Le ciel au dessus du Louvre

Jean-Claude CARRIERE, Bernard YSLAIRE

Futuropolis, 2009
72 pages. 17 euros



Paris, la révolution française bat son plein et le peintre David exalte les sentiments patriotiques en mettant à bas l'art antique (personnifié par Fragonard) de l'ancien régime et en édifiant les bases d'une "peinture citoyenne", à la hauteur des idéaux républicains. La toute jeune république française a justement ses héros, Mara, Danton, Robespierre entre autres. A chacune de ses frontières et même en dedans avec le mouvement chouan cependant, des troubles se fomentent, des complots sont ourdis pour restaurer l'autocratie. L'assemblée décrète bientôt la chasse aux sorcières ouverte et c'est le début de la Terreur. Pour réconforter le peuple et lui redonner un espoir avec un idéal spirituel, Robespierre veut créer et livrer une grande fête autour de l'Etre Suprême (on ne peut plus fêter le dieu des papistes et des bourgeois, n'est-ce pas ?) et pour cela il a besoin de le mettre en image, dans un tableau grandiose. Challenge qu'accepte David à contre-coeur, par ailleurs fasciné par un jeune modèle à la recherche de sa mère qui le poursuit depuis quelques temps, un ange blond mutique à la beauté céleste. Ce dernier sera une source d'inspiration pour créer un tableau unique représentant un jeune martyr de la cause révolutionnaire.
Les deux auteurs de cet album se sont entendus pour livrer un quatrième récit sous l'égide de cette vénérable institution qu'est le musée du Louvre. Plusieurs dessinateurs s'y étaient risqué auparavant, Nicolas De Crécy et Marc-Antoine Mathieu notamment. C'est ici au tour d'Yslaire et de son univers de lavis sépia traversé d'éclairs rouges de se prêter au jeu de l'interpénétration avec la grande bâtisse qui abrite une des plus grandes collections d'art mondiales. Le dessinateur se coule plaisamment dans l'intrigue concoctée par l'écrivain. Cela lui permet entre autres de caser quelques vues d'ensemble des salles d'exposition et de se livrer au jeu des citations picturales. A l'amateur éclairé le soin de reconnaître les toiles qui figurent sur les murs - et celles qui n'y figurent pas ! Quant au résultat de cette commande institutionnelle, elle laisse une impression sympathique certes, beaux dessins, intrigue assez honnête. En une vingtaine de très courts chapitres on assiste à une mise en lumière pas inintéressante des doutes et des atermoiements de deux acteurs majeurs de la mise en place de l'après-monarchie. Mais on est loin d'un chef d'oeuvre d'humour, comme avec Période glaciaire, ou d'un monument de surréalisme et de conte initiatique, comme avec Les sous-sols du Révolu. Alors on est un peu déçu, parce qu'on avait faim de sublime au vu du recrutement, mais on ne l'est pas trop, parce que tout de même les deux compères sont des pointures dans leurs domaines respectifs et tiennent leurs engagements de manière efficace.

Marion Godefroid-Richert


8 août 1793, autrement dit 15 fructidor de l'an I, le Louvre, premier musée de la Nation est inauguré. David, le peintre de Marat assassiné, essaye de représenter l'Etre suprême, que Robespierre, ami de David, souhaite imposer.

C'est la quatrième fois que le musée du Louvre demande à un auteur d'illustrer ses collections grâce à la BD. L'association Yslaire/Carrière apparaissait prometteuse : le premier (il faut aller voir son site, c'est superbe), auteur des Sambre, XXe siècle.com ou encore le ciel au dessus de Bruxelles et le second, écrivain et scénariste (de 58 films quand même entre 1965 et 2009 dont le merveilleux Cyrano de Bergerac de Jean Paul Rappeneau) est particulièrement bien choisi puisque scénariste en 1983, du Danton d'Andrzej Wajda !
Côté auteurs, c'est donc du lourd. La réalisation est intéressante côté historique, rappelant l'origine du Louvre, le rôle de David et la folie de Robespierre qui souhaite imposer l'Etre suprême, culte rationnel au but avoué "de développer le civisme et la morale républicaine".
Le parti pris des auteurs est de choisir l'angle du modèle, un jeune ukrainien, choisi par David pour donner un visage à l'Etre suprême. La remarque de Carrière sur cette fête est intéressante : "Imaginons que nous soyons athées et que nous ayons le pouvoir. Est ce que nous supprimons la religion ou pas ? Tous les régimes qui s'y sont essayés se sont cassés les dents. Je pense au régime soviétique, par exemple. Robespierre le sent parfaitement. Il a l'obsession de satisfaire cette demande". J'ai donc aimé l'approche du sujet, informative, originale et intéressante. L'ensemble est un peu long et les interrogations de David sur la représentation de l'Etre suprême parfois redondantes.
Le dessin est assez beau mais les visages restent souvent enfantins ou caricaturaux, ce qui est surprenant. La teinte générale est assez pâle, laissant ressortir les tableaux du Louvre en couleurs qui y sont insérés.
L'album est donc intéressant mais un peu long.

