Dans tous les sens comme l'amour

Simona VINCI

Gallimard, 2003
Coll. La Noire. 18,50 euros
Traduit de l'italien. Première parution dans la langue originale en 1999.



"Dans tous les sens comme l'amour" est le deuxième livre de Simona Vinci à paraître dans la Noire. Elle avait obtenu le prix Elsa Morante de la première oeuvre pour son roman "Où sont les enfants ?". Cette deuxième oeuvre de la jeune Italienne est un recueil de nouvelles - treize nouvelles - qui ne sont pas sans rappeler son très bon roman paru en 2000.
"Août noir" : De motels perdus en plages désertes, une mère a entrepris un voyage avec sa petite fille. Tandis que la gamine ramasse des coquillages blancs qu'elle aime tant, la mère réfléchit à l'inanité de son existence. Tout la fatigue : la voiture, la gamine, ce voyage absurde, ce sale mois d'août qui termine, "la direction étrange que prend l'amour certains jours"...
"La cour" : De son appartement, avec un petit balcon qui donne sur la cour, une femme guette les hommes... Certains deviendront des amants de passage qu'elle partagera avec Lucio, son frère...
"Seul" : Un jeune homme, hospitalisé depuis quatre mois, "disparaît à vingt-huit ans, et les gens autour de lui s'y sont déjà résignés"... Il pense à "cette fille", encore et souvent. Son ancienne voisine. Il lui écrit une lettre. Il lui écrit qu'il est en train de mourir. Le temps passe, comme il passe à l'hôpital : lentement. Il continue à écrire des lettres. Et il attend. Un jour, la jeune fille passe le seuil de la chambre d'hôpital, les lettres serrées entre ses doigts...
"Photographies" : Dans un meuble, dans le tiroir des nappes, bien caché tout au fond, Tommaso trouve un énorme cahier à la couverture bleue. Dans ce cahier d'école banal, il y a dix ans de sa vie. Des photos prises à son insu par son épouse. Des photos d'un lilliputien malade dont le corps ne cesse de se transformer. Le pianiste qui n'a jamais eu peur de son corps car à l'intérieur il y a la musique... et lui... constate avec surprise que sa femme l'espionne depuis dix ans. Il doit prendre une décision...
"Chairs" : "Il" aime la nuit, marcher toujours sous un ciel différent. "Il" aime photographier les gens "qui dorment" et conserve leurs photos dans des cahiers de papier recyclés. "Il" les conserve pour quelqu'un d'autre, quelqu'un qui comme lui aura besoin de voir... Et "il" se demande s'il n'est pas nécrophile... "Un homme seul qui dépouille des morts et photographie leur corps nu, qu'est-ce qu'il est, sinon un nécrophile ?"...
"La femme de la falaise" : Une jeune femme, la trentaine, lit dans le journal : "Hier une femme s'est jetée d'une falaise". Elle imagine... "Sans doute parce qu'un jour, devant la même falaise, moi aussi j'ai pensé que si un jour je décidais de me suicider, je pourrais très bien le faire ici. Il y a des lieux qui attirent le suicide"... Elle se décide de se mettre à cuisiner puis d'inviter quelqu'un à dîner. Mais elle est obsédée par le suicide de cette femme. Elle se rappelle qu'un jour, à sept ans, elle aussi a désiré mourir...
"Choses" : Une employée à l'Istuto dei Beni Culturali (l'Institut des Biens Culturels) est de plus en plus obsédée par les objets, par les choses. Elle passe toutes ses journées à les toucher, entre dans les magasins juste pour toucher les choses... "Une expérience sexuelle, intense et prégnante à en perdre la tête..." Elle maîtrise de plus en plus difficilement ses pulsions. Son corps aussi est devenu une chose...
"L'Ange" : Un chirurgien reçoit un jour la visite d'un ancien camarade qui lui montre deux photographies d'Angela, sa soeur. Le chirurgien, habitué aux corps déformés, aux visages consumés et aux regards éteints, subit tout de même un choc : à la hauteur des omoplates de la jeune femme se déploient deux ailes semblables à celles d'une chauve-souris. Angela, la fille ange, la fille aux ailes de chair... - "Tu dois m'aider"... "Je veux qu'elle redevienne comme avant. Je veux que tu la fasses redevenir comme avant"...
"Deux" : Un homme a longtemps attendu. Maintenant il le sait, il en est persuadé. C'était "elle", celle qu'il attendait ! "Elle", c'est une femme, une femme laide que sa laideur rend encore plus forte. Ils sont deux, deux maintenant, un homme et une femme... Puis, "elle" ramène une fille à la maison, une très belle fille...
"Nocturne" : "Elle" vient d'avoir vingt-quatre ans. Sous l'effet d'un mélange d'alcool, de marijuana et de somnifères, il lui arrive de perdre la notion du temps et de penser que "ces deux dernières années, il y a eu trop d'hommes"... "Elle" a envie que son corps se referme... elle voudrait cesser de désirer cette chose qu'ensuite elle regrette"... Par une nuit paisible, alors que la lune est haute, un homme va payer pour tous les autres...
"Lettre avec silence" : Dans une chambre vide, une fille écrit une lettre d'amour à quelqu'un qui est loin. Elle aimerait écrire une longue lettre "avec le silence", une lettre qu'on ferme et qu'on ouvre comme une boîte à musique et qui continue à carillonner encore longtemps, une lettre qui ne sera jamais envoyée. La fille se sent comme si elle était en train de se dissoudre. En silence...
"Fugue avec fillette" : "Quelle matinée absurde !" "Quel crétin je suis !" pense Cris qui se cache avec la petite Giulia, une fillette de cinq ans, dans une maison abandonnée, un matin de mars plein de soleil et de vent... Giulia qui n'a pas peur et le regarde avec ses yeux tranquilles. L'adolescent ne sait pas pourquoi il l'a prise. "Eux, ils disent enlevée". Mais il l'a prise. Et il avait l'intention de la ramener, de la rendre, comme une bicyclette...
"En voyage avec les chaussures rouges" : Marcella et Giacinta, treize ans, dans l'avion qui les conduit d'Athènes en Italie, regardent leurs chaussures neuves, des chaussures rouges, et parlent de leurs envies.

