Les Dragons de Château-Croulant.

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2016
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Les auteurs qui ont du succès ont du mal à échapper à ce rituel de réédition qui consiste à écumer leurs fonds de tiroir afin de ficeler un recueil d'inédits. Notre auteur favori de fantasy burlesque ne fait pas exception et l'ouvrage présenté dans cette chronique contient quatorze courts récits. Ces derniers datent des débuts de l'auteur, quand il était journaliste et qu'il arrondissait ses fins de mois en écrivant pour la jeunesse des nouvelles publiées dans le "Bucks Free Press", un hebdomadaire local du Buckinghamshire. Journal qui existe toujours. Il a même un site !

Ces récits sont variés et on y retrouve en germination tout ce qui a fait la grandeur et le charme de l'auteur des Annales du Disque-monde. Goût du burlesque, de la fantaisie, de l'humour, le nonsense britannique dans toute sa splendeur. Il y a même deux des histoires qui sont les prémices du Peuple du Tapis, le premier roman de sir Terry Pratchett. En dehors de ces deux-là, la plupart des nouvelles sont indépendantes les unes des autres et peuvent se lire séparément. Pourquoi pas d'ailleurs à haute voix devant une ou plusieurs jeunes paires d'oreilles captivées ? Comme elles sont courtes, elles conviennent parfaitement à une lecture du soir d'avant sommeil. De bonne qualité, comme tout ce qui m'est passé entre les mains rédigé par ce cher vieil ami, aujourd'hui disparu. Un joli cadeau à faire pour initier un enfant au monde fantaisiste du plus exquis des auteurs. Ne vous privez pas de visiter encore les coulisses de sa belle créativité...

Marion Godefroid-Richert


  

La Couronne du berger

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2016
Le dernier roman du Disque-Monde, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Très chère Tiphaine Patraque,

Permets-moi tout d'abord de vous remercier vivement, toi et ton papa - paix à son âme - de ces nouvelles que je n'espérais plus. Tu vois, quand nous avons appris qu'il était malade, nous avions tous le sentiment que ses histoires jetées au vent et rattrapées fébrilement par les collectionneurs de lubies écrites que nous sommes étaient comptées, et nous avons accueilli chacune de celles qui nous sont parvenues avec gratitude (pour ceux qui veulent savoir de quoi je parle, c'est chroniqué sur le site). Je m'étais pour ma part résignée à te laisser grandir loin, hors de ma vue. Et puis voilà que tu reviens pour ton grand final, sur ton Causse natal. Ce qui t'arrive est sombre et lumineux à la fois, et sonne comme un véritable au revoir.

Ainsi, mémé Ciredutemps nous a quittés ? Comment emprunter les pas de ce mentor hors du commun ? Il n'y avait que toi pour lui succéder en tous cas ! C'est bien qu'elle ait eu le temps de t'y préparer un peu. Mais bon, perfectionniste comme tu es, tu as bien du mal à t'y faire au début, comme tu le dis si bien. Ces chaussures sont trop grandes, tu le sens. Elles laissent passer l'air, elles ne sont pas faites pour tes pieds, ou bien ce sont eux qui ne leur vont pas. Et en plus, tu ne peux vraiment pas te permettre de négliger tes ouailles habituelles, alors entre Lancre et le Causse, tu finis par passer autant de temps sur ton balai que dans ta chaumière.

La gageure était compliquée. Et puis tu es si cabocharde aussi ! Demander de l'aide, ça arrive à tout le monde, il fallait juste te convaincre que tu n'avouais aucun échec. Sacrée Tiphaine, tu m'as bien surprise quand même avec ton idée de t'adjoindre un garçon noble et désargenté accompagné d'un bouc. Très moderne et pour autant très conforme à la tradition, pour une sorcière tout ce qu'il y a de plus traditionnellement éduquée à ne pas utiliser de magie ! Mais bon, il a du talent ce garçon "tisseur de calme", alors tu aurais tort de ne pas t'en servir.

Quand j'y pense, que de chemin parcouru depuis que tu assommais les croquemitaines à coup de poêle à frire. Tu vois, les gens qui ont cru en toi avaient raison sur toute la ligne ! Tes parents, mémé Patraque, la kelda des Feegles et les autres, tu leur fais honneur. Non seulement tu finis par trouver ta voie, dans ton pays-sous-la vague, mais tu arrives à maintenir les vieilles alliances et même à en créer de nouvelles contre les nobliaux, ennemis millénaires de l'humanité (et des autres aussi, ce ne sont pas les gobelins qui vont me contredire à ce sujet). Certains ont pu croire un peu que le départ d'Esméralda Ciredutemps sonnait le tocsin du retour aux âges sombres, mais tu es là. Tu veilles. Jamais tant que tu seras à ton poste les tourmenteurs n'auront la voie libre. Quelle merveilleuse sorcière tu es devenue...

Il est temps de te dire au revoir à mon tour, Tiphaine Patraque. Ton père spirituel te laisse au seul poste que tu aies jamais convoité sans jamais oser te l'avouer, et nous abandonne à notre sort, pour chercher d'autres conteurs de lubies. Nous sommes dans l'entre-deux, un peu tristes et un peu gais à la fois. Il va nous manquer, et nous reviendrons de temps en temps voir où tu en es, entre moutons, correspondance amoureuse un peu guindée avec ton cher-et-tendre et têtologie.

Bon courage à toi, la place de tes livres sur nos étagères n'a plus besoin de rallonge à présent.

Marion Godefroid-Richert


  

La Longue Utopie

Stephen BAXTER, Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2016
La Longue Terre, T. 4, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Mikael Cabon



Nous voici projetés avec ce quatrième et avant-dernier tome dans la dimension galactique. Les héros de cette (longue) aventure ont tous pris des directions différentes :

- Lobsang, après avoir organisé ses funérailles, "renaît" dans la peau de George. Accompagné de sa femme Agnes et de leur fils Ben, il tente sur les conseils de Sally Lindsay de vivre une vie paisible sur Terre-Ouest 1 217 756.

- Josué Valiente, quant à lui, se penche sur ses origines avec le concours du révérend Azikiwe. Cette recherche prend sa source dans l'Angleterre victorienne et se poursuit jusqu'à nos jours.

- Les "Suivants" sont toujours sur la piste de leurs pairs afin de les amener dans le seul endroit qui pour eux est sûr.

Tout cela pourrait durer indéfiniment. C'est sans compter sur la découverte par des enfants en Terre-Ouest 1 217 756 d'une espèce inconnue qui pourrait menacer au-delà de cette communauté sympathique l'avenir même de la Longue Terre.

Tous ces personnages vont alors devoir oeuvrer ensemble et même pour certains sans espoir de retour.

Encore une fois, j'ai été transportée "ailleurs" par ce récit avec une envie sincère de retrouver tous les protagonistes. Comme mon amie Marion, bien que n'ayant pas trouvé les trois premiers tomes inachevés, j'ai apprécié que les réponses aux nombreuses questions développées dans La Longue Terre, La Longue Guerre et La Longue Mars trouvent ici des réponses.

En effet les recherches d'Azikiwe vont nous en apprendre plus sur les passeurs "naturels", sur l'inquiétude latente de Josué qu'il partage avec les trolls, sur la nature des "Suivants" et le rôle qu'ils ont à jouer, et enfin sur cette Utopie d'un renouveau confrontée à la réalité et aux menaces qu'elle peut apporter.

Il me faudra attendre encore un peu, malgré mon impatience, pour connaître le dénouement de ce récit avec la sortie du cinquième et dernier tome.

Annecat


Pas besoin de revenir sur l'intrigue de ce quatrième tome, brillamment restituée par la divine Anne-Catherine. A propos de ce récit choral et rédigé à quatre mains, difficile de faire un résumé qui donne le goût de se plonger dans l'intrigue plus que le pitch de départ, qui est pour cette pentalogie suffisamment alléchant (si vous voulez savoir de quoi il est question, prière de se rendre sur les chroniques précédentes sur le site). J'en entends râler d'ici : et bla bla l'anglicisation rampante de notre magnifique langue maternelle, que vient faire dans une chronique littéraire une petite brioche industrielle parfumée au choix à la confiture ou bien au chocolat ? Eh bien, il faut savoir qu'à ce jour on (je) n'ai pas trouvé de terme adéquat en français pour désigner une idée de départ d'oeuvre de fiction qui tient en quelques mots concis. C'est vous dire qu'il est heureux que je ne me sois pas lancée dans la traduction pour gagner ma vie, ni même dans la pâtisserie. Avec mon bol habituel de toute façon, j'aurais peut-être échoué chez Whiskas à élaborer des recettes de gâteau d'anniversaire pour animal de compagnie diabétique.