Marc Suquet


  

La guerre des Sambre, Hugo et Iris

Jean BASTIDE, Vincent MEZIL, Bernard YSLAIRE

Futuropolis, 2009
58 pages. 13 euros



Hugo et Iris décrit la jeunesse d'Hugo Sambre, père de Bernard. Durant l'hiver 1831, Blanche revient dans une maison en deuil : Hugo a perdu sa mère. Ce dernier ne pense qu'à Iris, une comédienne parisienne qu'il aime et il quittera la maison précipitamment pour la rejoindre. Blanche, elle, est très attirée par le cousin Alfred.

Voici le dernier tome de l'histoire d'Hugo et Iris. Sambre lui même comportait déjà 5 tomes. Une fresque familiale racontée par Yslaire.

On est plongé ici dans un vrai huis clos, retraçant les lourds sentiments existant entre les protagonistes : des soeurs d'Hugo qui reprochent à Blanche son attitude frivole tandis que la maison est en deuil à Hugo qui ne sait à quoi s'en tenir avec Iris et dont les yeux rouges le fascinent : les relations ne semblent pas simples entre ces personnages ! Le teint très sombre du dessin intensifie cette impression. Au fil du livre, le lecteur se sent progressivement placé sous un toit dont il ne peut s'échapper.

J'ai trouvé sympa qu'Yslaire s'entoure de deux jeunes dessinateurs, Jean Bastide 27 ans et Vincent Mézil, 26 ans : Yslaire faisait partie de leur jury de fin d'études de l'institut St Luc de Bruxelles et Hugo et Iris est leur premier album. Le prof a trouvé là de sacrés bons élèves ! Ils racontent ici leur joie lorsque Yslaire leur a proposé ce travail.

Les expressions des personnages sont particulièrement bien représentées : ainsi l'étonnement des convives p. 4 et 5 devant l'arrivée de Blanche, mais aussi des échanges de regards comme ceux des p. 8 ou 11. Le dessin permet au lecteur de pénétrer des intérieurs bourgeois de l'époque. Et seul de ce dessin en demi teinte, émerge le rouge : celui des yeux d'Iris, comme des cheveux d'Hugo.

La fin de l'album comporte 4 pages de repères chronologiques retraçant les origines de la famille Sambre. De la même façon, la 4e de couverture est un arbre généalogique familial.

Après Hugo et Iris, le deuxième cycle, Werner et Charlotte, est déjà dans les cartons d'Yslaire.

On peut consulter le très beau site d'Yslaire

Marc Suquet


  

Le ciel au-dessus de Bruxelles [avant]...

Bernard YSLAIRE

Futuropolis, 2006
66 pages, 13,50 euros



17 mars 1943, 5h du matin ce sont les Khazars que l'on extermine, livrés aux nazis par Staline. Soixante ans plus tard, quelque chose a t-il changé ??? A trois jours du début de la guerre en Irak, Jules rencontre Fadya. Lui est juif, elle musulmane... Lui, c'est un ange, " Engell avec deux L parce qu'en français un ange a deux ailes ", elle c'est aussi un ange, mais pour l'heure un ange de la mort. Elle s'apprête à tuer, lui à aimer... Ces deux-là vont vivre un moment d'éternité improbable...

" Imagine... all the people... living for today... imagine there's no countries... no religion too... imagine all the people... living life in peace... ". C'est autour des paroles de la chanson de Lennon que se construit cette histoire d'amour, reflet de notre monde... atroce !
Les premières pages de ce récit nous captent totalement grâce au dessin noir, effrayant, désespéré. Mais arrivé en 2005, le trait se veut plus clair, plus moderne, réel et là le soufflé retombe... L'histoire est attendue, un peu trop classique et je n'ai pas bien compris où Yslaire voulait nous emporter... peut-être faut-il que je lise le tome 2 pour y voir plus clair ? Attendons alors...

