Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB

Jacques TARDI

Casterman, 2012



Stalag IIB, c'est du Tardi, et du lourd ! Durant la seconde guerre mondiale, le Stalag, c'est le camp pour les soldats et les sous-off, l'Oflag étant celui des officiers. Le Stalag IIB, est situé en Poméranie, dans l'ancienne Pologne. Pas un camp d'extermination, mais pas non plus une simple promenade : 45 000 prisonniers n'en reviendront pas, morts à la suite d'une épidémie de typhoïde.

A l'occasion de cet album, Tardi, qui a longtemps travaillé sur la première guerre, change de conflit. Les cahiers de son père racontant sa détention lui en donnent l'occasion. Quatre années et huit mois de conditions très dures, 1 680 jours à subir le froid, la faim et la dureté des gardiens jusqu'à la libération du camp par les Américains, le 29 janvier 1945.

Dans l'écriture du fils, une vraie tendresse pour son père, Jean, qui a eu bien du mal à raconter ces années sinistres, bloqué par la pudeur, censuré par son propre père qui, ayant fait la Grande Guerre, ne voulait pas s'en laisser conter, accueillant son fils par "Voilà le grand militaire qui va nous raconter ses exploits"... Jean, malgré tout, expose la guerre, sa guerre, à Jacques. Un vrai cours d'histoire, présenté côté vie de tous les jours : les chars qu'on n'appelle pas "tanks", les mitraillages des colonnes de réfugiés, les quarante soldats entassés dans un wagon et qui enlèvent une planche pour pouvoir se soulager, les gummis, ces tuyaux remplis de sable pour taper, la promiscuité dans le camp, Henriette sa femme qui envoie des lettres dans le double fond des colis, et la faim, toujours la faim !

Parfois, l'interrogation du fils sur la conduite de son père. Quand ce dernier par exemple écrase des Allemands avec son char, le fils ne peut éviter un "Papa, c'est horrible ce que vous avez fait". Mais aussi la colère du père lors de la débâcle, par exemple, sur les chefs de l'armée : "ces lamentables imbéciles, totalement dépassés par les évènements".

Un très bel album que l'on prend plaisir à intégrer pour comprendre la vie de ces prisonniers. Côté dessin, c'est du Tardi aussi, gris et noir ou noir et gris.

Marc Suquet


  

Le serrurier volant

Tonino BENACQUISTA, Jacques TARDI

Estuaire, 2006



Marc habite en banlieue de Paris. Il mène une vie tranquille.

" Il s'était toujours contenté de ce qu'il avait et n'aspirait à rien de mieux que ce qu'il était déjà : un homme ordinaire. "

Mais cela ne va pas durer... Tout d'abord, un choc : employé comme convoyeur de fonds, son fourgon se fait attaquer par des braqueurs. Résultat : ses deux collègues meurent. Lui est gravement blessé.

Il connaît alors une longue période de rééducation et de déprime. Il change complètement de vie, rompt avec tout son entourage, et choisit un nouveau métier : celui de serrurier volant. Avec son scooter, il arpente les rues de Paris au secours de ses clients. Ce métier lui permet de s'assurer une instabilité qui lui convient bien : la possibilité d'aller partout où il veut, de ne jamais se poser nulle part, de vivre de jour comme de nuit sans contraintes d'horaires.

En réparant des serrures et en ouvrant des portes, il entre dans l'intimité de ses clients et découvre d'autres misères, d'autres soucis que les siens. Il rencontre ainsi une femme, qui a besoin de son aide, et qui va lui redonner goût à la vie. Et puis un jour, il reçoit un appel d'un client très spécial, qui le ramène des années en arrière au moment de son " accident ". L'heure de la vengeance a sonné...

Il s'agit d'un " carnet littéraire ", un roman illustré au petit format, qui raconte l'histoire d'une longue thérapie, d'un retour à la vie après un choc physique et surtout psychologique très fort. Un voyage intérieur à travers la conscience d'un personnage. L'écriture est à la fois simple et profonde, et sonne juste. Les dessins de Tardi, couleur sépia, participent à créer une ambiance sombre et envoûtante.

Un très bon livre, émouvant, à dévorer d'une traite.

Mona Abautret


Le petit bleu de la côte Ouest

MANCHETTE, Jacques TARDI

Humanoïdes Associés, 2005
coll. HUMANO.HUMANO., 15,50 euros



Paris, années Giscard
Il est deux heures et demi ou peut-être trois heures et quart du matin. Dans sa Mercedes gris acier, Georges Gerfaut roule sur le boulevard périphérique extérieur. Cet homme de moins de 40 ans, ingénieur de formation, est cadre commercial dans une filiale du groupe ITT. Il est marié à Béatrice, une attachée de presse free-lance et père de deux petites filles...
Il roule à 145 km/h. Avant de s'engager sur le périphérique, il a bu 5 verres de bourbon 4 Roses et absorbé deux comprimés d'un barbiturique puissant. Un lecteur de K7 diffuse du jazz de style West Coast : du Gerry Mulligan, du Jimmy Guiffre, du Bud Shank, du Chico Hamilton... Au cours de l'année écoulée, " Georges qui file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique là, a tué au moins deux hommes... et une chienne bullmastiff... ".