Mais bon, tout ceci ne vous renseigne pas beaucoup sur La Longue Utopie. Tout comme Anne-Catherine, enchantée d'avoir des réponses à quelques questions, heureuse des nouvelles aventures des héros, un peu frustrée des pistes qui s'achèvent en impasse ou bien s'évaporent dans le néant. Ce qui m'a plu dans ce quatrième volet est cette idée reposante d'une alternative décroissante à l'expansion vorace humaine. Les auteurs permettent le fantasme d'un avenir possible où, vivant dans une bande restreinte de réalités parallèles, des colons pourraient subvenir à leurs besoins par glanage, chasse modérée et troc relatif. Cela abolit de fait la notion d'accumulation de biens matériels, cette maraude permanente nécessitant une légèreté de bagage et un recentrage personnel sur d'autres préoccupations que capitalistes. Pourquoi pas même imaginer une humanité en quête d'équilibre plutôt que de prospérité, plus apte à la contemplation qu'à la conquête ? Dans le récit, cela concerne toute une proportion des jeunes générations nées dans la Longue Terre, qui ont connu de près la Primeterre et vu le résultat des erreurs historiques commises par l'ensemble des peuples humains. Ce quatrième tome a une teinte un peu plus philosophique que les précédents. Même les Suivants y acquièrent une aura plus apaisée que dans La longue Mars, le tome précédent. Ambitieux, et un peu nostalgique. Il faut certainement y voir le reflet de la peine du survivant, puisque Terry Pratchett nous a quittés entretemps.

Enfin, moi aussi je reste à l'affût du dernier tome et de la conclusion de cette inhabituelle aventure humaine et littéraire. Vivement la longue... fin ?

Marion Godefroid-Richert


  

La Longue Mars

Stephen BAXTER, Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2015
La Longue Terre, T. 3, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Mikael Cabon



Troisième tome de la longue terre, ce roman continue à développer la thématique entamée dans le premier opus et sa riche arborescence. Plusieurs intrigues évoluent séparément dans cet ouvrage : émergence d'une sorte de mutants qui se dénomment eux-mêmes les Suivants, retrouvailles de Sally et de son père en vue de l'exploration de Mars et de ses mondes parallèles, voyage à deux twains par le commandant Kauffman vers les confins de la Longue Terre-Ouest, et aussi dévastation de la Primeterre par une éruption du volcan Yellowstone qui rend la majorité de la planète inhabitable pour plusieurs siècles. Ces quatre grandes lignes directrices se côtoient et se croisent plus ou moins en fonction des péripéties inventées par les deux auteurs de cette ambitieuse saga. On suit en majorité le voyage de Sally et l'identification des Suivants en tant que groupe distinct. Bien sûr Josué et Lobsang participent activement à plusieurs de ces intrigues et forment une sorte de lien entre les différents fils du récit. Je ne développe pas mais c'est voulu, totalement dans un esprit "teasing" très commercial !

Comme je l'avais dit précédemment pour le deuxième tome (La Longue Guerre, chroniqué sur le site) : une histoire pleine de bonnes idées, des hypothèses intéressantes à foison, un même regard critique et cependant plein de foi sur notre pauvre espèce, nos deux compères s'en sont donné à coeur joie. Mais il me reste, comme la dernière fois, un goût d'inachevé. Les idées auraient pu, ou dû, être plus développées. Les personnages principaux n'évoluent pas et restent cantonnés à des archétypes intéressants mais un peu courts. En bref, il y a matière à écrire deux ou trois fois plus de pages à chaque fois avec le matériau brut apporté par ces deux merveilleux cerveaux. D'où une vraie frustration de lecteur/trice. Ca reste passionnant mais on a envie de pouvoir annoter la marge quand on a refermé la 408e page du récit : très bon, mais à développer, comme les profs de lettres aux temps anciens où on rédigeait des dissertations de français en troisième (oui oui je sais, pour certaines ça fait plus longtemps que pour d'autres !). Il paraît qu'on aura encore droit à plusieurs tomes avant la clôture. Largement de quoi corriger le tir, même si Stephen Baxter va devoir finir tout seul ce grand oeuvre, maintenant que sir Terry Pratchett nous a quittés. Snif ! Et en même temps chouette !

Marion Godefroid-Richert


  

Déraillé

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2014
Les Annales du Disque-Monde, T. 35, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Voici ce que rapporte à Moite Von Lipwig le douteux privilège d'être le meilleur filou enjôleur de la merveilleuse cité d'Ankh-Morpork : le seigneur Veterini l'a un peu trop à la bonne pour sa santé, et il lui confie des tâches toujours plus ardues. Après tout, maintenant qu'il a remis sur pied la poste municipale (dans Timbré, du même auteur que je ne saurais trop vous recommander, chronique disponible sur le site !) et la banque (dans Monnayé, pareillement réussi ; chroniqué aussi), il lui reste des trous dans son emploi du temps. Laisser un Moite inoccupé serait du gâchis. Aussi le voilà qui se retrouve poussé par un monsieur à qui on ne dit jamais non (sinon on a droit aux chatons - et pas comme vous pensez !) à se mêler d'un projet qui pourrait bien changer la face plate du Disque-monde : un jeune hurluberlu très doué a trouvé le moyen de dompter la vapeur. Il a construit une très grosse machine qui se propulse (presque) toute seule sur des barres en métal parallèles, et l'a baptisée du doux nom de Poutrelle-de-fer. Une invention merveilleuse qui a fait tomber sous son charme tous les habitants de la cité, et en premier lieu Henri Roi, le "roi de la rivière d'or". Le petit génie de la mécanique, le vieux monsieur très entreprenant et l'escroc séduisant vont s'allier pour faire du train la révolution la plus importante qu'ait connu le dos de la grande A-Tuin. Ca ne plaît bien sûr pas à tout le monde. Dans l'ombre des mines les plus sombres du Schmaltzberg, les grags fomentent un putsch : le chemin de fer est une abomination qui ne doit pas exister, car synonyme de mort de la vraie nanitude ?

Ah oui. Je sais bien. Pour ceux qui n'ont jamais lu un seul livre des Annales du Disque-Monde, les trois dernières phrases de mon résumé sont parfaitement incompréhensibles. Ben oui, mes cocos, mais on vous l'a déjà dit combien de fois que Terry Pratchett est trop topissime pour pouvoir s'en passer ? Z-avez qu'à lire les ouvrages déjà chroniqués par mézigue. Na !

Dans un registre un peu plus constructif, qu'il vous suffise de savoir qu'à la lecture de l'ouvrage, mon résumé devient rapidement beaucoup plus clair. On aurait pu craindre qu'à l'aune de sa pénible maladie (cf l'article qui lui est consacré dans la fameuse encyclopédie en ligne que je ne nommerai pas) le grand Terry ne s'amoindrisse, voire n'arrête tout simplement de publier.* Eh bien on ne peut que se féliciter qu'il n'en soit rien. C'est toujours aussi bon de retrouver sa prose malicieuse et son analyse fine des travers de nos sociétés modernes. Il parodie avec talent tout ce qu'il lui plaît de croquer, ici en pagaille : la vitesse, l'obscurantisme, la partisanerie, le modernisme, et surtout et toujours les préjugés. L'auteur se paie en plus le plaisir de faire faire participer quasiment l'intégralité de ses personnages récurrents au déroulé de son histoire (le commissaire Vimaire, la Mort, l'archichancelier Ridculle, etc.). Certains sont réduits à une participation de type caméo, comme au cinéma, mais il est plaisant de tomber dessus au détour d'une phrase. En bref, du régal de lecture.

* Cette chronique a été rédigée avant le funeste 12 mars 2015 (Note du Webmestre).

