L'Affaire Léon Sadorski

Romain SLOCOMBE

Robert Laffont, 2016



"Si l'on s'apitoyait sur tous les sorts, on n'arriverait à rien." (p. 73)

"Tout est clair et net, la France et Paris peuvent compter sur Sadorski et ses camarades pour faire régner l'ordre." (p. 260)

Paris, début avril 1942. Après douze années de vie commune, Léon Sadorski est toujours amoureux d'Yvette, sa femme, ce qui ne l'empêche pas de s'offrir "de petits extras" et de lui cacher "des désirs pervers" qu'il a du mal a refouler. Né en Tunisie en 1900, d'origine alsacienne en plus de polonaise, Léon Sadorski est "un bon Français" : engagé volontaire en 1917, Médaille militaire et Croix de guerre... Il est pétainiste et antisémite. Il déteste les francs-maçons, "les terroristes"... Il n'aime pas trop les Allemands mais leur reconnaît une certaine efficacité. "Un bon Français", vraiment...

Léon Sadorski - Sado, comme l'appellent ses collègues et ses indics - est Inspecteur à la 3e Section des Renseignements généraux. Policier expérimenté, efficace. Un flair, de l'instinct. Son travail ? Contrôler, arrêter les Juifs avant de les envoyer à Drancy. Il se montre très zélé dans l'accomplissement de cette tâche et tout le monde le considère comme un bon flic. Oh bien sûr, il est un peu menteur, tricheur, manipulateur... Il n'est pas contre les pots-de-vin pour améliorer l'ordinaire et offrir des cadeaux à Yvette. Il les accepte, les sollicite, les exige... Un bon flic très corruptible !

Brusquement "convoqué" à Berlin en tant que témoin dans une affaire, Léon Sadorski est emprisonné et quelque peu malmené... Le but de la Gestapo : en faire son informateur privilégié, sa taupe à la Préfecture de police. La première mission qu'il se voit confier : retrouver une de ses anciennes maîtresses, Thérèse Gerst, que la Gestapo soupçonne d'être une espionne russe. Notre policier zélé va, de plus, se lancer seul, sans en faire part à quiconque, à la recherche des assassins d'une jeune fille droguée des beaux quartiers, réputée pour coucher avec les soldats de la Wehrmacht...

Dans une note bibliographique à la fin de son ouvrage, Romain Slocombe précise : "l'idée de ce livre m'est venue de la découverte fortuite, aux Archives de la Préfecture de police, d'un rapport des Renseignements généraux"... Il ajoute : "L'affaire Léon Sadorski" est une fiction... inscrite dans une réalité, celle des activités d'une large fraction de la police française, ses chefs en premier lieu, entre 1940 et 1944 - ici tout particulièrement des hommes de la 3e Section de la direction des Renseignements généraux, et de sa participation active au génocide...

En s'appuyant donc sur une documentation impressionnante, Romain Slocombe a reconstitué cette époque trouble, difficile pour la France. Avec Monsieur le commandant, il avait déjà abordé, avec succès, il y a quelques années, cette époque tourmentée. Mais, dans L'Affaire Léon Sadorski, la France de l'Occupation, de la collaboration est vue du côté des forces de l'ordre et de la police.

 Au centre de l'intrigue, l'inspecteur Léon Sadorski. "Le pire des salauds, le meilleur des enquêteurs". "Un salaud ordinaire" qui profite et abuse de "son petit pouvoir". Un salaud qui, à la fois, fascine et révulse le lecteur, pendant près de 500 pages.
Ce roman noir, très noir, à l'atmosphère lourde, très lourde, ce roman "historique" qui entraîne le lecteur "dans les abîmes de la collaboration et de la mauvaise conscience française" donne à réfléchir non seulement sur l'époque passée, mais encore sur l'époque présente... et future. L'Affaire Léon Sadorski est un roman passionnant, un très grand roman, un immense roman.

Pour conclure, citons Frédéric Pagès (Le Canard Enchaîné, mercredi 7 septembre 2016) : "Slocombe - une trentaine de romans au compteur - taille sa route discrètement. Il serait temps de s'apercevoir qu'il est l'un des meilleurs auteurs français d'aujourd'hui."

Roque Le Gall


  

Des petites filles modèles

Romain SLOCOMBE

Belfond, 2016



"Mes Petites Filles modèles ne sont pas une création ; elles existent bien réellement : ce sont des portraits..." (Comtesse de Ségur, née Rostopchine).


Le dernier livre de Romain Slocombe s'intitule Des petites filles modèles, titre qui évoque immédiatement la comtesse de Ségur. Gagné ! Ce livre de Romain Slocombe se veut un REMAKE de l'une des oeuvres pour enfants de la célèbre comtesse et paraît d'ailleurs dans la collection REMAKE, aux éditions Belfond. "Cette collection propose à des écrivains d'aujourd'hui de puiser dans le patrimoine littéraire une oeuvre qui les a marqués, et d'en faire le REMAKE. Tout est permis pourvu que le souvenir de l'original ne soit jamais perdu..."

La comtesse de Ségur ? Cela me semble si loin... Je me souviens surtout des Mémoires d'un âne et d'Un bon petit diable... Avant d'attaquer le REMAKE de Romain Slocombe, j'ai donc décidé de relire "l'original" par la comtesse de Ségur, ainsi que les deux autres romans faisant partie de la même trilogie de romans pour enfants (Les Malheurs de Sophie et Les vacances)...

Les Petites Filles modèles, résumé plus que succinct : en Normandie, après un accident de calèche, Mme de Rosbourg – dont le mari a disparu en mer – et sa toute jeune fille Marguerite sont accueillies au château de Mme de Fleurville. Cette dernière, veuve depuis six ans, est la maman de "deux adorables petites filles", Madeleine et Camille. Les trois enfants, comme leurs mamans, vont vite devenir inséparables. Bientôt, les fréquentes visites d'une autre petite fille, Sophie, vont quelque peu perturber les journées des deux soeurs et de Marguerite.

La morale de ces Petites Filles modèles peut certes sembler pesante et désuète, mais, en dépit de l'évolution des moeurs, la comtesse de Ségur est encore dans le peloton de tête du palmarès des écrivains pour la jeunesse. Je dois reconnaître que j'ai pris beaucoup de plaisir à la relecture des aventures de ces fillettes à qui l'on apprend à distinguer le bien du mal.

J'étais, à présent, prêt à affronter les Petites Filles modèles de Romain Slocombe. Près de 300 pages, denses, serrées..."Le souvenir de l'original"... Il a été respecté. Même point de départ : une mère et sa fille – voyage en province, accident – hébergées et invitées permanentes chez une veuve et ses deux filles... Romain Slocombe a ensuite repris des situations, des dialogues qui figurent dans l'oeuvre originale...

"Tout est permis"... Là, Romain Slocombe a pu laisser parler son imagination débridée. On a quitté la Normandie pour le pays cathare... On a également changé d'époque. L'auteur situe l'histoire une cinquantaine d' années plus tard et a quelque peu vieilli nos jeunes héroïnes : ce sont, à présent, des jeunes filles pubères, en proie à leurs premiers émois... De plus, Marguerite (quinze ans) est en pleine crise religieuse. Sa mère, belle bourgeoise névrosée ne laisse pas indifférente l'inquiétante Mme de Fleurville... C'est le début d'une relation sado-masochiste.