Il y a quelque semaines paraissait dans la prestigieuse collection QUARTO, l'intégrale, en un volume de plus de 1300 pages, de tous les romans noirs de Jean Patrick Manchette. Evènement fort attendu par les fans, encore nombreux, du père du neo-polar, décédé il y a 10 ans à présent.
Et voici que sort un album de BD Le petit bleu de la côte Ouest, adapté et dessiné par Tardi, d'après le roman culte de Manchette paru en 1976. Ce n'est pas la première fois que Tardi s'attaque à une oeoeuvre de Manchette. Ils avaient tous deux travaillé sur Fatal, projet abandonné au bout de 21 planches... Les deux amis avaient ensuite collaboré pour " griffu " : " radioscopie désenchantée d'une certaine violence politique et sociale des années Giscard.. " (Christophe Quillien dans Epok).
Ce n'est pas non plus la première fois que Tardi entreprend de se colleter avec la littérature. Outre Manchette, le maître de la BD française a déjà adapté avec le succès qu'on connaît, Céline, Léo Malet, Daeninckx, Vautrin, Pennac... pas mal !
Cette adaptation du Petit bleu... est parfaitement rigoureuse et fidèle au polar de Manchette. Tardi a repris au mot près, à la virgule près le texte du roman : " J'ai essayé de garder un maximum du texte... à condition qu'il ne redouble pas l'image évidement, parce que je trouve qu'il y a des phrases qui sont au scalpel, extrêmement dures, acérées... qui à la fois, définissent bien l'époque, les préoccupations du personnage etc. et qui portent vraiment. C'est un regard très dur sur ces années 76... " (UBIK Magazine/ France 5/)
Tardi est surtout resté fidèle à l'esprit de Manchette, à son humour caustique, à son héros Georges Gerfaut, en proie au malaise des cadres et qui pour son plus grand malheur ( ?) s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
Dans ce road movie sanglant, Tardi et Manchette sont à leur meilleur... Et Tardi, " l'amoureux du détail ", l'artiste qui prend autant de plaisir à se documenter qu'à dessiner, nous montre une fois de plus qu'il demeure un " maître en matière de transposition ", un génial re-créateur (" Je refais le plan du roman, chapitre par chapitre, ce qui me permet d'avoir une vue d'ensemble et puis de savoir aussi la documentation que j'aurais à chercher... " UBIK Magazine /France5), un dessinateur qui par " la simple magie du noir et blanc " nous entraîne dans la folle cavale de Georges gerfaut, le cadre banal qui va, petit à petit, prendre conscience de l'inanité de son existence.....
Pas gai mais terriblement efficace ! Une réussite totale ! On en redemande !

Tardi a annoncé deux autre adaptations de Manchette... on s'en réjouit d'avance ! !

Roque Le Gall


Georges Gerfaut est un peu déprimé : il boit beaucoup et tourne en voiture sur le périphérique parisien. Par hasard, il est témoin d'une poursuite en voiture et accompagne la victime à l'hôpital. Georges est poursuivi par les deux tueurs qui avaient cherché précédemment à tuer. A l'occasion d'un bain sur la plage de ses vacances, les tueurs tentent de l'éliminer. La poursuite continue sur l'autoroute et à Paris. Gerfaut tue l'un des deux et s'échappe en prenant le train. Tombé du train, il se réfugie en pleine forêt chez le caporal Raguse chez qui il restera longtemps.

Un vrai Tardi : un héros un peu déboussolé, assez déprimé, un peu froid et sans grande expression de ses sentiments. Un dessin noir, genre polar de tous les jours. On se laisse prendre dans cette ambiance triste et noire. Les persos sont très marqués, en dehors de Gerfaut qui a quelque chose de Jean Pierre Bacri, apparaissent le caporal qui n'a presque jamais été soldat mais plutôt aujourd'hui vieillard au grand coeoeur, les tueurs froids et hautains mais malgré tout branchés par Spiderman ou le clochard un peu monstrueux. Tout cela fait un vrai monde un peu désespéré. Un regret, il y a beaucoup de texte et ça ralentit parfois de façon un peu pénible le rythme du scénario.