Marion Godefroid-Richert


  

La Longue Guerre

Stephen BAXTER, Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2014
La Longue Terre, T. 2, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Mikael Cabon



Depuis la découverte du Passage, la Terre, ou plutôt la Primeterre comme on l'appelle à présent, a bien changé. L'humanité s'est clivée en deux sous-groupes distincts : ceux qui sont restés, ceux qui sont partis. La diaspora humaine s'est répandue dans des millions de mondes parallèles, ce qui fait dire aujourd'hui aux scientifiques comme aux religieux que nous sommes à l'abri de l'extinction totale. Plus une météorite ne nous fait peur ! Nous ne connaîtrons pas le sort des dinosaures... Cela fait vingt ans maintenant que les pionniers/colons aménagent des communautés plus ou moins autarciques, idylliques, mystiques, etc. essaimées de plus en plus loin de notre monde d'origine. Lobsang et Josué se sont quittés fâchés, Sally Linsay continue d'arpenter la longue Terre avec passion et égale misanthropie. Nous sommes entrés en contact avec plusieurs espèces évoluées : les trolls, mais également les kobolds et les beagles (non je ne vous dirai rien, vous n'avez qu'à lire !). Nous nous sommes comportés comme d'habitude, comme des crétins finis dans une grande majorité de cas tristement illustratifs. Et un hurluberlu fascisant à la tête des Prime-USA a décidé pour couronner le tout de lancer une armée de dirigeables (des twains, comme on les appelle) à travers les mondes afin de réaffirmer l'autorité de la Primeterre sur ses migrants. Bien entendu un autre hurluberlu utopiste a riposté en publiant une déclaration d'indépendance des mondes colonisés, l'intitulant "Déclaration de Walhalla".

La Longue Guerre va-t-elle commencer ? Sommes-nous assez idiots pour réitérer cette sotte habitude de prendre les armes malgré l'évanouissement de la principale cause des guerres de ces deux derniers millénaires, à savoir la conquête de territoires et des richesses qui y sont attachées ? Renouvellerons-nous aussi cette consternante tradition qui consiste à asservir les étrangers pacifiques et différents que nous rencontrons (les trolls pour ne citer qu'eux) ? Que de défis en perspective...

Les deux auteurs continuent de filer leur métaphore du renouvellement humain avec un récit confortablement installé dans son rythme de croisière. Les personnages du premier tome n'évoluent pas beaucoup mais continuent à remplir leur rôle. Il y a de nouveaux arrivants intriguants, j'ai pour ma part apprécié l'intervention du révérend Azikiwe (je vous laisse le plaisir de le découvrir). Ce deuxième récit tient honorablement les promesses du premier, mais sans plus. On y trouve une somme de questions philosophiques assez intéressantes mais pas assez exploitées, une limite de l'écriture à quatre mains ? Par exemple, j'aime cette idée que nous pourrions arrêter de nous taper dessus stérilement si nous avions suffisamment de place pour nous sauver loin à chaque fois qu'on vient nous voir avec un fusil à la main. Mais quelque part l'idée n'est pas assez développée ni étayée. Ce que j'attends d'un récit de SF de qualité, c'est entre autres une démonstration convaincante (avec en plus un certain sens du suspense ou bien un récit un peu serré, qui tient en haleine). Or on ne m'ôtera pas de l'idée que la compétition est inscrite dans nos comportements depuis si longtemps qu'il faudrait plus qu'une génération pour s'en débarrasser, ce qui n'a pas l'air d'être l'opinion des deux compères qui pilotent l'histoire. Enfin bon, je chipote là-dessus mais loin de moi l'idée de prétendre que je ne me suis pas plu à lire la suite des aventures de Lobsang et Josué. J'ai eu une petite déception toutefois. Josué est marié, a un enfant à présent. Mais ce nouveau statut de notre asocial préféré, qui est devenu également le maire de sa communauté, reste à l'état d'ébauche et n'est pas vraiment intégré dans son personnage. De même Lobsang, qui n'est pas plus creusé dans ce tome que dans le précédent, reste un concept plus qu'une vraie personne. Moralité, j'attends avec plaisir un troisième tome mais sans impatience.

Marion Godefroid-Richert


  

Le Monde merveilleux du caca

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2013
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Que celui qui n'a jamais lu une des Annales du Disque-Monde avec Samuel Vimaire, le commissaire divisionnaire du guet d'Ankh-Morpork, lève le doigt ! Vous risquez d'être un peu perdu par cet ouvrage court et rigolo prétendument écrit par Melle Félicité Bidel, qui est pourtant à l'origine de la collection très personnelle du petit Sam dans la dernière apparition de son père (Coup de tabac, déjà chroniqué sur ce site !). C'est un des petits plaisirs de l'auteur que de nous régaler de "romans du Disque-Monde". Celui-ci est un peu particulier car censément à destination des enfants. On navigue de fait dans Ankh-Morpork de manière inédite pendant les 123 pages qui le constituent, croisant nombre de personnages secondaires voire tertiaires du monde de Terry Pratchett. Le petit Geoffroy visite donc tout ce qui ressemble de près ou de loin à des lieux d'aisance dans la ville tentaculaire qui est le lieu privilégié d'un certain nombre de hauts faits des personnages récurrents des Annales. Il accomplit même un petit périple avec Henri Roi, l'empereur de la crotte d'Ankh-Morpork, ce qui lui a valu d'être anobli par le seigneur Veterini. C'est un petit livre sympa a destination des petits comme des grands. Les uns y trouveront matière à moult fascination pour les déjections diverses et leur utilisation. Les autres retrouveront avec plaisir quelques figures typiques de la loufoquerie toute britannique de sir Terry. Sans oublier au passage le côté éducatif non fastidieux autour de l'apprentissage de l'hygiène... le beurre et l'argent du beurre, en somme ! Comme d'habitude une réussite.

Marion Godefroid-Richert


  

Roublard

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2013
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Au milieu du XIXe siècle, Londres se développe sur un certain nombre d'arpents de terrain recouverts de gens plus ou moins argentés et d'une couche conséquente de crasse. Cette dernière s'évacue en partie grâce à la pluie et à un réseau souterrain d'égouts ingénieux (à l'époque fréquentable car on n'avait pas encore mis au point cette invention très choquante qu'est le tout-à-l'égout, bien que la haute bourgeoisie se soit mise depuis peu à éliminer souterrainement ses commodités par ce circuit non prévu initialement). Lors de chaque averse un flot souterrain riche en débris organiques divers (mais pas que) se déverse dans les conduits qui truffent le sous-sol de la mégalopole. On y trouve aussi avec un peu de chance, un soupçon d'habitude et une touche de talent des pièces de monnaie variées, des bijoux et autres babioles. Voilà qui permet à toute une faune de gens sans ressource de subsister jusqu'à la saison prochaine. On les nomme "ravageurs" car ils fouillent la vase pour en extraire tout trésor revendable. Parmi eux, un jeune homme un peu plus cortiqué que les autres. Sa vivacité et son humour gouailleur l'on fait surnommer Roublard par tout ce que Londres compte d'affranchis. Une vie avec un avenir plus qu'incertain, malgré ce que son ami Salomon Cohen tente de lui inculquer comme règles de survie. Mais ça, c'est jusqu'au jour où un orage violent et le hasard font surgir devant lui une belle jeune femme blonde face à deux brutes qui lui veulent manifestement du mal. Son sang ne fait alors qu'un tour, il s'interpose... et commence alors pour lui un périple semé d'embûches vers le danger, l'amour et un futur prometteur ! Il sera aidé par des figures hautes en couleur : Charles Dickens soi-même pour commencer, Salomon le survivant (un lointain ancêtre casher de Ken avec moins de muscles et plus de neurones), la richissime Angela Burdett-Coutts et bien d'autres, prestigieux ou moins mais très déterminés. Toute une promesse d'aventure !

