Country Blues

Claude BATHANY

Métailié, 2010



Kreizh Breizh Blues

D'abord d'abord y'a l'aîné
Lui qui a l'air buté
Une gueule de contre-exemple
Il s'appelle Jean-Bruno
N'aime que les films pornos
Et un peu les lapins
Il a été boxeur
Une marmule dans son genre
Et très peu de cervelle
Une cervelle en jachère
Mais trois années sur trois
Cause que très rarement
Et quand il daigne causer
C'est pour dire des conneries
Viré de l'abattoir
Il ne quitte plus la ferme
Agoraphobe on dit
Il y construit un mur
Pour pas qu'on vienne chez lui
Pour pas qu'on vienne chez eux
Veut pas être dérangé
La ferme n'est pas un zoo
Et sans s'en rendre compte
Il construit chaque jour
Sa propre prison
A la fois maton et taulard !

Et puis y a le Dany
Le moins fêlé de tous
Avec sa gueule d'amour
Sa tête à claques
Se prend pour un playboy
Quand il enfourche sa mob
Playboy rural
Rivé à ses vaches
Un troupeau à gérer
Et des filles à draguer
Même les femmes mariées
Un vrai queutard laitier
Comme le dit sa soeur.

Sa soeur parlons-en
Elle se prénomme Cécile
Elle n'aime pas les hommes
Elle préfère les femmes
Mais son truc c'est les armes
Anciennes de préférence
Voulait être gendarme
Mais a échoué aux tests
Ca situe le niveau...

Quant au petit dernier
Le dernier des Argol
Lucas de son prénom
Mon crétin de frangin
Comme le dit Cécile
Plus crétin que les autres ?
A part conduire sa voiturette
Customisée s'il vous plaît
Et klaxonner sans cesse
Pour effrayer les étourneaux
Ne fait rien de ses journées
Sinon faire babiller sa figurine
Sa figurine ? Olive il l'a nommée
Lucas marionnettiste ventriloque
Et schizophrène !

Dans cette ferme perdue
Au milieu de nulle part
Au pied des Monts d'Arrée
Il reste la mère
La tête toute cramée
Depuis vingt ans déjà
Vingt ans déjà
Que le drame arriva...
Mais chut n'en parlons pas !

Mentionnons les Moullec
Une drôle de famille
Habitant le village
Ils ont leur importance
Mais ce serait trop long
Que de tout raconter
Sachez donc seulement
Qu'au drame du passé
Ils sont bien tous mêlés
Et deux fois plutôt qu'une
N'ouvrez pas leurs placards
Ils sont pleins de cadavres

Voici qu'arrive Flora
Qui est cette jeune fille
Surgie de nulle part
Mystérieuse zonarde
Qui semble bien connaître
L'histoire des Argol   
Tout comme celle des Moullec
Bientôt un autre drame ?

"Dans la famille, on est trois gars et une fille tous en âge de procréer et pas un qui ait eu la riche idée de pondre un mouflet, comme si on voulait arrêter net le processus, ne pas renouveler certaines erreurs." (p. 17)

J'avais beaucoup aimé le premier roman de Claude Bathany, Last Exit to Brest. La rencontre de l'auteur, chaleureux et fort sympathique, dans une (LA) grande librairie brestoise, le 7 février 2007, avait également été plus qu'intéressante. Pas de chance cette fois-ci pour Claude Bathany ! J'ai entrepris la lecture de son deuxième roman après des lectures de romans de Romain Slocombe, de Jean-Bernard Pouy, d'Arnaldur Indridason, de Jack O'Connell, de Dominique Manotti, de James Lee Burke, de John Harvey. Inutile de dire que ce n'était pas gagné d'avance pour lui ! Loin de là !
Je n'ai donc pas aimé Country Blues...
Même pas vrai, j'ai ADORE !
Comment vous convaincre de lire ce superbe roman noir sans trop "déflorer le sujet" ? En effet, j'estime en avoir déjà beaucoup trop dit dans la première partie de cette chronique.
Tout d'abord, l'intrigue. Elle est simple : c'est l'histoire sombre des enfants Argol, une famille détruite, fracassée par "un traumatisme initial" et qui vit complètement retirée du monde, dans une ferme, au coeur des Monts d'Arrée. L'auteur raconte leur vie pendant vingt-quatre heures. "Huis-clos dans un espace isolé"
Les personnages. Totalement déjantés ! Plus on les découvre, plus ils deviennent attendrissants, tant ils sont pitoyables et pathétiques...
La forme. Très originale ! Claude Bathany a construit un roman polyphonique. Tour à tour, les différents personnages prennent la parole. Ainsi, tour à tour, le lecteur s'identifie à chaque personnage et une même scène peut être vue de façon différente. Mais laissons parler l'auteur : "écrire un récit linéaire avec des flics qui enquêtent, ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse... J'avais envie de réunir des récits éclatés..." (source : entretien avec la librairie Dialogues)
Pari réussi ! L'entrecroisement des voix éclaire petit à petit le drame. Petit à petit, les pièces du puzzle finissent par s'emboîter. Et le lecteur finit par comprendre que... Mais non ! Est-ce vraiment possible que... ?
Totalement diabolique !
Claude Bathany nous offre un roman noir, désespéré, dérangeant, parfois glauque. Un blues rural à la limite du supportable. L'atmosphère est parfois oppressante, quasi irrespirable...
Oui mais, voilà... A l'instar des grands maîtres américains (on pense spontanément à Jim Thompson, ou encore à Charles Williams, alors que l'auteur dit avoir surtout été influencé par Mary Flannery O'Connor... que je ne connais pas, sorry !), il y a mis deux ingrédients qui aident à supporter la noirceur de l'intrigue : l'écriture (et quelle écriture !) et l'humour noir. Résultat : le lecteur hésite entre "les rires et les pleurs".
Je vous recommande donc vivement la lecture de ce roman noir armoricain qui n'a rien à envier aux meilleurs romans noirs... américains !