Marc Suquet


Georges Gerfaut, cadre commercial sans histoires, file sur le périphérique, l'esprit passablement embrumé par l'alcool, comme cherchant à s'isoler du monde au volant de sa bagnole. Flash-back. Tout a commencé quand Gerfaut a été le témoin d'un accident de voiture et qu'il a conduit l'automobiliste rescapé à l'hôpital. Pris en chasse par deux tueurs qui en avaient après cet automobiliste, Gerfaut perdra peu à peu pied avec la réalité et cherchera à s'échapper de sa petite vie tranquille en même temps qu'aux deux hommes de main...

" Rions encore une fois des feuillistes qui affirment sempiternellement de tel ou tel ouvrage qu'il est davantage qu'un "Roman policier". Le roman noir, grandes têtes molles, ne vous a pas attendus pour se faire une stature que la plupart des écoles romanesques de ce siècle ont échoué à atteindre. ", Manchette, " Notes noires ", Polar n° 15, mai 1995. (cité en préface)

C'est donc à l'archétype du roman noir que nous avons affaire ici : un homme ordinaire acculé malgré lui dans une situation inextricable et s'enfonçant peu à peu dans les tréfonds de son âme, plus tourmentée que lui-même ne l'imaginait. Nouvelle collaboration (malheureusement posthume) de Tardi avec un écrivain, Le petit bleu de la côte Ouest est une parfaite réussite, et l'on n'en attendait pas moins du talentueux dessinateur. L'ambiance, glauque à souhait est impeccablement rendue, la sobriété du texte et du dessin réussissant à exprimer subtilement l'évolution de la psychologie du personnage principal. C'est noir, très noir, passionnant, troublant... N'y a-t-il pas un peu de ce Gerfaut en chacun de nous ? Un petit déclic nous pousserait-il, nous aussi, à tout plaquer aussi subitement ? Pour aller plus loin, il ne restera plus au lecteur séduit qu'à se tourner vers l'oeoeuvre originale de Jean-Patrick Manchette.

Mikael Cabon


  

Adèle et la bête

Jacques TARDI

Casterman, 1976



L'éclosion d'un oeuf de ptérodactyle au Muséum d'Histoire Naturelle en 1911 crée quelques émois dans Paris. Le savant Boutardieu dirige l'animal depuis Lyon, bien que celui-ci ait parfois quelques velléités d'indépendance. L'affaire est confiée à l'inspecteur Caponi. Quant à Adèle, elle enlève Edith Rabatjoie, venue photographier le ptérodactyle.
 
Difficile de ne pas connaître Tardi et ses nombreux albums, dont les plus connus, la série des Nestor Burma et celle des Adèle Blanc-Sec, publiée pour cette dernière à partir de 1976.
Les neuf titres parus de la série Adèle Blanc-Sec sont l'histoire d'une feuilletoniste dont les aventures se situent entre 1911 et 1922. Ce premier album, Adèle et la bête, est une collection de personnages merveilleusement campés : depuis Philippe Bourtardieu, genre savant un peu barge doué de pouvoirs extraordinaires et au sourire maléfique, à Léonce Caponi, un inspecteur de police qui aura bien du mal à réaliser son rêve - devenir commissaire-, en passant par Justin de Saint-Hubert, le chasseur africain drapé de ridicule, ou Simon Flageolet, à la pipe très Sherlock, qui sauvera Adèle. On trouve également le portrait de scientifiques très début XXe  avec barbe blanche et lorgnons à la main. Le scénario est un brin complexe, ce qui peut lasser à la lecture, puisque plusieurs histoires s'intercalent : celle du ptérodactyle, mais aussi l'enlèvement d'Edith Rabatjoie.

Mais Adèle Blanc-Sec, c'est avant tout une ambiance : celle de Paris, depuis ses faubourgs populaires jusqu'à la présidence de la République. Certaines pages sont d'anthologie, comme la mise en place d'une chaîne de décision depuis le président Armand Fallières jusqu'à Dugommier le commissaire principal, chaque niveau refilant lestement l'affaire au niveau inférieur, celle-ci finissant par atterrir dans les bras du pauvre Caponi. Adèle Blanc-Sec, c'est également un sacré personnage, aussi intelligente que râleuse, aussi exigeante que téméraire, aussi parisienne qu'intemporelle.

C'est pourquoi, nous sommes très déçus par l'adaptation qu'en a fait Luc Besson, dans laquelle seuls les costumes et les décors nous ont intéressés. Le jeu des acteurs, par trop superficiel, nous a semblé désastreux : le sourire en coin, aucun ne semble véritablement croire à son rôle. L'ambiance un peu noire de la BD est totalement occultée et au final nous nous sommes franchement ennuyés. Dommage, Adèle méritait mieux.

Quant à Luc Besson, on ne retrouve pas dans ce film, même en cherchant bien, le grand cinéaste de Léon, Nikita ou le Cinquième élément !

Anne-Catherine et Marc Suquet

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