Même en dehors des Annales du Disque-Monde, l'ami Pratchett continue à nous régaler. Les années passant, il sait discrètement se renouveler. Là où avant le burlesque et la loufoquerie faisaient tout le sel d'une prose inspirée, c'est maintenant l'humanisme, la débrouillardise, la noblesse du petit peuple, la misère des bas-fonds qui font la matière de ses romans. Il y a toujours la "Pratchett touch", une tonalité très British, humour pince-sans-rire et billevesées en tous genres qui ponctuent le récit et le relèvent de l'ordinaire chronique historico-dramatique. Et puis l'auteur se fait plaisir en convoquant de grandes figures de la littérature et de la politique d'il y a deux siècles. Il s'en explique notamment dans quelques pages à la fin du livre pour resituer simplement les personnages réels qui sont cités et/ou utilisés dans son histoire. Je me permettrai juste de citer pour mémoire l'apparition du fameux Sweeney Todd, le barbier de Fleet street, présenté ici sous un jour différent de celui de Tim Burton et Johnny Depp. On rit moins mais on se passionne tout autant pour les aventures du jeune héros au coeur pur et à l'éthique souple (modelable aux circonstances, sujet à pondération par les nécessités imposées, adaptable pour tout dire, pas très rigoureuse par rapport aux canons de la décence classique mais tout à fait morale par ailleurs). Bien sûr certains pourront se récrier que l'intrigue est classique (certes), et les personnages un peu convenus (quand c'est bien fait ça ne gêne pas !) mais on se laisse plaisamment porter par ce one-shot qui fait une jolie pause dans la bibliographie de sir Terence, romantique et digne, discrètement panachée. De toute façon ça fait des années que je dis que je suis amoureuse du travail de cet écrivain, ce n'est pas dans une de mes chroniques que vous pourrez trouver mépris ou dénigrement pour cet auteur que j'admire. Je revendique mon parti-pris positif, na ! Roublard, un livre à offrir pour Noël ou Pâques, de 7 à 77 ans...

Marion Godefroid-Richert


  

La Longue Terre

Stephen BAXTER, Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2013
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Mikael Cabon



Le saviez-vous ? Grâce à une pomme de terre, du fil de cuivre et une planchette en bois (plus quelques colifichets) vous pouvez voyager. Pas n'importe où cependant, vous arrivez sur Terre - au même endroit, certes - mais sur une autre version de notre bonne vieille planète. Il en existe une infinité, de ces terres parallèles. Des planètes de rechange innombrables qui pourraient permettre de régler d'un coup les problèmes de pollution, alimentation, pénurie en matières premières de l'humanité inconséquente. Seulement voilà, comme pour toutes les grandes avancées humaines, chaque médaille a son revers. Certaines personnes ne peuvent pas "traverser", d'autres sont des passeurs-nés, ce qui déclenche envie et colère chez les premiers. Les gouvernements de la Primeterre ont du mal à stabiliser économie et société, ou bien ce qui en reste. Et que faire des grandes inconnues qu'apportent ces nouveaux édens pour les vieilles civilisations que nous sommes ? Pour répondre à ces multiples questions, un tandem curieux se forme : Josué Valienté, un explorateur misanthrope et asocial doué pour le passage autonome, et Lobsang, un réparateur de motocyclettes tibétain réincarné en distributeur de soda (!). La "Longue Terre", comme elle est dénommée à présent, recèle bien des mystères et les deux compères entament une passionnante mais périlleuse quête en dirigeable afin de les découvrir.

Plaisant postulat de départ, plaisants auteurs, plaisants développements. L'intrigue s'installe en douceur, prend le temps de poser personnages et situations, de laisser la place à des développements intéressants et à des problématiques classiques mais joliment renouvelées de la science-fiction. N'est-ce pas le rêve de tous les écolos de la planète, une terre de rechange où nous pourrions repartir de zéro en établissant une charte de bon comportement humain ? Alors une infinité de Terres, où cela pourrait-il nous conduire ? Qu'en ferions-nous ? Laisser tomber la conquête spatiale, entamer une exploration systématique de multiples mondes où l'évolution a suivi des embranchements différents, subi des circonstances extérieures légèrement variantes, un fantasme de paléontologue sous acide à la portée de tous les habitants de la planète... Et les conflits qui résultent de cette promesse de renouveau, économiques, idéologiques, spirituels, etc. Un roman très prometteur que celui-ci. Néanmoins nous en sommes encore au premier tome, et les dernières péripéties des deux explorateurs permettent d'imaginer une suite des plus passionnantes. Vivement donc La Longue Guerre, et les développements que les deux auteurs vont imaginer à partir de ce premier récit.

Marion Godefroid-Richert


  

Coup de tabac

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2012
Les Annales du Disque-Monde, T. 34



Samuel Vimaire a besoin de vacances, tout le monde le dit. Ce n'est pas une vie, de diriger le guet d'Ankh-Morpork depuis tant d'années sans faire de pause. Sybil, Vétérini, le capitaine Carotte et jusqu'au petit Sam se sont donc ligués pour expédier l'irascible commissaire divisionnaire à la campagne, dans une propriété familiale des Ramkin. Joie de la villégiature, Sam Vimaire n'a pas posé le pied dans le domaine que lui sautent dessus, dans le désordre et non exhaustivement : des gobelins, des thés dansants, un cadavre, la disparition du forgeron, et plein de visites passionnantes sur la thématique de la collection de son fils, à savoir la coprologie animalière. Des vacances sans enquête ne seraient pas tout à fait des vacances !

Profitons d'un des derniers tomes dont nous pourrons nous régaler : ce plaisir ne se renouvellera plus si souvent à présent. Samuel Vimaire fait partie de ces personnages récurrents des Annales du Disque-Monde qui ont extrêmement évolué au fil du temps. Du premier tome où il apparaît comme poivrot quasiment irrécupérable à cet opus, que de chemin parcouru ! Il est devenu la référence absolue de la lutte contre le crime jusqu'à Quirm. Père et époux comblé, assoiffé de justice, défenseur de la veuve et de l'orphelin, pourfendeur de dragon et j'en passe. On peut blaguer l'auteur sur la tendance mystique qu'il peaufine sur sa fin de carrière, mais il est très exactement là où ses lecteurs l'attendent. Moins loufoque, plus habité, chantre d'une certaine philosophie de la fraternité, flirtant avec le surnaturel, tel est le Terry Pratchett auquel s'habituent ses lecteurs à la lecture de ses derniers crus. On rit un petit peu moins, mais on se régale tout autant. Et il est sain par les temps qui courent que nos auteurs favoris nous aident à garder récréativement l'oeil sur les valeurs essentielles : on est toujours le gobelin de quelqu'un. Camarades, tous unis et toutes ces sortes de choses. Enfin bon, encore un volume dont il faut se porter acquéreur.

Marion Godefroid-Richert


  

Je m'habillerai de nuit

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2011
Un roman du Disque-monde



Où l'on retrouve Tiphaine Patraque. Sorcière fromagère, amie émérite, protégée des Nac Mac Feegle (les fameux et troublants ch'tits hommes libres), Tiphaine a maintenant seize ans. C'est fou ce que son métier/grand oeuvre/sacerdoce se complexifie à mesure qu'il se précise. Tiens, par exemple, on aurait pu penser que la découverte de l'aquarelle était quelque chose de relativement intrigant pour une petite bergère versée plus dans l'occultisme que dans les ouvrages de dame. Et bien, on dira juste que ça dépend de qui pratique cet art et en quelles occasions... La vie sur le Causse est quand même un peu compliquée ces derniers temps, voire un peu tendue quand on porte un chapeau pointu. Voire un peu plus loin que Lancre. Et jusqu'à la grande Ankh-Morpork, être une sorcière se revendique au minimum, tandis que dans l'ombre une menace grandit, si pestilentielle qu'elle ferait fuir Planteur JMTLG lui-même. Et bien entendu, sur qui va fondre cet ennemi millénaire ? Tiphaine n'aura pas trop de tout le clan des hommes bleus et de leur kelda pour se sortir de ce traquenard que lui valent ses actions d'éclat avec l'hiverrier. Miyards !

Une des dernières apparitions de la petite sorcière sans doute, au vu de la maladie que Terry Pratchett a à affronter, ça se déguste comme un oeuf à la coque, avec dévotion et gourmandise. Avec dans le rôle de la mouillette un caméo d'un des premiers personnages féminins des Annales du Disque-monde. Je n'en dis pas plus, histoire de laisser le plaisir de la surprise aux lecteurs avertis. Pour les autres, il sera indispensable de relire le troisième tome de la saga (pas pour l'intrigue du présent roman, mais bien pour combler une lacune impardonnable, vils manants !). On se régale autant que d'habitude au déroulement des péripéties de la demoiselle, secondée par ses calamiteux protecteurs. Avec en prime qui laissera rêveur tout le monde et chacun la description des Nac Mac Feegle attisant un feu en agitant leurs kilts... En bref, si vous doutez de votre vocation pour le tri postal ou bien la programmation neuro-linguistique, lisez les aventures de Tiphaine Patraque et découvrez une profession méconnue, ingrate et sans avenir faite pour vous : la sorcellerie !