Annecat


Le dessin est bon : des personnages en longueur avec des dominantes de couleur claire à l'exception des premières pages dans lesquelles le noir angoissant domine. Les regards échangés entre les personnages parlent : entre elle et lui, la défiance d'abord puis l'abandon. Chez elle la dureté d'abord, celle de la terroriste, puis après un complet examen de l'ange, enfin un sourire qui l'illumine. Ce qui frappe aussi c'est le contraste toujours présent : entre le début de l'album noir et la suite colorée, entre le personnage terroriste et celui qui enlève sa carapace et fait l'amour, entre le costume de la terroriste et son intégrisme de base et son corps nu, entre sa volonté de frapper et son T shirt marqué d'un No war, même si son action est dirigée contre la guerre menée par Bush. Le dessin pourtant ne comporte pas beaucoup de détails. L'album est également truffé de photos re-crayonnées ce qui ajoute au caractère véridique de l'histoire.

Marc Suquet


1943, camp d'extermination de Falkenberg. Anna, 8 ans, et son frère sont séparés sans avoir pu se dire adieu. " Je ne sais ni pourquoi le camarade Staline nous a mis dans un train, et livrés à l'ennemi juré, nous, les derniers Khazars de Crimée... Ni quelle sera la destinée de chacun d'entre nous... " (p. 9) Abattu d'une balle en pleine tête, le frère s'envole, perce les nuages, pour se retrouver sur le quai d'une gare de Bruxelles... exactement 60 ans plus tard. A son bras, un brassard sur lequel est inscrite une étoile à sept branches, dans sa main, un GSM dernier modèle. A l'arrivée d'un train de manifestants pacifistes, le téléphone se connecte à celui d'une jeune fille taciturne, voilée, tout de noir vêtue. Jules Engell (c'est son nom) entraîne la jeune fille dans une chambre d'hôtel et découvre qu'elle porte une ceinture d'explosifs...

Vibrant plaidoyer contre la guerre, contre toute forme de violence, pour l'amitié (l'amour !) entre les peuples, cet album s'articule autour d'un thème qui pourrait paraître quelque peu démagogique si le talent d'Yslaire ne dotait pas ses planches d'un souffle oppressant, poétique, onirique qui fait passer le message beaucoup mieux que tous les discours. Rien n'est vraisemblable dans cette histoire, ni la réincarnation (?) du personnage principal, ni sa rencontre fortuite (?) avec la jolie Fadya, ni l'abandon de celle-ci à ses caresses alors qu'elle s'apprêtait à mourir en martyre... Et c'est bien cette succession d'aberrations qui donne à ce récit la puissance d'un rêve sur lequel ni le temps, ni la logique n'ont de prise.
Le traitement graphique, mélangeant dessin et photographies, tons sépia et bleutés, vient parfaitement appuyer l'impression de malaise distillée par le récit, alors que le contexte historique (les premières heures de la seconde guerre en Irak) est, lui, bien réel, omniprésent. Yslaire réussit ainsi à démontrer l'absurdité de la guerre et du terrorisme. Une Irakienne s'exprime à la télévision : " Je ne comprends pas. Personne ne veut de cette guerre, et pourtant... C'est comme si elle devait avoir lieu... Toutes les guerres sont comme ça... inéluctables. Personne ne peut rien... En tout cas, c'est ce que l'on dit toujours après. " (p. 60).
Magnifique rêverie sur fond de cauchemar (les planches du camp d'extermination sont superbes, mais terribles), Le ciel au-dessus de Bruxelles [avant]... traite avec une rare délicatesse d'un sujet des plus sensibles sans jamais sombrer dans le pathos. C'est noir, sinistre, mais tellement emprunt d'humanité que l'on ne peut s'empêcher d'y entrevoir comme une lueur d'espoir, à l'image des yeux clairs de l'ange-héros ou des mots de Lennon qui hantent ces pages. L'ex-Beatles avait lui aussi, en son temps, rêvé d'un monde d'amour, sans guerre. L'avons-nous entendu ?

Mikael Cabon

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