaît la fin mais ne peut s'empêcher d'éprouver un plaisir bizarre à assister au déroulement implacable de la machine tragique dont l'auteur détaille ici un mécanisme diabolique mais sans doute prêt à redémarrer à la prochaine occasion.
Le récit est parfois un peu long mais on ne pourrait en aucun cas abandonner ce livre en cours de route.
Ça fait peur, ça parle de démocraties dévoyées où l'on laisse croire au citoyen qu'il a la liberté maximale alors que son cerveau est conditionné sans qu'il puisse s'y opposer. Ça remue la culpabilité et l'amertume.

La dernière page du livre porte un mot en très gros caractères après la mention "à la une" : NON.
Vous vous en souveniez ?
Vous vous en êtes souvenu ?

Valérie Rodier-Bellec


Au saut de la louve

Jean-Hugues OPPEL

Rivages, 2004
coll. Rivages noir, 7,95 euros



Les Français n'aiment pas les recueils de nouvelles. Pourtant ceux-ci sont l'occasion d'apprécier la palette du talent d'un auteur. Ainsi en est-il du recueil Au saut de la louve qui réunit 20 nouvelles écrites par Jean-Hugues Oppel entre 1995 et 2003, les plus souvent dans des revues. Bien sûr, le niveau est inégal et on préfère les nouvelles brèves et efficaces comportant une véritable chute comme L'odeur et le bruit qui décline de manière délicieusement inconvenante et avec une sacrée avance le thème de la canicule mortelle pour les vieux. On rit bien de certaines nouvelles basées sur un jeu de mots (plus ou moins foireux, d'ailleurs) placé en titre ou en pointe. Ces nouvelles sont aussi souvent en forme d'hommage à des auteurs plus connus, voire cultes comme ce titre : L'assassin habite au 31. Oppel forge ainsi sa vraie marque de fabrique, ironique et cruelle à souhait, tout comme ses phrases nominales qui composent de très courts paragraphes et créent d'emblée une atmosphère propice à plonger le lecteur dans la courte histoire. On est moins emballé par la première nouvelle qui donne son titre au recueil et d'autres qui paraissent moins efficaces car elles étirent assez mollement leur trame narrative, comme tentées peut-être par une forme romanesque plus ambitieuse mais non aboutie. Globalement on apprécie cependant l'aspect ludique et vif, le style alerte de ces nouvelles où l'on s'amuse, mais peut-être pas toujours autant que l'auteur. On aime aussi la portée critique (politique et sociale) de beaucoup de ces nouvelles noires tout comme la manière de peindre les âmes de nos contemporains. au final, on a passé de bons moments dans ce recueil qu'on a lu lentement parce qu'au fond c'est peut-être le principe de lecture à adopter face à un recueil de nouvelles : ne doit-il pas être un livre de chevet où l'on va butiner à son gré pour entre dans une atmosphère donnée à un moment donné ? Les nouvelles sont si différentes que s'en lire trois ou quatre de suite est déstabilisant ou ne fait que mettre au jour certains tics d'écriture.

Valérie Rodier-Bellec

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