Marion Godefroid-Richert


  

Nation

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2010
448 pages. 19 euros



Prenez L'île au trésor de Stevenson, faites de Jim une jeune fille de bonne famille nommée Ermintrude (sic).
Ajoutez le Robinson Crusoë de Defoe, ou Vendredi ou la vie sauvage de Tournier (réécriture du précédent en version jeunesse) en faisant une fois encore du héros une héroïne.
Mêlez au tout quelques mythes maoris, des pirates cannibales, un perroquet mal élevé ainsi qu'un cataclysme destructeur en guise d'introduction.
Traitez pour finir tous ces éléments avec la verve de Terry Pratchett et vous obtenez Nation.
On pourrait croire à lire ce qui précède que ce dernier opus de Pratchett n'est qu'une resucée d'écrits existants, sans autre intérêt que le style de l'auteur (suffisant à mon sens mais peut-être pas pour tous les lecteurs), il n'en est rien, je n'ai fait là que camper grossièrement le contexte.

Comme à son habitude, l'auteur offre plusieurs niveaux de lecture et traite d'une foule de sujets à travers son livre. Sont ainsi abordés la méthodologie scientifique et la transmission du savoir, la relativité de la bienséance, l'accession à la maturité, la diversité culturelle, les fondements de la sociologie et encore bien d'autres sujets dignes de réflexion.
Comme toujours aussi, c'est un ouvrage bourré d'humour, on s'identifie sans peine aux protagonistes et le récit progresse sans accroc, toutes caractéristiques qui le rendent très difficile à lâcher en cours de lecture.

Bref, c'est du Pratchett et du bon. Lisez-le, vous ne le regretterez pas.

Benoit Furet


C'est aujourd'hui le grand jour pour Mau. Il rentre chez lui après avoir survécu à un mois sur l'île des garçons. Et non seulement il a survécu mais il en revient car "l'important dans l'île des garçons c'est d'en partir. On y laissait son âme de garçon et on recevait celle d'un homme une fois de retour dans la Nation". Mais c'est sans compter le raz-de-marée qui va tout emporter sur son île, la population, les cabanes et son âme déposant dans son sillage le Sweet Judy, navire anglais, et sa seule rescapée, Ermintrude, jeune fille de très bonne famille. Totalement coupés de tout ce qui représentait leur monde (leurs traditions, leurs coutumes, leurs langues...) ils vont reconstruire leur Nation avec l'aide de Milo, Pilu, Mme Gargouillis et du vieil Ataba. Mais avec ou sans l'aide de Dieu ?

Tout le monde connaît (en tous cas je l'espère) l'univers résolument fantastique des Annales du Disque-Monde ou du Grand livre des gnomes de Terry Pratchett, livres présentant un regard aiguisé sur les grandes questions de notre monde au travers d'aventures complètement déjantées. Dans Nation, Terry Pratchett adopte un ton plus "sérieux", avec la volonté déclarée de pousser le lecteur à se questionner sur notre monde "réel" : qu'est ce qu'une nation ou, mieux, une nation civilisée ? A quoi tient-elle ? Dans cette création, doit-on y intégrer le passé ou seuls le présent et l'avenir comptent-ils ? Peut-on se passer de Dieu et la volonté de ne plus y croire suffit-elle ? Enfin et surtout faut-il chanter, pour distiller une bonne bière, seize fois "bêê, bêê, le mouton noir" ?
Ce roman est une nouvelle fois foutrement bon, monsieur Pratchett. Alors, enfants, ados mais aussi (et surtout) adultes, laissez-vous emporter et...

"Vivez pour ces instants-là ! Ils vous maintiennent en vie ! Il n'existe pas de meilleur remède que découvrir que l'on s'est trompé ! Qu'est-ce que ta mère t'a mis dans la main quand tu es né, jeune homme ?
- Euh... un télescope en bois, monsieur. Pour que j'aie envie de voir plus loin...
- Bien, bien, et toi, jeune dame ?
- Un bernard-l'ermite bleu, monsieur. Pour que je n'accepte aucune coquille." (p. 431)

Annecat


J'avoue dans ma jeunesse m'être cassé les dents sur le Disque-Monde avec le disque sur les tortues, le tout sur l'éléphant, ou les éléphants sur la tortue... Bref, même pour de la Fantasy, je trouvais ça un peu trop étiré du capillaire (mon côté psycho-rigide sans doute !)

C'est donc vierge en Pratchettisme que j'ai abordé celui-ci, et, ma foi, me voici tentée de rejoindre le culte pratchettien, moi qui déteste les chapelles ! Il paraît que les adeptes se réunissent a la pleine lune et dansent autour de cercles de pierre vêtus de capuchons psalmodiant des "Droulis, Droulas" endiablés, même que si on fait la même chose autour d'une patate ça guérit les verrues ! Enfin, on verra... (Qui verrue verra, ah ah !)

Nation nous raconte l'histoire de Mau et d'Emintrude, le presque roi et la presque reine. Mau revient de l'île des garçons, où l'attendent les siens pour mener à bien la cérémonie qui lui donnera l'âme d'un homme. Las, lorsqu'il revient il découvre son île dévastée par un tsunami, les siens morts ou disparus. Il a tout perdu, y compris lui-même, puisqu'il n'aura jamais d'âme. Mais le tsunami n'a pas fait que prendre, il a aussi donné lorsqu'il a catapulté au milieu de l'île un bateau et son unique survivante : une jeune lady anglaise d'ascendance royale. Tandis que peu à peu affluent de petits groupes de rescapés des îles avoisinantes, ces deux-là sauront surmonter leurs différences et feront des merveilles. Mau se fabriquera une âme cousue main et Ermintrude retrouvera celle que son affreuse grand-mère pétrie de convenances n'a jamais pu lui arracher.

Alors quid de l'aspect Fantasy me direz-vous ? Eh bien un petit peu quand même lorsqu'on y croise des dieux bavards, un bestiaire comprenant des oiseaux dégobilleurs, des pieuvres arboricoles, des cocotiers tueurs, un perroquet mal embouché et j'en oublie !

Mais il est surtout question d'amitié, de tolérance, de grandir, de protèger les siens, de chercher des réponses autres que celles qui nous sont assénées, de trouver un sens à sa vie, et surtout de traite de truie !

En conclusion, ça m'énerve un peu d'en convenir mais c'est vraiment très bon. Allez, je vais mettre mon capuchon. Drouli ! Droula !

Gaëlle


  

monnayé

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2009
448 pages. 20 euros



Dans le tome précédent, on avait quitté un nouveau pion de Havelock Veterini à la tête du service postal d'Ankh-Morpork, soit Moite Von Lipwick, l'ensorceleur filou au charme irrésistible qui fait rire tous et toutes dès qu'il ouvre la bouche, surtout quand c'est pour raconter des salades. Et bien maintenant que la poste centrale marche quasiment comme sur des roulettes, Moite commence à s'ennuyer, surtout quand Adora Belle Chercoeur la passionaria des golems part au loin faire des fouilles dans la plus grande discrétion. Et rien n'est plus dangereux qu'un Moite qui s'ennuie. Veterini est un tyran serviable, et qui a un certain nombre de plans pour sa ville, et ces plans comprennent des sous-chapitres dans lesquels figure en bonne place le rôle d'un homme habile, sans scrupule et doué d'empathie surtout quand il s'agit d'extraire des porte-monnaies les sous qui y dorment dans la quiétude. Tiens ! Mais est-ce que par hasard à ses heures perdues Moite ne se prendrait pas au jeu de redresser la barre de la banque centrale ? Parce qu'il faut bien le dire, depuis qu'elle est aux mains de la famille Prodigue, elle n'est pas dans sa période la plus prospère. De quoi déchaîner quelques passions, dedans, dehors et aux alentours. Il semble qu'une fois de plus Moite Von Lipwick va danser sur un fil tendu, très tendu...