Dans son REMAKE, Romain Slocombe a supprimé le personnage de Sophie mais a introduit celui du truculent général Dourakine. Citons encore l'épisode du boucher Hurel, très, très gore dans la version Slocombe... Bref, Slocombe fait du Slocombe ! "Tout est permis", n'est-ce pas ? La comtesse de Ségur écrivait pour les enfants. Romain Slocombe a écrit une histoire pour les grands ! Un conte inquiétant, pervers, sulfureux, mystique, érotique. Un conte gothique et vampirique. Romain Slocombe a écrit un très beau livre ! Une fois de plus !

P. S. : Vous qui lirez ce livre, saurez-vous répondre à ces deux questions ?
1 – Qui a écrit le manuscrit trouvé à côté du cadavre ?
2 – Qui est la morte ?
 

Roque Le Gall


  

Le secret d'Igor Koliazine

Romain SLOCOMBE

Seuil, 2015



"Romain Slocombe : l'un des plus  grands stylistes français." (Le Monde)

Londres 1925. Gare Victoria, un après-midi pluvieux de février. A sa descente du train de Paris, Ralph Exeter, correspondant en France du Daily World, se voit fermement prié de suivre deux "envoyés du Foreign Office"... Le Secret Service britannique va exercer sur le journaliste "un chantage impitoyable" et le contraindre à "servir son pays"... alors qu'il est un espion à la solde des bolcheviks.

Ralph Exeter, nom de code C-1 pour les bolcheviks, à présent KL/27 pour les Britanniques, va devoir remplir la même mission périlleuse pour "deux maîtres différents"... Approcher un ex-officier des armées tsaristes, Igor Koliazine, et gagner sa confiance... Koliazine est, en effet, le détenteur d'un grand secret. Il est le seul à connaître l'emplacement du fabuleux trésor des Armées blanches du général Wrangel, "enterré quelque part en Bulgarie", trésor qui suscite la convoitise des Britanniques et des bolcheviks... et de bien autres encore...

C'est ainsi que débute Le Secret d'Igor Koliazine, roman relatant les nouvelles aventures de Ralph Exeter. Si vous avez aimé Première station avant l'abattoir (Prix Mystère de Critique et Prix Arsène Lupin, excusez du peu !), vous aimerez également ce nouvel épisode.

Ralph Exeter a peu changé. Il continue à collectionner les aventures extra-conjugales, est aussi flambleur, a toujours le chic pour se mettre dans des situations inextricables. Notre héros, "Tintin reporter à l'anglaise", va se retrouver, contre son gré, acteur d'une chasse au trésor "à la Indiana Jones" qui le mènera de Londres à Constantinople, puis jusqu'à la côte bulgare.

Une fois encore, l'auteur casse les codes du roman d'espionnage, mélange personnages réels et personnages nés de son imagination, réalisme et fiction. Il s'appuie sur une documentation solide et impressionnante et plonge le lecteur dans les années vingt... "Une manière ludique de raconter l'Histoire..." à partir d'un fait historique : en effet, l'histoire du trésor de l'Armée blanche du général Wrangel est probablement authentique... Un roman vintage. Un roman brillant ? un de plus ? d'un grand auteur !

Roque Le Gall


  

Avis à mon exécuteur

Romain SLOCOMBE

Robert Laffont, 2014



"Il est difficile de quitter Staline.
Et on le quitte en général les pieds devant". (p. 36)

Washington D.C. : dans la soirée du dimanche 9 février 1941, un petit homme brun et nerveux, la cinquantaine, se fait inscrire à l'hôtel Bellevue, un hôtel bon marché, sous le nom de Victor Roudnev. Le lendemain matin, il est retrouvé mort d'une balle dans la tête, un Colt 38 reposant sur le lit à côté de lui. La police et le coroner concluent à "un suicide manifeste". Ce n'est pas l'avis de l'avocat de la victime qui révèle que le mort s'appelle en réalité Victor Krebnitsky. Krebnitsky est "le plus important transfuge des services soviétiques qui ait jamais débarqué sur le sol des Etats-Unis".

Ancien chef du renseignement soviétique en Europe de l'Ouest, il a écrit un livre, Au service de Staline, dans lequel il fait des révélations fracassantes et plus qu'embarrassantes sur "le Petit Père des Peuples" et les dessous de la politique soviétique. Pour l'avocat, il ne peut en aucun cas s'agir d'un suicide. Krebnitsky a été exécuté, selon toute probabilité, comme Léon Trotsky à Mexico six mois auparavant, par ses ex-camarades du NKVD. Le commanditaire, dans les deux cas, est le même individu : Joseph Vissarionovitch Staline !...

De plus, Krebnitsky ne répétait-il pas toujours "si on me trouve suicidé, c'est que j'aurai été assassiné" ?

C'est ainsi que débute le nouveau roman du toujours surprenant Romain Slocombe. L'auteur va ensuite nous relater l'histoire et les événements marquants de la vie de cet ancien agent du renseignement soviétique, membre du parti bolchevik depuis 1920. Et cela principalement à travers un journal rédigé par Krebnitsky, Le Grand Mensonge... Il y est question de la Guerre d'Espagne, des procès de Moscou, des purges et des exécutions commanditées par Staline, de la vie à Paris à la fin des années 1930... et de bien d'autres choses encore...

Personnage fascinant que ce Victor Krebnitsky, à la fois attachant, ambigu et terriblement humain... et qui a vraiment existé ! Il s'appelait en réalité Samuel Ginsberg, dit Walter G. Krivitsky. Séduit, intrigué par cet espion soviétique, Romain Slocombe en a fait le "héros" de ce roman en racontant sa vie et la modifiant parfois. Pour ce faire, "Romain Slocombe a dû ingérer une masse de documentation impressionnante" (cf la bibliographie à la fin de l'ouvrage : sept pages !).

Dans les romans de Slocombe qui mélangent fiction et réalité, on trouve souvent "des personnages réels" : Man Ray, Hemingway par exemple. Dans ce dernier roman l'auteur va encore plus loin. Il prend pour personnage central quelqu'un qui a vraiment existé et il bâtit son roman autour de lui. Romain Slocombe se veut romancier et non biographe et Avis à mon exécuteur est un roman, certes inspiré d'événements réels, mais un roman.

Roman d'espionnage, thriller politique, roman historique, histoire d'un homme torturé qui doute de plus en plus de son engagement, "histoire secrète" des années 1930, dénonciation d'un chef d'Etat et d'un régime totalitaire (dénonciation qui met à mal le mythe communiste), dénonciation également des intellectuels français ayant soutenu ce régime, Avis à mon exécuteur est tout cela à la fois. Un roman documenté, ambitieux, inquiétant voire effrayant...

Un roman passionnant ! Un grand roman !

Le roman d'un écrivain atypique et talentueux !

