Un lieu incertain

Fred VARGAS

Viviane Hamy, 2008



Le commissaire Adamsberg, de la brigade criminelle parisienne, est envoyé en congrès à Londres. Mais la découverte d'une vingtaine de pieds, débarrassés du reste des corps, dans le vieux cimetière de Highgate, va l'extraire d'un colloque qui ne le passionnait de toute façon pas franchement !

Ça démarre fort : dans ce petit cimetière où sont enterrés Marx et Dickens, trouver des pieds dans des chaussures, tout seuls là sans le reste des corps, ca peut tout de même marquer son homme ! La situation est suffisamment impossible pour que l'équipe du commissaire débute son enquête par la recherche du nom correspondant à l'horrible action : on a "énucléer" pour les yeux ou "émasculer" pour les testicules, mais pour les pieds ?

Et puis on rentre rapidement dans l'horrible : impossible de trouver le corps de Pierre Vaudel, lors du premier crime, tellement l'assassin a pu l'écraser et le terminer à la scie électrique : le corps est dépecé en 460 pièces, dont 300 ont été réduites en miettes. Cool ! Dès lors, l'histoire va progresser à Paris comme à Londres.

Vargas sait relancer par les scènes d'action, mais aussi en fin des cinquante courts chapitre. Ainsi : "Adamsberg se frotta les yeux, tenté par une longue nuit de sommeil. De dix heures entières, pourquoi pas. Il n'eut le temps d'en dormir que six."

Le livre est parsemé de personnages intéressants : Emile le jardinier violent mais fou amoureux de son chien Cupidon ; Paul de Josselin Cressent le toubib dont les manipulations guérissent des acouphènes ou remettent la mâchoire d'un chat en place ; Froissy, la fliquette toujours angoissée de manquer de nourriture ; Rettencourt, le pilier de la brigade qui court comme une fusée malgré ses cent dix kilos ; et encore Danglard, l'érudit qui a la réponse à toutes questions concernant la culture. Finalement, on se sent bien dans cette brigade, avec les "revues d'ichtyologie de Voisenet, les bouteilles et les dictionnaires de grec de Danglard, les revues porno de Noël, les vivres de Froissy, la litière et l'écuelle du chat, les huiles essentielles de Kernorkian, le baladeur de Maurel, les cigarettes de Retancourt..." On croise également Kant et son valet Lampe.

Un lieu incertain est également parsemé d'ambiances : ainsi, Fred Vargas, va-t-elle nous conduire dans des ambiances de vampires, au nord de la Serbie, le pays qui exhume Peter Plogowitz en 1725, craignant qu'il soit un vampire.

La fin est un peu rapide et confuse, si bien qu'une enquête qui se déroulait sagement sous les yeux du lecteur, finit par s'emballer un peu trop dans les dernières pages.

Un lieu incertain reste un bon polar, plein de suspense, de persos et d'ambiance.

On trouvera sur Rue 89, un chat de Fred Vargas avec des lecteurs.

Marc Suquet


  

Dans les bois éternels

Fred VARGAS

Viviane Hamy, 2006
coll. Chemins nocturnes, 442 pages, 18,00 euros



... " Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être la cause et mourir de plaisir "...
Horace de Corneille, acte IV, scène 5

Le commissaire Adamsberg vient de faire l'acquisition, pour une bouchée de pain, d'une maison dont personne ne semblait vouloir. Et pour cause ! " Elle est hantée " lui apprend son voisin, le vieux Lucio. " Une revenante du siècle d'avant avant, de l'époque d'avant la Révolution ", " une vieille malfaisance " y rôde la nuit. Lucio prétend même avoir aperçu son ombre à maintes reprises. Adamsberg n'en a cure. Il est bien plus préoccupé par une nouvelle enquête. Deux hommes, deux escrocs aux petits pieds, Diala et La Paille se sont fait trancher la gorge à la porte de la Chapelle. Pas question pour lui de laisser la brigade des stups lui prendre ces deux dealers minables... Car Adamsberg veut absolument comprendre pourquoi ils avaient de la terre sous les ongles !
Adamsberg ne se doute pas encore qu'il va se retrouver " sur une enquête d'épouvante ", une enquête qui va lui filer entre les doigts... manipulations, fausses pistes, évènements surprenants, imprévus et imprévisibles le feront tomber dans un état physique et psychique extrême. Sa brigade aura même l'impression qu'il vire au mysticisme et qu'il fait dérailler toute l'enquête. On sera même proche de la mutinerie !
C'est alors que...

