Canaille Blues

Ella BALAERT

Hors Commerce, 2007
coll. Hors Bleu, 231 pages, 18 euros



C'est un bus rouillé, accroché à la colline parfois, au-dessus de la ville, ou bien qui brinqueballe de ci et de là au gré des humeurs de ses occupants. Il accueille qui veut, n'y reste cependant pas n'importe qui. Treize-oignons veille à ce qu'aucun tricheur ne puisse s'incruster. Seuls les vrais, les purs outlaws sociaux sont admissibles à bord. Alors la belle Mont-joli s'installe pour un temps, plumeuse d'oiseaux à leur corps défendant. Elle y trouve quelques soeurs et frères d'âme : Babelle la tatoueuse pierceuse aux cheveux rouges, Lili-pioncette l'albinos, 4B, Tollé la tomate et tous les autres. Des femmes, des hommes, quelques animaux et autres bestioles se côtoient sans vraiment vivre ensemble, puisque leur liberté est telle qu'ils ne se sentent pas obligés de s'aimer, rassemblés autour de cette idée comme autour d'un feu de camp. Seule obligation : participer au fonctionnement du bus, se foutre mutuellement la paix, ne pas manger les animaux des copains. Pour l'extérieur ils sont une menace. Leur existence même représente un défi à l'ordre établi : la bande des chiens, comme on les appelle, les cyniques. Mais les RG vont mettre bon ordre à tout cela. Des libertaires ? Allons donc, mais les élections approchent ! Il faut faire quelque chose, ces hurluberlus feraient s'enflammer l'électorat si l'on n'y prend garde. Discrédit et suspicion, cassons ce petit rêve qui fait paraître si dérisoires les rêves de soldes de la fameuse ménagère de moins de cinquante ans...

Quelque part entre Jack Kerouac, moins l'utopie, et Amélie Nothomb. Ce récit de marginaux non prosélytes n'aurait pas déparé s'il avait été publié sur du papier recyclé cousu main et passé de main en main à Woodstock ou sur l'île de Wight. Il est très agréable que l'auteur ne tente de convaincre personne dans un élan démonstratif appuyé ; ses personnages lui plaisent, elle leur témoigne une affection amusée mais elle n'essaie pas de les suivre dans leurs tortillements erratiques. Ils vont et viennent, se laissent ballotter ou se débattent contre le courant, c'est selon. Il est d'ailleurs assez compliqué de leur consacrer une chronique sans se laisser aller soi-même à déambuler autour de sa propre appréciation. Structurons un peu : oui, une jolie originalité dans la description de tous ces paumés qui ne se sont pas perdus. Non, pas si originale que ça l'idée que le bon bourgeois ne peut pas supporter un exemple de vie accomplie qui ne rentre pas dans les petites cases du système. Oui, cependant, assez plausible que ce genre de mode de vie aujourd'hui provoque ce genre de réaction dans les arcanes du pouvoir en place. Or donc, très bien écrit, une fluidité du texte assez proche d'une texture crémeuse et alcoolisée qui fait qu'il coule tout seul (d'où le rapprochement avec Nothomb) pousse à le trouver plaisant. Après, qu'est-ce-qu'on aime ? L'homme qui change de nom tous les jours et puis qui finalement n'en a guère que trois en tout pendant la période de son appartenance au groupe. Faire du shopping la veille du début des soldes pour le plaisir de moquer le troupeau qui va se piétiner pour économiser trois euros six centimes. Se rouler nu dans la neige au petit matin sans en faire un exercice d'entraînement de para. Et puis encore d'autres petites idées égrenées au fil du récit, picorées comme grains de raisin. Un livre atypique, toujours bon à prendre !

Marion Godefroid-Richert

partager sur facebook :