Le roi des nains et son observance scrupuleuse de la législation, les golems humiens, les lectures pour jeunes filles de bonne famille, un navet schizophrène, un vibromasseur reconverti en jouet pour chien, un sous-directeur banquaire qui cache un secret dans une armoire dans sa chambre chez madame Cake l'hôtesse des morts-vivants de la ville, une bague en stygium la matière la plus dangeureuse qui existe, la tête de veau, etc. On pourrait continuer longtemps cet inventaire pas vraiment à la Prévert mais plutôt carrément à la Pratchett et on n'approcherait encore pas vraiment ce festival détonnant que le maître nous a encore réservé pour expliquer à sa manière comment s'édifie un système monétaire qui ne devrait jamais perdre de vue ce sur quoi il est fondé : l'argent n'est que le symbole du geste humain productif, rien de plus. Pas besoin d'or quand on a le travailleur. Après, il est savoureux de regarder les protagonistes de l'histoire inventer le billet de banque, et de constater qu'il existe un hôpital psychiatrique avec une aile réservée uniquement à tous ceux qui se prennent pour Havelock Veterini. Quel talent d'avoir réussi à inventer un autocrate admirable. On serait presque tenté d'y voir une personnalisation de l'écrivain démiurge qui déconstruit et reconstruit au fur et à mesure la cité la plus foutraque de la fantasy moderne. Encore du régal que ce trente-deuxième tome des annales du disque-monde.

Marion Godefroid-Richert


Un tome de plus pour les annales du disque-monde. Un de plus certes mais on en veut encore. Apres la déception de La science du disque-monde et les sorties un peu trop commerciales de déclinaison ces derniers temps, nous revoilà plongé dans une vrai aventure comme sait si bien les écrire et les décrire ce créateur fou. C'est le retour de Moite Von Lipwick qui après avoir inventé le timbre devra encore se triturer les méninges pour sauver sa tête et le système économique d'Ankh-Morpock. Rien ne lui serra épargné et ce n'est pas ses amours grandissants pour Adora Belle Chercoeur qui lui donneront un peu de répit. Terry Pratchett se penche de plus en plus vers la satyre économique et sociale à travers ses héros. Cela n'est pas pour nous déplaire mais le coté fantaisiste de sa fantaisy en souffre parfois malgré la présence de Golems, d'un Igor de plus, de quelques mort-vivants et d'une foultitude de petits détails rigolos. Peut-être que la proximité de l'effondrement de la situation économique mondiale a influencé le pauvre lecteur humain que je suis. Où alors, on s'habitue à ce débordement textuel et plus rien ne nous étonne ? Que M. Pratchett continue encore à nous donner de grands moments de bonheur même si il faut dormir le lendemain de la lecture d'encore un chapitre avant d'aller se coucher mince il est quatre heures du matin allez hop un dernier quand même.

PS : A lire aussi, la petite nouvelle offerte au chanceux avec Cohen le Barbare. Reviens Cohen et attaque Ankh-Morpock. Veterini t'attend.

Roland Drover


  

L'hiverrier

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2009
480 pages. 18 euros



Voilà la troisième des aventures de la merveilleuse Tiphaine Patraque. Elle qui consciencieusement met tout en oeuvre pour devenir une porteuse de chapeau pointu accomplie, fait ses classes là où on l'envoie sans barguigner, finit par faire une bourde d'une ampleur colossale. Ayant accompagné la vieille mademoiselle Trahison à une célébration secrète pour lui prêter ses yeux, Tiphaine a dansé. Malheur ! L'hiverrier est tombé amoureux de la petite bergère apprentie sorcière et la poursuit de ses assiduités fraîches, très très fraîches. Les Nac Mac Feegle et mémé Ciredutemps ont beau être à ses côtés, il semblerait que cette fois Tiphaine doive puiser en elle pour se sortir de ce pétrin. Ah, et puis aussi espérer un preux chevalier en blanche armure...

Les romans du disque-monde sont des bonbons absolus dont on aimerait ne jamais voir la fin. Tiphaine Patraque, ses fromages dont un apprivoisé, ses serviteurs bleus minuscules amateurs de bagarre au langage fleuri, son chapeau pointu et sa correspondance un peu guindée avec le jeune héritier du trône de Lancre. Mémé Ciredutemps et son chaton, nounou Ogg et ses belles-filles, les Nac Mac Feegle et leur art des "aessplications", miyards ! Le ravissement qui prend l'humble amateur(teuse) d'histoires bien troussées lui interdit à jamais de s'endormir le soir sans avoir loué le nom de Terry Pratchett au moins trois fois lors de la journée écoulée. La lecture du présent roman donne envie de se promener aux alentours d'un pub anglais un premier mai afin de surprendre une ronde de danseurs Morris et de vider une pinte à la santé de l'été et de la venue des siestes engourdies dans la chaleur des après-midi sans nuage. Ou bien, c'est selon, de reprendre Les ch'tits hommes libres et Un chapeau de ciel et revoir Tiphaine passer de la fromagerie à la sorcellerie après un petit crochet dans un tumulus rempli d'hommes à la peau bleue de trente centimètres de haut.

Marion Godefroid-Richert


  

La science du disque-monde II: Le globe

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2009
493 pages. 19 euros



Il faut le savoir : notre monde est sorti tout droit de l'imagination débridée des mages de l'université de l'invisible. Ils se sont demandés un jour ce qui se passerait si la terre n'était pas plate mais toute ronde, comme une boule. Oh ! Et puis aussi ce serait rigolo si la magie n'existait pas et que les choses arrivaient à cause de lois physiques précises, pas parce que les dieux jouent aux dés sur Cori Celesti. Et hop ! Le globe-monde était né. Et nous avec. Mais voilà que les nobliaux ont découvert cette fascinante expérience et décidé que cette planète était parfaite pour eux. Foi de Mustrum Ridculle, archichancelier en titre de L'UI, en exil avec sa troupe sur le globe qui n'est pas porté par quatre éléphants sur le dos d'une tortue géante, ça ne se passera pas comme ça. S'ensuivent un certain nombre de péripéties pour contrer les elfes. Ca, c'est pour la partie rédigée par le grand Pratchett. L'intervention des deux autres comparses, c'est pour saisir au cours des allées et venues des mages dans l'Histoire et l'histoire humaines des perches tendues ça et là et clarifier quelques grands et petits principes scientifiques et autres découvertes. Donc tout le livre est une alternance de passages de l'histoire pratchettienne et de chapitres entiers consacrés à, au choix, les théories de l'évolution, la génétique, la paléontologie et autres joyeusetés.

De la difficulté de faire de la vulgarisation scientifique brillante ou au moins habile, voilà quel aurait pu être un autre titre pour cet ouvrage. N'ayant pas lu le premier tome de cette science du disque-monde, je me suis risquée à attraper la chose sans filet. La partie rédigée par le maître du fantasy burlesque est tout aussi réussie que d'habitude, réjouissante et foutraque. Le contraste avec les parties rédigées par les deux autres auteurs est du coup d'autant plus important. Au lieu, comme ça aurait pu être le cas, d'aviver la curiosité du lecteur intrigué par le principe, elle a plutôt tendance à s'éteindre sous le coup des fréquentes ruptures de rythme et c'est dommage. Ce n'est pourtant pas faute d'adorer l'écrivain anglais et d'éprouver un franc appétit pour les bizarreries que les grands esprits de ce monde mettent à jour à force de persévérance, mais voilà : ce mixage d'histoire du disque-monde et d'explicitation de phénomènes physiques abscons n'est pas réussi. Les deux parties du roman se desservent l'une l'autre au lieu de se mettre en valeur. Indépendamment des tribulations des mages, les passages scientifiques sont bien rédigés et pour certains captivants ; on ressort du livre édifié sur la fonction primitive de la trompe chez l'éléphant (certains savants pensent qu'il fut un animal amphibie à cause d'une particularité pulmonaire unique chez les mammifères et que donc sa trompe était une sorte de tuba...un peu dingue, non ?) par exemple. A lire donc, peut-être, mais uniquement avec des marque-pages qui dépassent de deux couleurs différentes : une couleur pour TP, une couleur pour les deux autres, suivant qu'on a envie d'une petite anecdote rinceventienne ou bien de quelques explications scientifiques sympathiques.

Marion Godefroid-Richert


  

Timbré

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2008
Les annales du Disque-Monde, Tome 30
473 pages. 19 euros



Pour ceux qui ignorent encore qui est TP, c'est dommage. Inutile de présenter l'auteur. Inpensable d'expliquer ce qu'est son oeuvre phare. Reportez-vous aux précédentes chroniques ! Vous avez raté la saga la plus géniale de ces trente dernières années, malheureux. Pour les autres, attaquez directement.