Roque Le Gall


  

Première station avant l'abattoir

Romain SLOCOMBE

Seuil, 2013



"Exeter était anglais, roux et journaliste." (p. 22)

Paris 1922. Ralph Exeter est encore très jeune. Le fait d'être marié à Evguénia, une Russe ravissante, et déjà père d'un petit Fergus n'a guère d'importance, ni pour lui ni pour ses nombreuses maîtresses. Le correspondant à Paris du Daily World, quotidien d'extrême gauche britannique, a la réputation d'être un reporter futé. On le décrit aussi comme une espèce de Casanova. Or ce "Casanova anglais", qui s'est laissé séduire par les folles nuits du Paris d'après-guerre, a constamment besoin d'argent... Comme son métier l'amène à côtoyer des politiciens, il s'est mis à espionner pour le compte des Bolcheviks pour lesquels il éprouve une certaine sympathie. "Espionner" est d'ailleurs un bien grand mot : chaque mois, Exeter reçoit 1000 dollars US. Cet argent est destiné à rémunérer ses informateurs, parmi lesquels figure un haut fonctionnaire du Quai d'Orsay... Informateurs et hauts fonctionnaires ne sont qu'une pure création du journaliste débrouillard et peu scrupuleux qui invente et fabrique ses propres "tuyaux confidentiels"... et garde l'argent.

Il est désigné par son journal pour couvrir la conférence internationale qui va bientôt se tenir à Gênes, conférence censée résoudre les problèmes d'une Europe déchirée après la première guerre mondiale. Son supérieur, également à la solde de la Russie, le charge de remettre un document confidentiel à Rakovsky, un diplomate russe, et à lui seul... "L'espion affabulateur" prend alors conscience que les choses sérieuses ont vraiment commencé et qu'il court un réel danger... Les événements vont vite lui prouver que ses craintes étaient fondées...

Voilà un résumé possible du début du nouveau roman de Romain Slocombe. Des trois premiers chapitres, en fait : 55 pages exactement. Chapitre IV, page 56, nous sommes avec Exeter dans le train pour Gênes et là, il est conseillé d'attacher sa ceinture (même s'il n'y a jamais eu de ceintures dans les trains) car l'intrigue va alors se dérouler sans le moindre temps de répit. Le lecteur - tout comme le personnage principal - est entraîné, ballotté, dans une aventure aux multiples rebondissements, pendant les 21 chapitres restants, soit encore plus de 300 pages...

Première station avant l'abattoir, roman d'aventures ou roman policier ? Manipulations, machinations, complots, assassinats, espionnes affriolantes, agents doubles, voire triples... c'est ce qui attend Exeter à Gênes, dans une Italie où le fascisme ne cesse de progresser. Gênes où va ce dérouler la majeure partie du roman.

Roman d'espionnage ? Les ingrédients en sont bien présents, mais les codes du genre, respectés dans leur ensemble, sont quelque peu transgressés... Il en est souvent ainsi dans les livres de Romain Slocombe, complexes, documentés, toujours passionnants... Dans ce nouvel opus, l'auteur mêle, avec son habileté coutumière, réalité (situations et anecdotes authentiques, ainsi que personnages authentiques) et fiction... (Personnages authentiques : je citerai simplement "Herb Holloway", Max Eastman, Jo Davidson, Khristian Rakovsky et bien sûr Mussolini... Je mentionnerai également "l'ombre de Staline" qui plane sur tout le roman.) Romain Slocombe nous ramène dans les années 20 et plus particulièrement à cette conférence de Gênes, à ces quelques semaines cruciales de l'année 1922, à cette période sombre et délétère qui allait peser lourd sur le destin de l'Europe.

Thriller historico-politique (ou politico-historique), alors ? Les "aventures" de Ralph Exeter, dandy nonchalant, mais ne manquant pas d'un certain courage, sont tout cela à la fois.

Première station avant l'abattoir est tout simplement un grand roman, un roman sophistiqué, ambitieux, captivant, qui n'a rien à envier à ceux de ses glorieux aînés, Eric Ambler, Graham Greene, John Le Carré... "Ce roman qui se lit comme un polar et résonne comme une leçon d'histoire" est une nouvelle démonstration du talent d'un écrivain atypique qui n'a pas fini de surprendre. Rappelons que le personnage central est inspiré du grand-père anglais de l'auteur, George Slocombe. Ecrivain, historien et journaliste de renom. "Un sacré grand-père !" Un bel hommage lui est rendu par son petit-fils. "Bon sang ne saurait mentir !..."

Roque Le Gall


  

Shanghai connexion

Romain SLOCOMBE

Fayard, 2012



"Le talent de l'auteur tient en haleine un lecteur sonné." (François Busnel, L'Express)

Londres, fin janvier 2003. Gilbert Woodbrooke se sent totalement heureux, et cela depuis maintenant plus d'un an. Une situation pour lui "tout à fait exceptionnelle". Un, il mène "une vie sexuelle épanouie" auprès de sa girlfriend américaine, Una (cf Sexy New York). Deux, il bénéficie d'une chambre confortable et gratuite dans un agréable appartement de Hampstead Heath. Appartement loué à bas prix au Council local par Julius B. Hacker, son ancien galeriste, qui sous-loue en toute illégalité quelques chambres de ce même appartement à des étudiantes... de préférence. Gilbert Woodbrooke, en échange d'un très modeste salaire payé au noir, comme il se doit, gère cette sous-location durant les absences fréquentes de son ami Julius...

Mais cette existence tranquille et paisible va bientôt prendre fin. Gilbert Woodbrooke, contraint de quitter rapidement le pays de Sa Très Gracieuse Majesté (je ne vous en donnerai pas la raison...), est bien content d'accepter la proposition de Julius B. Hacker : être membre d'un festival international du cinéma trash qui doit se dérouler en France, à Lyon plus précisément...

Ces quelques lignes constituent un résumé ? très incomplet ? des premières pages de Shanghai connexion, le septième roman de Romain Slocombe consacré à Gilbert Woodbrooke, le photographe fétichiste malchanceux, sorte d'alter ego burlesque et tragique de l'auteur. Il utilise son anti-héros pour nous replonger, avec lui, dans des "événements douloureux" et trop souvent méconnus de l'Histoire... Tout comme Gilbert Woodbrooke, le lecteur va revivre ? à travers trois personnages principalement (à vous de découvrir qui sont ces trois personnages et la façon, fort habile, dont l'auteur a réussi à les intégrer à son roman) ? trois de ces "événements douloureux" : les débuts de la Shoah en Pologne, les nazis et le ghetto juif de... Shanghai, la Résistance à Lyon et la déportation des Résistantes à Ravensbrück.

Les mésaventures de Gilbert Woodbrooke servent de "fil rouge" à ce récit monumental et permettent au lecteur de souffler quelque peu entre les chapitres relevant du passé historique. Shanghai connexion n'est pas sans rappeler l'excellent Monsieur Le Commandant dont la critique a vanté les mérites. Comment expliquer ces romans de plus en plus sombres de Romain Slocombe ? Tout d'abord, l'auteur dit avoir toujours pris le Noir qui "englobe des secteurs essentiels de la littérature" très au sérieux. Ensuite, on sent qu'"il a des choses à dire... et qu'il tient à les dire !" Il tient à témoigner ! Il ne veut pas oublier ! Enfin, son grand-père, George Slocombe, n'était-il pas un journaliste et historien de talent ? (cf The Tumult and the Shouting, The Memoirs of George Slocombe, etc) Ceci explique sans doute cela.

