L'Appât

José Carlos SOMOZA

Actes Sud, 2011



Madrid, dans un futur pas si lointain. Le terrorisme est venu frapper durement la vieille Europe et particulièrement l'Espagne, laissant un cratère radioactif de trois kilomètres carrés à cinq minutes du centre-ville de la capitale. Dans la surenchère technologique entre chasseur et gibier, une voie s'est enfin ouverte dans la science qui ne concerne aucunement du matériel sans âme mais bien de l'humain brut. Des psychologues ont étudié et prouvé l'existence du psynome, une entité qui recouvre le désir profond de chaque personne, soit ce qui peut la captiver au point de pouvoir en perdre la raison. Chaque être humain sur cette planète peut être catégorisé dans une philia précise (demande, chair, holocauste...). Il en existe une cinquantaine. Parallèlement ont été trouvés les masques qui correspondent à chacun de ces psynomes. Des individus (hommes, femmes, enfants) qui sont entraînés savent détecter le type de philia de leurs interlocuteurs et s'en rendent maîtres avec des gestes, des intonations, des paroles. Et tout cela grâce à l'étude de Shakespeare. Le grand dramaturge a en effet crypté toutes ses pièces pour illustrer les philias et leurs masques. Les appâts, comme on les appelle, sont donc formés dès leur plus jeune âge d'une manière spéciale au théâtre classique et deviennent au bout de quelques années des bombes ambulantes, capables en quelques secondes de réduire en esclavage n'importe quel fou furieux plus efficacement que s'ils portaient un bazooka en bandoulière. La meilleure de cette élite interventionnelle, Diana Blanco, va être mise sur la sellette de la manière la plus angoissante : le Spectateur, un meurtrier en série insaisissable, lui arrache sa jeune soeur Vera. Diana va plonger au plus profond de l'horreur pour tenter de la sauver.

Si vous n'avez pas tout compris à ce résumé (que j'ai essayé de rendre clair, promis), c'est normal. José Carlos Somoza est un auteur ambitieux. Moult de ses oeuvres précédentes se colletaient avec des sujets abscons et les rendaient prodigieusement passionnants, mais toujours aussi obscurs. La Théorie des cordes par exemple se jetait joyeusement dans la physique quantique sans hésiter. Et dans Clara et la pénombre, c'est une forme assez extrême d'art qui était mise en scène. Ici on renoue avec les premières amours de l'auteur (auparavant psychiatre) soit la psychologie avec une théorie originale. L'idée est assez effrayante et en même temps plausible, pourquoi en effet ne pourrions-nous pas être classés en une cinquantaine de "types" ? Quant au principe du masque il est intriguant : un geste, un son, une position et nous serions (selon la théorie de l'auteur) submergés par une incroyable jouissance... Tentant ! Mais là où le lecteur se régale, c'est dans cette utilisation faite des appâts par la police en tant que piège délectable et vénéneux, heureux de se plier à cette incroyable mascarade. J'ai apprécié comme par le passé la prose, parfaite, le rythme, sans temps mort, l'originalité du scénario, l'ambition de celui-ci quand il relie ce polar de belle facture à un immense auteur sur lequel tout semble avoir été dit. L'héroïne est captivante et les méchants de vrais vilains (vous savez bien, c'est à un méchant réussi qu'on reconnaît un livre réussi). Cependant j'ai été pour ma part un peu déçue par la dernière cinquantaine de pages. Deux pirouettes finales scénaristiques, que je ne dévoilerai pas (je ne suis pas comme ça !) m'ont plutôt laissée sceptique que conquise. Mais les trois cents premières pages valent le détour. Enfin bref, pour ceux qui connaissent le zigoto, du plaisir en perspective. Pour les autres, commencez par celui-là et puis lancez-vous sur La Dame numéro treize. Vous n'avez pas fini d'en parler...

Marion Godefroid-Richert


Clara et la pénombre

José Carlos SOMOZA

Actes Sud, 2003
Coll. Lettres Hispaniques. 23 euros. Traduit de l'espagnol. Première parution dans la langue originale en 2001.



En 2006, l'art hyper-dramatique a relégué au rang des peintures rupestres l'art de la peinture sur des toiles tendues sur des châssis de bois. Désormais les plus grands artistes du monde (ainsi que les plus modestes en vogue d'ailleurs) peignent des hommes et des femmes, jeunes (voire juvéniles) et beaux pour la plupart. Des écoles les dressent à devenir des supports parfaits pour la peinture des maîtres : apprêtables, malléables, ils doivent pouvoir tenir des positions à la limite de la torture physique pendant des heures, ignorant crampes, démangeaisons et présence du public... Clara Reyes est "toile". Elle rencontre le plus grand des maîtres de l'art HD, Bruno Van Tysch, qui veut la peindre pour sa nouvelle collection. Le génie veut l'immortaliser dans un tableau-hommage à Rembrandt. Cependant qu'elle est lentement apprêtée à Amsterdam, toute la fondation Van Tysch, vaste corporation gravitant autour du peintre, est à la poursuite d'un assassin qui a dérobé une des plus belles toiles du maître et l'a odieusement massacrée.

Sur un canevas classique l'auteur a su broder une tapisserie au point d'une incroyable délicatesse. Tout l'art hyper-dramatique est décortiqué jusqu'à sa substantifique moelle. Chaque modèle abandonne comme des pelures d'oignon idées, souvenirs et personnalité pour devenir coquille vide, le réceptacle des émotions et couleurs peintes sur lui par l'artiste. Lorsque le modèle prend de l'âge, du ventre ou qu'il n'est tout simplement plus satisfaisant, il est remplacé par une copie. Tout autour de l'art HD, l'auteur développe d'infinies variations sur l'exploitation du corps au nom de l'art et l'esclavagisme raffiné qui en découle. L'artisanat humain, où les modèles ratés ou de moindre envergure deviennent des objets usuels (cendrier, plateau, table, chaise, etc. ), les art-shocks où le public entre en interaction physique avec les toiles humaines (le plus souvent de façon sexuelle). Les enjeux financiers autour de l'art HD sont gigantesques et c'est bien là ce qui fait le plus frémir dans cette vision très réaliste, car c'est ce qui lui donne son relief incroyablement vraisemblable. L'argent et son pouvoir corrupteur entachent cette lubie artistique. L'auteur démonte les rouages de sa machine pour nous en exposer le mécanisme parfait et plus encore pour mieux attirer notre attention sur la couleur de l'huile financière qui lui permet de si bien fonctionner. On n'est pas loin hélas de l'incroyable organisation qui permet à des centaines de femmes des pays de l'est de se transformer en marchandise sur les trottoirs européens. Le fantasme littéraire n'épouse que trop bien les contours des réalités odieuses de nos si parfaites sociétés occidentales.

Un chef d'oeuvre !

MGRB

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