Roque Le Gall


  

Last Exit to Brest

Claude BATHANY

Métailié, 2007



C'est tout d'abord le titre qui m'a frappé : Last exit to Brest. La référence à Hubert Selby Jr était plus qu'évidente. Son Last exit to Brooklyn m'avait rudement secoué et il figure encore en bonne place dans ma bibliothèque. Ensuite la maison d'édition : Métailié. Un gage de qualité : Anne-Marie (je crois qu'elle s'appelle comme ça) Métailié publie des auteurs et des ouvrages qui sortent de l'ordinaire. L'auteur ? Claude Bathany, né en 1962 à Brest. " Inconnu au bataillon "... et pour cause : " Last exit to Brest " est son premier roman (c'est écrit sur la quatrième de couverture). Si mes souvenirs sont bons Last exit to Brooklyn était également le premier roman de Selby... un bon présage ? Inutile de tergiverser... quelques minutes plus tard, je me présentais à la caisse de " Dialogues "...

La semaine suivante, j'ai pu constater que le roman se trouvait dans notre fameuse " caisse rouge ", là où sont gardés les livres que nous avons à chroniquer (j'avais déjà terminé ma lecture et je souhaitais parler en bien de ce premier roman). C'est alors que j'ai appris la venue de l'auteur à Brest. La curiosité m'a poussé à descendre de mon quartier pour rencontrer Claude Bathany au " Café de Dialogues ". Plutôt que de rédiger une chronique classique... et ennuyeuse, j'ai décidé de vous ennuyer avec le compte rendu (quelque peu incomplet) de cette rencontre, qui s'est tenue le 7 février.

Une animatrice dynamique et sympathique, qui connaissait très bien son sujet, était chargée de mener les débats. Elle n'était manifestement pas une adepte du grand Oscar Wilde qui se plaisait à dire : " Je ne lis jamais les livres dont je dois faire la critique. Je ne veux pas être influencé ! " Elle a tout d'abord fait les présentations : " Claude Bathany est un auteur du cru, un auteur Brestois, même s'il n'habite plus Brest depuis quelques années. Il a ainsi pu prendre un certain recul par rapport à cette ville. C'est son premier livre, un petit livre sorti le 11 janvier 2007 et que l'on lit facilement. Pour l'instant, il a été l'objet de bonnes critiques : Libération, Télérama, etc. C'est un polar qui se passe à Brest dans les années 90. Ambiance rock'n roll, bière et pubs... "

Claude Bathany (un peu crispé mais qui va peu à peu se détendre...) : " C'est l'histoire d'un agent de sécurité, Alban Le Gall, qui après le meurtre de son amant, devient le manager du groupe de rock Last exit to Brest... D'autres crimes vont avoir lieu et Alban Le Gall va s'apercevoir que tout est connecté. Ce qui m'intéressait c'était de faire le portrait de rockers. Faille dans son physique, faille dans son vécu... "

Deux parties dans ce livre, deux faces comme dans un vinyl d'autrefois. Une galerie de portraits, chaque fin de portrait étant suivie d'un article dans le Télégramme de Brest.

" Alban Le Gall, le narrateur, raconte mes différents évènements avec sa vision à lui... Cette première partie se révèle plus déconstruite que la Face B (le dénouement). J'ai tenté de recréer l'ambiance brestoise, une ambiance noire et rock'n roll... J'ai vécu à Saint-Renan et venais faire la fête, "tirer des pistes à Brest", "la Liverpool bretonne" qui me fascinait tout comme le rock... La distance et la distanciation ont favorisé l'écriture de ce livre. J'ai essayé de faire partager mon image fantasmée de Brest, ville grise mais pleine de poésie malgré tout... L'un des lieux principaux du roman se trouve être le Larsen, sorte de pub brestois rock'n roll. "

(En parlant de ce pub, il me revient à la mémoire que les micros de Dialogues fonctionnaient plutôt mal ce soir là... effet Larsen ?)

On y retrouve souvent le personnage central, Alban Le Gall, qui nous raconte l'histoire, son histoire. Ce gros nounours sympathique, doux, humain, obsédé par Brest et le rock'n roll n'a qu'un désir : protéger les autres. Certes le roman a un coté un peu glauque mais il est aussi rempli de poésie. D'ailleurs, Alban Le Gall n'écrit-il pas de la poésie durant ses longs moments de solitude, une poésie ancrée dans ce qu'est Brest, dans ce qu'est le Rock ?...

Au cours de l'entretien nous apprendrons que Claude Bathany n'est pas vraiment un spécialiste de rock (il écoute plus volontiers de la musique classique), même si son fantasme majeur aurait été de jouer de la guitare électrique : " je n'ai jamais touché une guitare électrique de ma vie " précise t-il avec regret. Dans les années 90 il a écrit un premier roman resté dans les tiroirs : " au point de vue de l'écriture, ce n'est pas tellement ça ! ... ". Il écrit des nouvelles. Il sortira peut être un jour un bouquin sur " le milieu du théâtre à Paris ". Il ne pense pas ré-écrire sur le rock ou sur Brest, " la ville lumière " de son adolescence. Par contre, il a commencé à plancher sur un roman d'anticipation, un roman influencé par P. K. Dick, auteur qu'il apprécie beaucoup. Il aime également H. Mankell et Malcom Lowry. " Je picore pas mal ", dit-il en évoquant ses lectures...

La conclusion sera celle de l'animatrice, très efficace tout au long du débat : " Bonne chance à l'auteur, au livre, au livre suivant ! "

Roque Le Gall

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