C'est d'ailleurs ce grand-père touche à tout de talent, comme son petit-fils, qui a inspiré Shanghai connexion. Un grand-père qui, soit dit en passant, a rencontré et interviewé Anatole France, Mussolini, Primo de Rivera, Gandhi, Hitler... Excusez du peu !
Par le biais de la fiction romanesque, Romain Slocombe brosse "le portrait d'un occident 'stérilisé' par la guerre, les génocides et le choc des idéologies totalitaires" et laisse le lecteur "pétrifié d'horreur". Il lui ménage néanmoins quelques plages moins sombres, où drôlerie et humour grinçant lui permettent de reprendre quelque peu son souffle avant de retomber dans l'horreur difficilement soutenable de cette période troublée du XXe siècle.

Shanghai connexion est ? déjà dit ? un récit monumental, minutieusement documenté, émouvant, éprouvant, horrible parfois, terrifiant, fascinant. Un roman témoignage, un roman de la mémoire. C'est également un roman drôle et quelque peu underground. Un hommage au cinéma expressionniste allemand et même à la littérature fantastique... Bref, ce troisième et dernier tome de L'Océan de la stérilité est une oeuvre très riche, très originale et toujours passionnante.

Du très grand Romain Slocombe ! Une fois de plus !

Roque Le Gall


  

Monsieur le Commandant

Romain SLOCOMBE

Nil, 2011
Coll. Les Affranchis



Cher Romain,

La dernière phrase de ma chronique à propos de Sexy New York était, je cite : "Sexy New York est un superbe roman (le meilleur ?) d'un très grand écrivain qui n'a sans doute pas fini de nous surprendre." Je ne croyais pas si bien dire. La lecture de Monsieur le Commandant, fin août, m'a plus que surpris. Un véritable choc ! En prenant quelques notes sur ton dernier ouvrage, je n'ai cessé de me poser la question : Monsieur le Commandant n'est-il pas encore "meilleur" que Sexy New York ? Très différent, en tout cas...

Mais pas le temps de rédiger une chronique. Départ de Brest pour quelques semaines : visite de la France profonde, puis deux semaines à Londres, une ville que tu connais bien. Retour à Brest, lecture rapide, en diagonale de la presse et là je tombe sur un article d'Ouest-France, daté du vendredi 16 septembre. Goncourt des lycéens : c'est parti ! Quinze romans à lire en deux mois ! C'est le challenge qui attend trente et un élèves de seconde du Lycée de l'Iroise. Et parmi ces quinze romans, Monsieur le Commandant ! Je tenais là le début de ma chronique...

"Goncourable", le photographe, le cinéaste, le peintre, l'illustrateur, le traducteur, l'écrivain singulier et original ! En concurrence avec les poulains des grandes maisons d'édition que tu ne ménages pas dans ce dernier ouvrage, une fiction qui emprunte le genre épistolaire. Monsieur le Commandant se présente en effet sous la forme d'une longue lettre rédigée en septembre 1942. "Une confession pénible", une lettre de délation adressée à Herr Sturmbannführer (Monsieur le Commandant), en charge de la Kreiskommandantur d'Andigny (Eure). Son auteur ? "Paul-Jean Husson, académicien, officier de la Légion d'honneur, croix du combattant 1914-1918, médaille militaire, mutilé de guerre..." Grand poète, écrivain reconnu, catholique fervent, Paul-Jean Husson semble la parfaite incarnation de l'homme d'honneur. Mais l'on découvre vite que cet homme "vertueux" est un incurable macho, un homme à femmes, un fasciste ultra-pétainiste. Pire encore ! Il est farouchement pro-nazi et violemment antisémite : "les Juifs constituent dans chaque pays un danger national et social"... (p. 61) Victime de chantage et surtout coupable d'inceste ? sa belle-fille Ilse, juive dont il est amoureux fou depuis de nombreuses années se retrouve enceinte de lui ?, Paul-Jean Husson ne trouve qu'une seule solution à son problème. "La solution définitive" ! Remettre le sort de sa belle-fille entre les mains du Commandant.

C'est un portrait passionnant que tu nous présentes là. Le portrait d'un vieux salopard qui essaie de sauver la face. Un être ignoble qui nous révulse et nous captive à la fois. Un monstre ? Pas vraiment. Un homme dans une situation pathétique, en proie à ses contradictions, tout simplement... C'est également le portrait d'une époque troublée où les salauds s'en donnaient à coeur joie et où les lettres de dénonciation ? anonymes de préférence ? étaient devenues un sport national.

J'ai beaucoup aimé ce roman (?), cette lettre. Une lettre passionnante (je me répète), très dérangeante, très noire, terrible, magistrale. Quant à l'écriture... superbe ! Je ne te dirai pas que tu es un auteur talentueux car je ne voudrais pas te mettre dans l'embarras.

Bien amicalement.

Brest, le 3 octobre 2011

P.S. :1) Il est évident que, "côté documentation", tu n'as certainement pas dû chômer.
2) Tu as bien détourné le principe fondé sur la Lettre au père, de Kafka. Les Editions NiL ne vont pas s'en plaindre.
3) Tu es décidément pour le mélange des genres : intervention de Man Ray, etc.
4) Il est à noter que ton oeuvre la plus noire est éditée en littérature blanche.
5) Tu nous donneras sans doute bientôt des nouvelles de Gilbert Woodbrooke. Je n'ai pas eu le plaisir de le croiser à Londres. Par contre, j'ai rencontré Kimiyo, Japonais de Tokyo, courtois et sympathique, venu pour un congrès. Nous avons parlé de toi.
6) Si tu obtiens le Goncourt, MGRB monte à Paris !

Roque Le Gall


Monsieur le Commandant, c'est le titre de la lettre de Paul Jean Husson, un vieux collabo, de l'académie, mais collabo quand même. On rentre dans le livre facilement, en découvrant progressivement l'horrible personnalité de Paul Jean : vichyste, tradi, pétainiste, tout pour plaire, sauf qu'il faut lui reconnaitre le courage de ne pas rester anonyme. On retrouve dans le lien entre les deux officiers l'aspect culturel et élitiste de la relation entre le commandant von Rauffenstein et le capitaine de Boëldieu dans la Grande illusion de Renoir... sauf qu'ici, on a affaire à un collabo.

Paul Jean Husson est un personnage plein de contradictions : pétainiste, il protégera sa belle fille d'origine juive. Catholique traditionnel, il admet avoir connu plus d'une centaine de femmes durant sa vie et est bouleversé par son amour pour sa belle-fille !

Romain Slocombe s'est visiblement documenté sur la période et ajoute, en final de son bouquin, les références utilisées. Des citations de Claudel et notamment son ode à Pétain, Brasillach mais aussi l'horrible exposition Le Juif et la France, organisée par l'Institut d'étude des questions juives et utilisée pour faire admettre le principe du nettoyage ethnique. Ou encore Pierre Taittinger l'industriel et l'homme d'extrême droite Bernard Grasset déclarant que l'Allemagne devait servir d'exemple, mais aussi, à l'autre bord, Man Ray et son antinazisme viscéral ou encore la culture de l'écoute des radios.