Les annales du disque-monde s'enrichissent pour ce trentième opus d'un personnage plus que nécessaire en ces temps de disette du service public : un directeur de la poste centrale d'Ankh-Morpork. Il faut dire que le seigneur Vétérini n'y va comme d'habitude pas par quatre chemins quand il a ce qu'il appelle une divergence de point de vue avec certains de ses administrés. Il y va plus raisonnablement par huit, voire dix chemins (sans compter les détours). Ca tombe mal pour Moite von Lipwig, il est là juste au moment où il faut (ou pas, c'est selon) pour aider l'oligarque de la cité la plus connue du disque-monde à contrer à sa manière les manoeuvres de quelques-uns pour s'approprier les tours clic-clac et par là régner sur le monde des communications publiques et privées. Les sémaphores sont devenus en moins de temps qu'il ne faut pour le dire indispensables à la vie de la capitale et même du continent. Toute personne qui s'en rendrait maître serait du coup seule détentrice des flux d'information circulants et détiendrait un pouvoir plus important que celui du dictateur... Heureusement Havelock est prévoyant et Moite est talentueux, surtout pour tricher et agir malhonnêtement (mais attention, uniquement envers les autres filous, on a sa dignité). Malgré ses dons incroyables en ce qui concerne duperie et subterfuge, il lui faudra le concours de forts et puissants alliés pour triompher de ses adversaires, et qui plus est incorruptibles : en un mot comme en cent les golems.

Pour ce cru-ci, TP s'est attaqué au mythe désormais fondateur du nouveau millénaire : l'information illimitée. On dirait bien que dans sa grande sagesse, l'auteur grand-breton tient à rappeler qu'il est bon et souhaitable de profiter des avancées technologiques de son temps, sans pour autant renoncer à ce qui a précédé les dites avancées. Toutes les histoires racontées dans les annales du disque-monde ont ceci en commun qu'elles peuvent toujours se lire à plusieurs niveaux d'interprétation différents. Au premier degré c'est toujours réjouissant : personnages originaux, situations loufoques, anachronismes bien dosés, fantastique et comique bien équilibrés. Au deuxième degré on obtient une observation fine des petits et grands travers de nos vieilles sociétés post-industrielles privilégiées et souvent déconnectées du réel. Dans Timbré on reconnaît sans peine une critique assumée d'internet et un avertissement subtil sur la dépendance inconsidérée que nous pouvons avoir envers cet incroyable outil. On peut aussi se contenter d'un plaisir de lecture intact puisqu'il se renouvelle à chaque nouvelle livraison. Ami Terry Pratchett, encore une fois chapeau bas.

Marion Godefroid-Richert


  

Jeu de nains

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2008
Les annales du Disque-Monde, Tome 31
442 pages. 19 euros



Il y a peu résonnait sur la planète pratchettophile l'un des pires coups de tonnerre envisageables : notre maître vénéré est malade. Les annales du disque-monde seront bientôt coupées de leur source-mère. Il devient donc précieux, le plus petit des opuscules publié par L'Atalante... Il ne faut donc que se pencher avec un peu plus d'avidité, de gourmandise et de respect sur le dernier tome paru des ADDM : Jeu de nains .

Soit une transposition comme d'habitude très réussie du conflit séculaire troll-nain à Ankh-Morpork. Le commissaire divisionnaire Samuel Vimaire doit jongler avec de plus en plus de balles au fil des histoires qui le mettent en scène. On voit dans la présente le caporal Chicard être mis progressivement au rancard par l'âge, la hiérarchie et l'amour d'une somptueuse strip-teaseuse (ce qui ne laissera pas d'étonner le lecteur assidu de TP), le guet accueillir sa première vampire-ruban noir (pour la plus grande "joie" d'Angua) , le majordome de dame Sybil être un as de la manipulation du pic à glace... et le petit Sam convertir malgré lui son père aux joies de la littérature morporkienne ! Tout cela bien sûr chevauche la nouvelle enquête brûlante qui agite les orfèvres : le grag Broilacuisse se serait fait rectifier le casque à coup de massue. Massue de troll qui plus est. Si Sam Vimaire veut éviter que la vallée de Koom, bataille mythique entre nains et trolls, ne se rejoue dans les rues de la capitale la plus foutraque du disque-monde, il va devoir jouer serré entre les manoeuvres des différentes factions extrémistes des deux bords. Pas le couteau le plus affûté du tiroir, le commissaire ? C'est ce qu'on va voir. Et pour commencer à se dérouiller les méninges, rien de tel qu'une petite partie de jeu de Thud...

Heureux ou damné que vous êtes, si vous n'avez jamais plongé votre nez à l'intérieur de la saga la plus dévianto-comique de la fantasy du vingtième siècle. Heureux car il vous reste 32 livres ébouriffants à découvrir ( plus les petits à côtés ), damné car vous avez jusqu'ici résisté aux appels répétés du pied de votre chroniqueuse pour vous laisser tenter. Ne cherchez pas, allez-y. C'est d'une oeuvre nobellisable dont on parle (euh ... ). Bref , que dire qui n'a pas été dit cent fois ? C'est drôle. Les trouvailles de TP sont délicieuses (le croirez-vous ? Sam Vimaire a un blackberry, oups !). Et ses personnages gagnent en profondeur à chaque remise de couvert. Et s'il n'y avait que ça, mais le bougre britannique sait donner une double interprétation à tous ses romans. Celui-ci par exemple, il ne faut pas trop faire d'efforts d'imagination pour le transposer sous des cieux plus terrestres et bien actuels, pas trop loin de notre Europe repue dans une certaine bande de G... entre p...niens et i...liens. La résolution du conflit du roman est d'une sagesse et d'une simplicité rares, parfaitement inenvisageable dans l'état actuel des choses à l'échelle humaine et moyen-orientale. Dommage. On se contentera de rêver en attendant le prochain roman de TP pour une salutaire dose d'optimisme.

Marion Godefroid-Richert


La huitième couleur

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 1996



Serait-il encore possible de n'avoir encore jamais entendu parler de l'oeuvre la plus justement célèbre de Terry Pratchett, écrivain de science-fiction anglais, génialement doué pour la "déconnade" et au talent de conteur incontestable ? "Les annales du Disque-Monde"... Un cycle débridé, complètement foldingue, original et cohérent, une série importante (plus de vingt-cinq titres parus outre-Manche) qui ne ressemble à rien d'autre de connu, passionnante, truculente, vraiment très réjouissante, tout à la fois éminemment distrayante et dans le même temps profonde et émouvante, une série qui tient tout à la fois de la farce et de l'allégorie, grâce à laquelle on ne peut que se régaler - pour peu bien sûr qu'on apprécie le burlesque -, dont on savoure l'inventivité, la démesure, mais encore la justesse, l'efficacité et la causticité de la critique sociale, la précision des descriptions, ainsi que l'originalité du style très personnel de l'auteur et la vivacité de son écriture. A ne surtout pas rater, donc ! Quand on commence l'un ou l'autre des tomes qui composent "Les annales du Disque-Monde", difficile de lever le nez avant le dénouement ! Cela s'ingurgite en quelques heures. On va de surprise en surprise, on s'évade, on se prend de sympathie pour les personnages à la fois pittoresques et attachants... et impossible de réfréner le rire qui vous prend ! Et puis l'envie vous prend de relire ce roman encore et encore, ne serait-ce que pour l'infime plaisir - mais ô combien jubilatoire ! - de débusquer, au fil des pages, une de ces innombrables "private jokes" glissés ici et là et qui forcément vous ont échappé à la première, deuxième voire troisième lecture.

Monument littéraire picaresque, foisonnant et abouti, le cycle des "Annales du Disque-Monde" qui remporte un succès mérité fait bel et bien partie de ces sagas de légende qu'il n'est plus nécessaire de présenter... Quoique !... Ne serait ce que parce que revient au britannique Terry Pratchett le mérite immense d'avoir créé avec cette série de romans enthousiasmants un genre à part entière : la fantasy burlesque et parce que cela fait bien plaisir d'évoquer ces romans qu'on aime et dont on ne se lasse pas !

Le principe même du Disque-Monde laisse rêveur : un monde plat - avec en son centre un énorme pic rocheux -, reposant sur le dos de quatre éléphants géants - citons pour mémoire Bérilia, Tubul, Tiphon l'Immense et Erakine - eux-mêmes juchés sur la carapace d'une gigantesque tortue, la grande A'Tuin. Un soleil miniature tourne, comme de bien entendu, autour de ce monde fantastique bordé par une cascade dont les eaux se déversent dans le vide sidéral, forçant d'ailleurs, au passage de son orbite assez inhabituelle, un des éléphants à lever une patte arrière de manière à le laisser passer... Les absurdités drolatiques peuplent les pages du génial auteur, tous les petits détails sont prétextes à des clins d'oeil hilarants. Les personnages auxquels Terry Pratchett donnent vie héritent d'ailleurs souvent de dons calamiteux qui les plongent, pour notre plus grande joie, dans des aventures pour le moins rocambolesques.