" Ce ne sont jamais les morts qui m'ont donné du mal. Ce sont leurs tueurs... " (commissaire Adamsberg, p. 15)

Une maison hantée, deux paumés auxquels on a tranché la gorge, une nouvelle légiste dure à la tâche et surdouée, un nouveau lieutenant au cheveux roux et bruns, qui ronge son frein en attendant peut-être d'avoir la peau de son commissaire avec lequel il partage un secret d'enfance (qui plus est, il a un tic hérité de sa grand-mère : il parle en alexandrins), " la boule " chat anormal qui va se révéler être un fin limier, une tueuse dissociée, un " ange de la mort ", une vielle infirmière maniaque aux 33 victimes qui a réussi à s'évader de prison, un commissaire fantasque empêtré dans ses problèmes sentimentaux, des ombres qui passent dans des cimetières où des tombes ont été profanées, " Narcisse ", un autre chat, celui de Pascaline, tué et émasculé, des villageois, des taiseux de la Normandie profonde où des cerfs ont été abattus puis éviscérés, où le reliquaire de Saint Jérôme a été pillé, où le commissaire Adamsberg découvre le De Sanctis Reliquis, un livre rare, un des plus célèbres ouvrages sur les reliques de saints et leur utilisation, une brigade criminelle dans laquelle règne " un microclimat insolite "... Tels sont les principaux ingrédients disparates utilisés par Fred Vargas pour nous mitonner un roman policier, pardon ! Un " rompol " dont elle a le secret... " Et ça marche ! "

Ce 10e roman de la " reine du polar français ", la polardeuse couverte de prix, a toutes les chances de devenir un roman culte comme la plupart des précédents... Fred Varges ne serait-elle pas un peu " sorcière ", comme n'est pas loin de le penser Frédéric Ferney (Le bateau livre, émission du dimanche matin) ?
Il est indéniable que notre archéozoologue médiéviste (archéologue spécialisée dans l'étude des ossements d'animaux du Moyen Age ! ) n'a pas non plus son pareil pour bâtir des intrigues de plus en plus sophistiquées, totalement surréalistes, parfois à la limite de l'invraisemblance mais remarquablement construites, même si elle s'en défend (" ce n'est pas mon angoisse. Je ne construit pas les histoires avant. Je laisse les mots faire l'histoire et la musique faire le sens... ").
Et l'on y croit ! On y croit fort ! Fred Vargas nous entraîne de Paris jusqu'au coeur de la Normandie profonde. Elle nous trimbale de bistrot en bistrot, de cimetière en cimetière, avec quelques détours par la forêt... Elle nous apprend au passage qu'il y a un os dans la verge du chat de même que dans le groin du porc. Plus surprenant, il y a également un os dans le coeur du cerf (on peut faire confiance à l'archéozoologue ! ).
Comme dans les précédents romans, " on gratte, on fouille beaucoup dans le sol... " On fouille également dans le passé ! Le polar chez Fred Vargas, est souvent une question de traces, d'empreintes qu'il faut interpréter. Elle semble vouloir pousser le roman policier jusqu'à ses extrêmes limites " comme pour voir comment ça résiste " (F. Ferney). En jouant avec les codes du polar, elle crée un univers qui lui est propre, totalement original et où tout est décalé.
Personnages savoureux, atmosphère noire et poétique, humour et écriture remarquable font que " ce roman symbolique et allégorique... ce roman gothique " (F. Ferney) est à nouveau un très grand Vargas ! Le meilleur ?

Alors, Fred Vargas " Sorcière " ? Peut-être tout simplement une romancière ô combien talentueuse et... très, très modeste ! Elle qui n'a pas l'impression d'écrire " de vrais livres " (sic) déclare :
" Je n'ai pas d'idées, je n'ai pas de but, je n'ai pas de message... Les romans policiers c'est quand même facile. Je les écris pour m'amuser... J'ai l'impression d'écrire des contes pour enfants... Je n'arrive pas à me prendre au sérieux... Je conçois ces contes pour qu'on s'amuse tous ensemble... Quand je commence un livre, je me dis juste : "Si on racontait une bonne histoire entre nous ? " "

Chère Fred Vargas, Dans les bois éternels est une très très bonne histoire ! Continuez à nous amuser de la sorte ! ...

PS : Cesare Battisti a bien de la chance dans son (grand) malheur d'avoir une amie comme Fred Vargas !

Roque Le Gall


Bien peu de chose à ajouter à cette (belle) chronique, si ce n'est que j'encourage vivement les personnes n'ayant jamais lu de Fred Vargas (comme moi avant Dans les bois éternels), à combler très rapidement cette ENORME lacune, car nous somme passés trop longtemps à coté d'un pur plaisir !

Annecat

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