Il faut parfois avoir le coeur bien accroché pour supporter quelques-uns des écrits de Husson, comme son passage sur la "lèpre juive" ou ses descriptions du "youpin Blum" et de la "juiverie qui a envahi en masse le corps des médecins". Le rythme et la tension augmentent terriblement au cours de la lecture de ce livre. La solution finale (le terme étant plutôt bien adapté) choisie par Paul Jean Husson pour trouver une porte de sortie à son inceste, fait froid dans le dos : ça existe donc, des gens comme cela !

J'ai beaucoup aimé le portrait intimiste de ce vieux salaud de Paul Jean Husson, coincé dans ses propres (l'adjectif n'est pas bien choisi) contradictions. Et surtout, lecteur, ne t'arrête pas en chemin : la fin laisse sans voix !

Marc Suquet


  

Sexy New York

Romain SLOCOMBE

Fayard, 2010
coll. Fayard Noir



"Ma situation personnelle est catastrophique... Ma situation amoureuse n'est pas brillante non plus..." (Gilbert Woodbrooke)

Londres, début septembre 2001. Depuis qu'il a divorcé de Naoko, la situation de Gilbert Woodbrooke n'a cessé de se détériorer (cf Lolita Complex). Il a dû quitter le West End et son agréable logis de Tavistock Crescent. Il est à présent exilé dans le Nord Est de Londres, en plein Londonistan, "parmi la foule basanée des immigrés du continent indien." Il travaille à Heathrow, "un aéroport de merde". "Quasiment un Macjob !" Membre de l'équipe de soute n° 4, il est le souffre-douleur des autres soutiers, plus particulièrement de Caffey, un petit Cockney qui semble avoir juré de rendre infernale chacune de ses journées. C'est alors que son cousin Angus vient lui réclamer le remboursement d'une ancienne dette. Il a quatre jours pour dégoter 5 000 livres. Mission impossible pour Gilbert Woodbrooke, qui se demande "combien de temps il lui reste à traîner cette existence misérable et jusqu'où ira la chute..." car, en plus, il vient de perdre son boulot...
Mais voici qu'une opportunité se présente à notre héros, viré, endetté, déprimé, aux abois. Il est engagé par Howard Harrold, producteur télé, afin de tourner un documentaire à New York sur le célèbre photographe Richard Kelp.
Gilbert Woodbrooke, photographe lui aussi, pourra du même coup assister au vernissage de sa première exposition personnelle dans une galerie chic de SoHo, vernissage auquel il n'avait même pas été convié...
Loin d'être fou de joie à l'idée de ce voyage inattendu et inespéré (voyage qui va lui permettre de rencontrer de nouveaux clients, vendre des photos, revoir son illustre confrère Richard KELP, "côtoyer" ses modèles, et enfin résoudre momentanément ses éternels problèmes d'argent) Gilbert Woodbrooke "éprouve une vague mais pénible angoisse qui lui susurre que les choses, à New York, ne seront sans doute pas aussi simples que ça..."
Il ne se trompe pas.

"Je me pose beaucoup de questions sur l'art." (Romain Slocombe)
"Les artistes n'ont pas besoin de tuer... Ils sont totalement, ou en grande partie, désinhibés. Je parle des vrais artistes..."
(p. 352)
"Les faits divers sont une mine pour l'imagination des artistes... et pour les investigateurs des tréfonds de l'âme humaine." (p. 95)

C'est en lisant Charlie Hebdo (n° 228 - 31 mars 2010) que j'ai découvert que Sexy New York, deuxième volet de L'Océan de la Fertilité, était enfin paru ! Il faut dire que les romans de Romain Slocombe sont rarement surexposés dans "les rayons policiers..." Un peu de sa faute, aussi ! Romain Slocombe n'écrit pas vraiment des polars.
Pourquoi "enfin paru ?" Parce que je suis fan de Romain Slocombe, absolument fan ! "J'aime bien décevoir les fans, s'il y en a ?", a déclaré Romain Slocombe, dans une interview récente.
Oui, des fans, il y en a ! J'en connais d'autres.
Quant à les décevoir...
Un roman de Romain Slocombe est toujours un événement. C'est toujours un immense plaisir de se replonger dans l'univers woodbrookien. Sexy New York est la sixième "aventure" de Gilbert Woodbrooke, "artiste raté, déclassé, déprimé, dévitalisé..." Enfin, c'est ainsi qu'il se considère. Notre photographe fétichiste est surtout un personnage un peu naïf. L'alter ego de l'auteur, comique, touchant, émouvant et ô combien gaffeur est le personnage central d'un roman à la fois sombre et complexe. Cet ouvrage à plusieurs niveaux - les lecteurs de Romain Slocombe y sont maintenant habitués - entraîne le lecteur dans  des intrigues qui semblent "différentes et éloignées" les unes des autres mais qui finissent bien sûr par toutes se rejoindre. Sachez qu'il est ici question du Dahlia Noir, du Hollywood des années 50, des attentats du World Trade Center - et de bien d'autres choses encore...
Fiction, événements réels et souvent tragiques - voire même autobiographiques - se mélangent dans ce récit dense, documenté, habile, ambitieux. On y croise des personnages hauts en couleur (personnages réels ou de fiction). Citons-en quelques uns : John Huston, Man Ray et son épouse, le docteur Hodel, Luz de Heredia, George Sanders (cher à l'auteur), le galeriste Julius B. Hacker, le photographe Richard Kelp (comprendre Richard Kern)...
Impressionnant !
Polar ? Roman noir ? Thriller politique ? Thriller artistique ? Ce "portrait au vitriol de la décadence de l'Occident", à la tonalité sombre, est tout simplement inclassable. C'est un "hommage au surréalisme et (un) rappel des vicissitudes dans l'industrie cinématographique hollywoodienne durant la guerre froide, au fil d'un ouvrage qui se veut une fable au sujet de l'art, de l'argent, de la politique et du crime..." (Sources, p. 541)
Sexy New York est un superbe roman (le meilleur ?) d'un très grand écrivain qui n'a sans doute pas fini de nous surprendre !...

Roque Le Gall


  

L'infante du Rock

Romain SLOCOMBE

Parigramme, 2009
270 pages. 15 euros



Alain Gluckheim, Glucose de son surnom a écrit, il y a 20 ans, des paroles pour des chansons du groupe Rock, les Mona toys. Il s'est aujourd'hui reconverti dans l'écriture de polars et dans la fonction de guides pour touristes japonais. Mais son passé va resurgir, par l'intermédiaire de son ami, Takao, qui lui demande d'urgence son aide. Takao était journaliste mais aussi, bien proche d'un yakuza. Glucose retrouvera Takao égorgé dans un parking.

Voici le 3ème roman paru dans la nouvelle collection Noir 7.5 Parigramme. Décidément une bonne collection puisque le Lalie Walker, Aux malheurs des dames, s'est révélé tout à fait prenant.  