Prenons la plus connue et récurrente victime de l'imagination débridée de l'auteur : Rincevent, le mage le plus pitoyable de tout le disque-monde. Son incapacité totale à exercer le moindre sort ne serait pas si désespérante - pour lui - s'il n'était pas également doté d'un talent de compétition inégalable pour se mettre dans des situations inextricablement dangereuses pour sa vie et celle de son entourage : il fait preuve d'un don certain pour toujours sauter à pieds joints dans un foutu pétrin. Dans "La huitième couleur", Rincevent se retrouve par exemple en charge du seul exemplaire présent de touriste à Ankh-Morpork - la capitale du disque-monde -, l'inénarrable Deuxfleurs et son bagage magique. Cela va le conduire entres autres mésaventures à déclencher le plus grand incendie de l'histoire de la ville par l'intermédiaire de l'hache-sueur-rance (!), à rencontrer le plus grand héros de tous les temps, Cohen le barbare, et à aller visiter les contre-fins de l'océan du bord, histoire de découvrir enfin la réponse à la grande question métaphysique : "Quel est le sexe de la grande A'Tuin ?"

Bref, du bonheur en lecture. Bienvenue dans le monde de Terry Pratchett, unique auteur au monde pour qui la Mort, squelette ambulant certes, n'en est pas moins de sexe masculin !

Marion Godefroid-Richert


La huitième fille

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 1994



Horreur et putréfaction ! Un caprice du destin a fait que, avant de trépasser, le mage Tambour Billette a légué son bourdon, non pas au huitième fils du huitième fils, comme il est de coutume, mais à sa huitième fille... Eskarina. Il va y en avoir des hommes à convaincre dans cette histoire ! Et ce ne sera pas chose aisée... Eh oui d'abord, les femmes peuvent être mages, même si elles feraient mieux de devenir sorcières ! Mémé Ciredutemps ne sera pas de trop pour aider la demoiselle à accomplir son destin. Pour commencer, elle fera son possible pour ramener Esk dans le giron de la seule magie "qui vaille le coup", mais le bourdon est un adversaire de taille. Apprendre à concilier ? Pourquoi pas ! Simon, le jeune futur mage bègue et prodige, deviendra lui aussi un atout dans la conquête de l'université de l'invisible. Car c'est là la quête dans laquelle Eskarina s'est lancée. Les murs de l'école des mages d'Ankh-Morpork la sublime n'ont pas fini de trembler !...

Toujours foutraque mais toujours aussi cohérent, le monde de Terry Pratchett accouche encore d'une créature hors du commun. Sorte de compromis improbable entre la chanteuse de variété Rika Zaraï et l'héroïne de bande dessinée Carmen Crü, voilà mémé Ciredutemps, maîtresse incontestée des herbes et potions à Trou d'Ucques, unique détentrice de toutes les ficelles de la têtologie qui n'est autre que l'art et la science de comprendre comment fonctionnent ceux qui l'entourent de manière à ne pas avoir à utiliser de pouvoirs qui pourraient être difficiles à contrôler. L'invasion de son espace vital par le bourdon maudit que Tambour Billette a légué à sa fille donne lieu, comme d'habitude, à d'hilarants faces à faces, tant il est vrai que Terry Pratchett aime à plonger les protagonistes de ses romans dans des situations invraisemblables, plus loufoques et délirantes les unes que les autres. La jeune Eskarina, quant à elle, découvrira la vie et le monde, tout au long de la route qui la mène à Ankh-Morpork. Une nouvelle occasion pour nous, lecteurs gourmands et réjouis, de poursuivre notre découverte des merveilles aussi improbables qu'inattendues que recèle le disque-monde. Citons pour mémoire les Zoïdes et leurs écoles de mensonges, les nains réparateurs de balais volants ou bien encore l'archimage Biseauté, nouveau directeur calamiteux de l'université de l'invisible...

Petit à petit, livre après livre, le lecteur s'amuse comme un petit fou en découvrant l'univers du disque-monde et se délecte d'un tel feu d'artifice de délires et d'imagination, et cela d'autant plus qu'humour et dérision sont toujours au rendez-vous. Traduire "Les annales du Disque-Monde" sans trahir peu ou prou son auteur relève de la haute voltige. Mention spéciale à Patrick Couton, le traducteur génial - le mot n'est pas trop fort ! - de cette série culte en français, pour la qualité, l'intelligence et la cohérence de l'adaptation des jeux de mots, clins d'oe'oeil et autres subtilités "so british" dont Terry Pratchett aime à truffer ses intrigues. La tâche, sans conteste est colossale, Patrick Couton parfaitement à la hauteur, s'en sort avec les honneurs. Un vrai bonheur de lecture qui réjouira adolescents et adultes !

Marion Godefroid-Richert


Le huitième sortilège

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 1994



Suite directe du premier tome, "Le huitième sortilège" continue de nous relater les tribulations du touriste Deuxfleurs et de l'apprenti mage Rincevent sur le disque-monde - un monde plat reposant sur le dos de quatre énormes éléphants, eux-mêmes portés par la grande A'Tuin, faut-il le répéter.

Cette fois, tous les mages d'Ankh-Morpork sont lancés à la poursuite de leur calamiteux confrère qui abrite bien malgré lui dans un recoin de son crâne un des huit sortilèges majeurs. Il faut dire que ce sortilège s'est réfugié là un jour de pari malheureux où l'étudiant en magie s'était approché un peu trop près du plus prestigieux et du plus puissant des livres de l'université de l'invisible. Il se trouve en effet qu'une monstrueuse étoile rouge approche à grande vitesse, menaçant le disque-monde. Au sein de l'université, certains pensent qu'il est temps d'ouvrir l'In-Octavo et de le lire pour sauver la planète, tandis que certains autres, convaincus du contraire, viendront au secours de Rincevent. Citons pour mémoire la Mort, le bagage qui se déplace suivant son bon vouloir, sans oublier le plus grand guerrier de tous les temps : Cohen le barbare...

Comment dire en deux mots tout ce que représente Terry Pratchett pour la science-fantasy ? Il est cet Objet Littéraire Non Identifié de légende que personne ne peut égaler dans la loufoquerie, un auteur unique en son genre et à ce jour encore inégalé, maître incontesté de ce courant de la fantasy que les Anglo-saxons nomment light fantasy...

Tout au long de cette saga fleuve que constituent "Les annales du Disque-Monde", les incroyables aventures de Rincevent, de la Mort, de mémé Ciredutemps, pour ne parler que des personnages - ils sont légion ! - les plus récurrents de Terry Pratchett, enchantent et ravissent les pré-adolescents que nous sommes tous restés. "La huitième couleur" et "Le huitième sortilège" plantent merveilleusement le décor de la genèse de celui qui va devenir le parangon de l'antihéros de la fantasy moderne. A la fin de ce deuxième tome, Rincevent va hériter de ce qui deviendra sa Némésis, son plus grand fardeau : le bagage. Qui d'autre que Terry Pratchett aurait pu inventer cet incroyable objet magique capable de se défendre tout seul, en fait une malle en bois pourvue de centaines de pieds et d'un appétit insatiable qui accompagnera, pendant toutes "Les annales", le magicien le moins doué de toute l'histoire, celui dont la cohabitation forcée de plus de vingt ans avec un sortilège majeur qu'il ne lancera jamais l'empêchera pour toujours d'en mémoriser d'autres. Et que dire alors de Cohen le barbare, quatre-vingts ans et plus du tout de dents, le plus grand des guerriers, une légende vivante, sorte d'hybride improbable de l'humoriste Sim et du grand Gengis Khan, qui inventera avec l'aide d'un diamantaire l'arme ultime de la diction du troisième âge : le dents-sciées ?...

Tout aussi jubilatoire que "La huitième couleur", impossible de résister au "Huitième sortilège" que l'on savoure comme une gourmandise de la première à la dernière page. Chapeau bas devant Terry Pratchett, le Rabelais de la fantasy !

Marion Godefroid-Richert

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