Les lecteurs qui avaient aimé le premier roman de Simona Vinci ne seront pas déçus. Ce recueil de nouvelles est un livre dérangeant et très noir, désespérément noir et tourmenté, tout comme l'était déjà "Où sont les enfants ?". Simona Vinci nous raconte des histoires sombres, terribles, cruelles, inquiétantes, entêtantes, parfois morbides, émaillées de tensions et de bizarreries. Peu à peu, le malaise s'installe, le drame couve silencieusement. L'atmosphère, déjà lourde, devient de plus en plus oppressante. Le temps passe lentement, et toujours cette sensation de noire déliquescence... Les personnages, quelque peu déglingués, mal dans leur corps - corps déformés, corps qui s'altèrent, se transforment -, mal dans leur tête - êtres secrets, fragiles, silencieux, enfermés dans leur isolement, leur solitude -, veulent pourtant croire à l'amour, mais ils aiment mal. Dans ce recueil parfaitement homogène dans sa qualité, il est question de peur, d'angoisse, de dégoût, de répulsion, de cruauté, mais aussi de pitié et de tendresse. Simona Vinci parle d'incommunicabilité, accuse l'indicible qui sépare les êtres. Elle excelle à décrire la dérive des coeurs et des corps et maîtrise totalement l'art si difficile de la nouvelle. Quant au style, il ne manque ni d'élégance ni d'efficacité. Une écriture sèche, concise, acérée, et toujours cette petite musique propre à Simona Vinci. Avec ce recueil bouleversant, elle confirme son très grand talent ! Une remarque cependant : "Déprimés s'abstenir !"

MGRB

partager sur facebook :