Un Slocombe sans Asie, c'est ma foi difficilement imaginable : l'auteur avoue une vingtaine de voyages en 10 ans ! Et ce nouveau polar ne déroge pas aux règles. La fascination de Romain Slocombe pour le Japon est toujours présente dans cette dernière livraison. Mais la voilà largement transformée par l'air de Paname : la chanteuse du groupe de rock, Mona Granados, dont le corps a été retrouvé dans la Seine en 1992, vient tout juste d'être aperçue dans les rues de Pigalle.

Ce nouveau roman soulève le voile sur des milieux très "border line", des clubs échangistes de Pigalle aux caves du révérend Azariel, un gothique sataniste assez extrême, en passant par un DRH videur rapide et sans complexe, le lecteur flirtera, grâce à Romain Slocombe, avec des caractères marqués. Entre le lycéen qui vide discrètement deux pipettes de Bromadolone sur le steak de son prof qui en mourra en pleine digestion et les trips sous acide, à la conclusion mortelle, des membres du groupe Mona toys, Slocombe ne fait pas non plus dans le "fleur bleue". Il faut accepter d'être un peu dérangé par ses personnages et les milieux fréquentés pour apprécier les écrits de Roman Slocombe : qui connaît l'auteur sait que ses bouquins sont loin de suivre un long fleuve tranquille. Dans Mortelle résidence, le lecteur croisait nazis, pédophiles, templiers ou encore Pinochet lui même : pas que des enfants de coeur dans les colonnes de Slocombe !

On apprécie assez les 150 premières pages pour leur description de ce Paris original que semble bien connaître l'auteur, mais tout en se demandant où tout cela va mener le lecteur. Seule, cette première partie serait insuffisante. Mais dès la 2e partie, le rythme s'accélère, se polardise et l'on saisit mieux l'approche descriptive de cette première moitié.

Le livre est construit de 20 chapitres et comporte de nombreux retours dans le passé, révélant l'histoire complexe de Glucose. Monté en deux parties, ce nouveau roman de Roman Slocombe se laisse découvrir lentement dans sa première partie et entraîne le lecteur, dès la page 146 dans un suspense qui ne le lâchera plus.

Marc Suquet


Tu devrais avoir peur, Glucose. Le cancer de l'âme, c'est le pire de tous. Il menace chacun de nous dans ce monde. On meurt vite ou lentement, çà dépend, mais on meurt total. (page 83)

Alain Gluckheim a connu des moments plus glorieux dans les années 80. "Glucose", c'est ainsi qu'on l'appelait à l'époque, était le parolier, non dénué d'un certain talent, de Mona Toy, un groupe new wave qui connut "une courte gloire avant de sombrer dans la drogue et l'alcool." Il écrivait les textes de la muse du groupe dont il était amoureux, Mona Granados, "L'Infante du Rock," retrouvée dans la Seine, "privée de mains, de pieds et de tête."

Entre la disparition du groupe Mona Toy et son actuelle carrière d'écrivain, se sont succédées les années de galère. Seul, Takao, correspondant pour un mensuel publié à Tokyo - en fait un yakusa ! - et rencontré lors d'une manif, place d'Italie, en 1986, l'a aidé à traverser cette période noire. Six longues années que le japonais a disparu de la vie d'Alain Gluckheim. Or voici qu'il se manifeste à nouveau. Takao a besoin d'aide, il est en grand danger !

Quasiment au même moment, Alain Gluckheim apprend que Mona Granados arpenterait régulièrement le trottoir du boulevard de Clichy entre Blanche et Pigalle. Mona Granados serait donc "censée faire la pute" sur les trottoirs de Pigalle, quinze années après sa mort !...

"Mieux vaut laisser le passé en place, mon vieux Glucose" lui conseille "Bébert", l'ancien guitariste de Mona Toy.
Mais Alain Gluckheim n'en a cure !

L'âme. Je suis allée m'inscrire pour une greffe d'âme. (Mona Granados. Page 83)

L'Infante du Rock fait partie des trois premiers titres de NOIR 7.5, une nouvelle collection de polars, dirigée par le touche à tout de talent Olivier MAU. Cette collection marque les premiers pas de PARIGRAMME dans la fiction : il y sera donc question de Paris, "un Paris qu'on reconnaisse et non la toile de fond intemporelle d'un décor qui n'aurait guère changé depuis Nestor Burma."

L'Infante du Rock est "une exploration tambour battant du Paris actuel, avec ses tensions et ses zones d'ombre, dans tous les genres du roman noir." (En fait Alain Gluckheim, le personnage central, nous fait remonter régulièrement dans son passé et donc dans un Paris plus lointain." Le lecteur le suit entre Opéra et Pigalle "aux prises avec les Yakusas, la mafia serbe et les fantômes de son passé."

Personnage attachant que cet Alain Gluckheim, "quadragénaire de petite taille, juif (non pratiquant), hétérosexuel, non fumeur, alcoolique, apolitique de centre gauche, le petit gars sérieux. Celui qu'on ne voyait jamais, trop timide pour monter sur scène, Le CRAZY POET du Trocadéro." Alain "Glucose" qui pensait avoir échappé à l'enfer où étaient dégringolés ses petits copains?

Parmi les autres personnages croisés dans ce roman, souvent un peu décalés et en souffrance, je citerai plus particulièrement Takao, "le vieil ami yakusa", l'érudit Raymond Genzner, surnommé Tito La Came, mystérieux et inquiétant. Il ne faut surtout pas oublier Mona Granados, "l'Infante du Rock", dont l'ombre plane sur tout le récit. Peut-être le personnage principal ?

Avec son talent habituel, Romain Slocombe nous entraîne dans un Paris souvent glauque et insolite. Une plongée à la fois crue et onirique. Le premier étage de l'unité d'hospitalisation psychiatrique de Sainte Anne (vous y découvrirez ce qu'est LE SYNDROME DE PARIS), un hammam échangiste, le "Tokyo-sur-Seine" du quartier de l'Opéra (Japanese only !), la rue d'Orsel et sa galerie ARTS FACTORY, sans oublier, du côté de Belleville, le chapitre parisien de la Nouvelle Eglise du Dragon renversé (sic).

Ce roman qui se veut un clin d'oeil ou hommage au Rock et au Graphisme français des années 70 et 80 (c'est l'auteur qui le dit), cette "promenade sombre et musicale" est l'histoire émouvante d'un homme rattrapé par son passé.

Un très bon roman noir.
Du grand Slocombe, une fois de plus !

P.S. : relu, pour le plaisir, Envoyez la fracture (Suite noire. Editions La Branche)

"Romain Slocombe qui rompt avec son univers habituel, embarque le lecteur pour une triste aventure, pleine d'humour et d'art, alerte et gaie." (L'OURS POLAR n° 42)
Envoyez la fracture a été porté à l'écran sur France 2 en août 2009.

Roque Le Gall


  

Mortelle Résidence

Romain SLOCOMBE

Masque, 2008
430 pages. 19 euros



« Tout le monde peuvent pas être de Lyon. Il en faut ben d'un peu partout. » (page 73)

Lyon. Lugdunum. Capitale de la Gaule romaine.

Que peuvent bien avoir de commun Oscar Guttiérez, architecte argentin vivant à Bruxelles, fauché, malade et dépressif chronique, « La Gordita », jeune Chilienne qui a pour mission d'exécuter un ancien nazi, Laure Fortier, journaliste d'investigation à « L'Impartial Lyonnais », Gabriel Laforgue, médium pneumatographe, Mona Virus, une célébrité de l'underground local, Yûko Nishi, jeune artiste japonaise et bien d'autres encore ?
Rien, à priori !... Si ce n'est le fait qu'ils vont être amenés à fréquenter un ancien couvent qui a servi de prison pendant la Révolution (la jeune religieuse Virginie Elisabeth Constance de Pierremont, par exemple, y a été incarcérée avec de nombreuses victimes de la répression sanglante). Ce couvent est devenu un centre culturel, « La Délivrance ».
Les fantômes de cette bâtisse au passé chargé vont alors resurgir.

« Entre les bêtes et les gens, y a bien souvent que le baptême que fait la différence ». (page 59)

En mai 2002, Romain Slocombe est invité aux SUBSISTANCES de Lyon comme artiste résident afin de participer à l'événement BODY LIMITS (« Une affaire de corps » dans le roman). Ce « lieu maudit » (d'où le titre « Mortelle résidence »), « point commun à tous les événements », et quelques personnages hauts en couleurs, rencontrés au cours de BODY LIMITS, ont inspiré à l'auteur ce « récit à plusieurs niveaux, dense, documenté; cette fresque historico-politico-artistique, d'une noirceur à toute épreuve ». (Christophe Dupuis. Librairie ENTRE-DEUX-NOIRS-à LANGON)

Dans ce roman noir, très noir, ambitieux, hors normes et qui ne manque pas d'égratigner les politiques «se croisent les nazis, Pinochet, l'Ordre des Templiers, des pédophiles. N'est-ce pas un peu trop » ?, demande Raphaël Ruffier-Fossoul à l'auteur (http://www.lyoncapitale.fr)

Ce dernier répond :

« J'aime bien mettre ensemble des choses qui a priori n'ont rien à voir entre elles. J'avais envie de faire un roman très foisonnant, sadien, sur la violence et l'inhumanité. Un roman sur un lieu, une ville, mais aussi sur les persécutions. Celles de droite et celles de gauche. Dans le roman, je cite une pensée des mystiques soufis :
« Quand le juste persécute le méchant, Dieu est du côté du persécuté » ».

Christophe Dupuis a encore dit :

« Ce grand livre bien rythmé est une des excellentes nouvelles de ce début d'année ».

Entièrement d'accord !

Dois-je rappeler que je suis un inconditionnel de Romain Slocombe (cf : « Qui se souvient de Paula »). Nous avons eu l'honneur et surtout le grand plaisir de le recevoir à Mauvais Genres. A deux reprises ! Et nous sommes partants pour d'autres rencontres. Romain Slocombe n'est pas seulement un grand auteur, un auteur original, un touche-à-tout de génie, c'est également un homme EXQUIS et PASSIONNANT !...

Roque Le Gall


  

Lolita Complex

Romain SLOCOMBE

Fayard, 2008
403 pages. 19 euros



« Les artistes sont des pervers déclarés. Tout le monde est quelque peu en déviance par rapport à la normalité. Quand on n'a pas la chance ou le pouvoir de s'exprimer, par la photo, l'art, la vidéo, on est forcé de vivre avec ses propres obsessions sans les déclarer à son entourage. Alors que l'artiste a le droit et le devoir d'être impudique. »

(Romain Slocombe. Entretien avec Raphaël Ruffier-Fossoul)

Lettre à Romain Slocombe.

Cher Romain,

J'ai terminé ton dernier roman « Lolita Complex » un vendredi. Le lendemain, je partais en voyage pour une semaine. Tu ne peux savoir à quel point ton roman a influé sur ce séjour à l'étranger. Tout d'abord, sache que je rendais à Londres. Tiens, tiens ! J'ai vivement regretté de ne pas avoir réservé au Hyatt Regency que tu décris si bien. Il faut reconnaître que l'hôtel MAJESTIC m'a semblé bien moins MAJESTEUX, mais il présentait un réel avantage. Il est situé tout près de la station de métro de Gloucester Road. J'avais une chance d'y rencontrer Gilbert Woodbrooke, se rendant à nouveau à sa banque, car je présume que ses ennuis financiers sont loin d'être terminés. Je pense que je l'aurais reconnu assez facilement : un grand échalas, l'air déprimé, l'air paumé? « Un pauvre con au bord du trottoir. Seul. » (page 121) Je l'ai manqué ou alors il était peut-être absent de Londres, cette semaine là. J'ai évité Soho (« Maintenant Soho appartient aux Albanais. »page 29) et plus particulièrement Gerrard Street. Pas question de mettre les pieds au Shkodra ni de contrarier le moindre Albanais. Je respecte les Albanais ! Que dis-je ? J'aime les Albanais !

Par contre, je me suis rendu à la Tate Gallery. J'avais projeté d'aller voir ou revoir les tableaux de Walter Sickert. J'en ai profité pour aller contempler le tableau du Richard Dadd, « The Fairy Feller's Master-Stroke ». Il en est longuement question dans ton roman. Si je ne t'avais pas lu, je l'aurais raté à coup sûr. Un tableau relativement petit, sombre et qui, a priori, n'attire pas le regard des visiteurs de la salle 14; et puis lorsque l'on s'approche, miracle ! Un tableau foisonnant de mille détails, fleurs, personnages. Un tableau très riche, très curieux, très intrigant, très inquiétant, très dérangeant !...

Tout comme « Lolita Complex ». Est-ce bien nécessaire de dire que j'ai beaucoup aimé ?

« Hon o yominashita, Romain - san.

Totemo suki deshita yo !...»

Quel plaisir de retrouver Gilbert Woodbrooke ! Même s'il est fauché, dépressif, divorcé et à présent plus vulnérable que jamais, notre photographe fétichiste qui se considère comme un « total raté » (page 136) et dont l'existence est « une cocasse mosaïque d'humiliations, de faux-pas, de déconvenues » est quasiment « le seul repère positif » - et ô combien humoristique ! malgré tout ses malheurs, dans ce roman noir, très noir. Pour preuve, l'histoire pathétique de la jeune Doïna !

Une intrigue habile, (un) « hommage au film fantastique britannique, (une) satire des milieux de l?art contemporain et (une) attaque violente contre le néo-libéralisme à la Tony Blair », une dénonciation virulente de « l'esclavage moderne de jeunes adolescentes importées de l'Est »- mais aussi de la tendresse, beaucoup de tendresse, il y a tout cela également - et bien d'autres choses encore - dans « Lolita Complex », premier volet d'une trilogie dont on attend vivement la suite.

Salut à toi Romain - san !

A un de ces jours du côté de la pointe de Bretagne

Roque Le Gall


  

Qui se souvient de Paula ?

Romain SLOCOMBE

Syros, 2008
Collection : Rat noir
263 pages. 12 euros



Paula Karlinski est une jeune fille juive tout ce qu'il y a de plus simple et normale quand l'Histoire la rattrape en 1942 dans Paris occupé. Au matin du 16 juillet, elle et son père se réfugient en catastrophe chez une de leurs voisines pour échapper à la rafle du vélodrome d'hiver. Toute une série de péripéties s'enchaineront ensuite pour aboutir inéluctablement à sa mort en Pologne dans un camp de concentration. Cinquante-cinq ans plus tard, son ancien flirt de l'époque répond à une annonce assez mystérieuse : « Qui se souvient de Paula Carlin ? »...

Comme nous y a habitué Romain Slocombe, le présent récit est le résultat entre autres d'un très gros travail de documentation, long, patient et minutieux. Son héroïne nous est rendue attachante par maints petits détails autres que son funeste destin; son caractère, sa personnalité en font un emblème très crédible et touchant de ce dont « la solution finale » d'un fou sanguinaire a privé l'humanité. Ce travail très personnel de l'auteur sur le devoir de mémoire met en relief tous les multiples courages, la résignation, les différents stades de collaboration active ou passive qui ont pu être le quotidien de millions de personnes pendant cette époque. Chacun des personnages secondaires illustre un cas de figure symbolique : la courageuse voisine qui prend le risque de cacher des juifs en fuite, la grande bourgeoise trop contente de ne pas partager le sort infernal des exilés, la paltoquet opportuniste qui mange à tous les rateliers, l'affreux collabo dénonciateur traqueur profiteur, la concierge vénale et mesquine qui ne rechigne pas à jouer les pillardes etc.
Un livre jeunesse qui aborde un volet dramatique de l'Histoire avec suffisamment d'intelligence et de légèreté pour rendre digeste l'innommable pour nos chères têtes blondes, ce dont on ne doutait pas, connaissant l'auteur .

Marion Godefroid-Richert


Qui se souvient de Paula ?
Son ami, Jacques Masaran, qui l'a vue en 1942 pour la dernière fois. Après sa détention à Drancy - il avait eu le culot de défier l'occupant allemand, arborant de fausses étoiles jaunes le jour où leur port est devenu obligatoire pour les Juifs - il s'est réfugié en Angleterre...
55 années ont passé. Le pacifique universitaire, spécialiste de littérature anglaise, trouve sur internet une annonce brève et sibylline :
"Bouteille à la mer : Qui se souvient de Paula Karlinski, 26 rue de la Montagne Sainte-Geneviève, Paris, Khâgne Louis-le-Grand 1941-1942 ?"
Il se rend alors à Port-Mort, dans le sud de la France, avec le fol espoir d'y retrouver Paula, la jeune étudiante juive qui fut amoureuse de lui autrefois...
Toujours se méfier des quatrièmes de couverture, m'a-t-on dit ! ("un polar hors du commun, qui s'ouvre par un crime innommable : la rafle du Vel' d'Hiv' du 16 juillet 1942. A la fois un très grand roman noir et un immense roman de mémoire.")
Par contre celle de ce roman jeunesse dit la vérité. La stricte vérité ! De toute façon, ne comptez pas sur moi pour "dire du mal" d'un roman de Romain Slocombe. Chez "Mauvais Genres - Rade de Brest", il fait partie de nos auteurs chouchous et, sur un plan plus personnel, il figure dans mon Panthéon... J'apprécie énormément ce touche à tout de génie. En ce qui concerne l'homme, sachez seulement que Romain Slocombe est une personne exquise, chaleureuse d'une gentillesse et d'une simplicité remarquables... Un grand Monsieur !
Je dois dire que j'ai - encore - été bluffé par ce roman - écrit en principe pour des ados. A travers l'histoire emblématique de la jeune Paula, c'est notre histoire, toute la période sombre de l'Occupation que reconstitue l'auteur. Un roman en trois parties, superbement documenté, qui raconte aux adolescents - et pas seulement à eux - le triste sort des enfants juifs et de leurs parents. Un roman de mémoire, beau, triste et poignant qui m'a fait penser à une chanson de Maurice Fanon, "La petite Juive"...
Qui se souvient de Maurice Fanon ?

Roque Le Gall


Averse d'automne

Romain SLOCOMBE

Gallimard, 2003



Gilbert Woodbrooke, photographe anglais bien connu, débarque au Japon pour une semaine de travail. Fétichiste, Gilbert aime aussi collectionner les photos de jeunes lycéennes japonaises en uniformes qu'il met en scène dans des séquences très érotiques voire perverses. Pour l'heure, il est employé pour le compte d'un collègue accusé à tort d'avoir exhibé des mineurs dénudés dans un reportage diffusé au Royaume-Uni, chargé, pour innocenter cet ami, d'interviewer un réalisateur et une actrice de films pornographiques à Tokyo. Sur place, Gilbert retrouve Julius B. Hacker, galeriste chauve et obèse, un être envahissant et amateur de très jeunes filles. Ne pouvant pas joindre sa maîtresse Akiko, la belle hôtesse de l'air, notre photographe passe sa première soirée en compagnie du gros homme et de Kana, sa petite copine de quinze ans. Julius mène alors la petite troupe dans un endroit secret, lugubre et impressionnant où des médecins japonais étudient minutieusement des quantités d'os humains, révolvérisés, sciés ou calcinés. En compagnie d'un journaliste français, Gilbert va alors enquêter sur une page très sombre et peu glorieuse de l'Histoire japonaise, faire rejaillir le passé monstrueux de l'Unité 731, section de l'armée japonaise qui, pendant la seconde guerre mondiale, mettait au point des armes chimiques et bactériologiques qu'elle testait sur des cobayes humains : les prisonniers chinois...

Dessinateur, écrivain et photographe, Romain Slocombe est un homme aux multiples casquettes, depuis longtemps fasciné par l'Asie et par les femmes asiatiques. Membre du groupe Bazooka, il se fait tout d'abord connaître en tant que dessinateur BD et illustrateur dans les années 1970-1980. Photographe, il signe également des livres médico-érotiques et s'essaie également au film vidéo. C'est en 2000, avec la parution, dans la collection Série Noire chez Gallimard, de "Un été japonais", que démarre sa carrière d'écrivain de romans noirs. Après "Brume de printemps", "Averse d'automne" propose aujourd'hui les troisièmes aventures au pays du soleil levant de Gilbert Woodbrooke, personnage récurent et évolutif créé par Romain Slocombe. Il s'agit là d'un excellent roman fort bien écrit, très agréable à lire et fort bien documenté sur la vie actuelle au Japon où le pire côtoie le meilleur et sur une tranche d'Histoire terrifiante et méconnue. Il y sera question de l'extrême droite actuelle, de crimes effroyables commis contre l'humanité, de criminels de guerre toujours en activité et qui jamais n'ont été inquiétés. Et c'est avec le plus grand plaisir qu'on retrouve Gilbert Woodbrooke, l'antihéros imaginé par Romain Slocombe, pour qui rien ne se déroule comme il l'avait prévu, qui sera constamment confronté à des situations cocasses ou désespérément tragiques et dont il aura énormément de mal à se dépêtrer, personnage qui, au fur et à mesure qu'il progresse dans cette intrigue habilement construite, passionnante de bout en bout, croisera tout un tas de personnages bien campés, plus singuliers, drôles, étranges, déjantés, obséquieux, dangereux ou abjects les uns que les autres.

Un roman noir brillant et attachant. A lire, donc !

MGRB

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