La Noctambule

Arnaud LE GOUEFFLEC

Ginkgo, 2015



Cunégonde, la fidèle secrétaire de Johnny Spinoza, fait le mur le soir et passe la nuit hors de la maison commune. La découverte de ces nocturnes escapades va chambouler le détective et l'entraîner dans une nouvelle enquête. Faut dire que le patron entretient une véritable relation paternelle avec sa secrétaire : Cunégonde manque et tout est dépeuplé.

Dès la première page, j'ai retrouvé le superbe style des Discrets ("sa voix, insupportable de netteté, sous-titrait sa pantomime"). Une bonne entrée en matière. Et puis, quel univers fantasque : Cunégonde est une collectionneuse assidue. Oh ! pas une numismate, une ferrovipathe ou encore une digitabuphiliste (cher Arnaud, des notes de bas de page peuvent parfois se révéler nécessaire), mais bien plutôt une collectionneuse de... secrets ! S'ensuit une merveilleuse description de ladite collection, incluant annonces matrimoniales, rubrique nécrologique mais aussi liste des passions, liste qui permit à l'occasion d'arrêter un tueur de pongistes ! Dans ce genre, j'adore l'échelle des secrets élaborée par l'auteur en fonction de leur degré (de secret de polichinelle à parfait mystère) ou encore de leur couleur (eh oui, les petits secrets sont plutôt bistres et les insondables, noirs de fumée). Et puis, que sont ces escargots à la carapace numérotée ? On rencontre également la police de la pensée, celle qui traque les mystères, le "cancer qui gangrène le quotidien", celle qui établit la maison de verre dans laquelle tout est transparent, mais aussi des miliciens qui semblent si proches d'un parti extrémiste... Le texte est également fait de passages à la Alice au pays des merveilles où l'on accède par des lits secrets.

Le retour d'Arnaud le Gouefflec avec La Noctambule, un Arnaud plein d'imagination, d'humanité et un brin de folie, comme j'ai pu kiffer dans Les Discrets. Cher Arnaud, vous êtes un grand enfant, pour le merveilleux plaisir de vos lecteurs.

Marc Suquet


  

La Nuit Mac Orlan

BRIAC, Arnaud LE GOUEFFLEC

Sixto, 2014



Dès que j'ai ouvert La Nuit Mac Orlan, le dessin et la couleur de Briac m'ont tout de suite sauté aux yeux : du beau dessin, avec des expressions, des détails, des visages bien achevés. Et de la couleur chaude : du rouge, de l'orange. Mais le tout baigné de noir tant les cases sont striées d'une petite pluie de minces points sombres. Une pluie qui va comme un gant à la ville de Brest, diraient certains esprits limités. Mais c'est plutôt un noir qui embarque carrément dans l'atmosphère sombre de l'histoire. Je pestais, dans une chronique précédente, contre les couleurs artificielles et froides, utilisées dans les BD actuellement. Avec Briac,c'est tout le contraire : on est dans la peinture mise au service de la BD. Merci de nous rendre un dessin de caractère !

Marin, qui a bien du mal à achever sa thèse sur Mac Orlan, débarque à Brest pour prendre connaissance d'un manuscrit inédit, ou plutôt clandestin, de l'auteur : L'Amiral Bamboche. Arrivé chez le bouquiniste, l'étudiant reçoit un coup sur la tête qui va l'entraîner dans la nuit brestoise.

Le scénario, l'oeuvre du génial touche-à-tout Arnaud le Gouëfflec, entraîne le lecteur dans des lieux bien connus des Brestois : depuis la prison de Pontaniou où l'on rencontre un avatar de Paul Bloas (un peintre brestois qui peint de belles silhouettes sur les murs de la ville et dans toute l'Europe) jusqu'à Recouvrance. Des personnages intéressants comme le docteur Problème, Marguerite qui tient une boîte ou encore le commissaire Bourrel (rien à voir avec "Bon dieu mais c'est bien sûr !"). A travers ses gueules et ses lieux, Brest est là, pleine de son caractère mais aussi de l'attachement que l'on peut lui porter.

Un superbe album tant par l'histoire que par les dessins. Une vraie BD de caractère. Un album qui présente Brest autrement que par la quantité de pluie tombée la veille : une ville qui ne se livre qu'à celui qui s'en donne la peine !

Un signe qui ne trompe pas : j'ai déjà offert un exemplaire de La Nuit Mac Orlan à un copain !

Marc Suquet


Marin est un passionné. Un passionné de Pierre Mac Orlan, l'écrivain amoureux de Brest, sur lequel il est sur le point d'achever une thèse. Ainsi, quand il reçoit un appel d'un collectionneur brestois lui affirmant avoir un manuscrit inédit de l'auteur du Quai des brumes, Marin saute dans le premier train et file vers l'Ouest, vers Brest. Seulement, les événements s'enchaînent et la nuit tombe sur la ville, transformant ce séjour en mystère fantasmagorique.

Déclaration d'amour à l'écrivain, La Nuit Mac Orlan est une aventure crépusculaire dans les entrailles de Brest. La ville, fidèlement adaptée et servie par de superbes lignes effacées et des couleurs intelligemment appliquées. Bien que l'histoire soit très linéaire et la chasse au trésor trop rapide, on prend plaisir à déambuler sur le port et sur le pont de Recouvrance. Cet album est fait pour les connaisseurs comme pour les novices de Mac Orlan, pour les amoureux de Brest comme pour ses détracteurs. La cité du Ponant prend ici des airs d'une Londres mystérieuse, et nous dévoile sa beauté véritable. A lire.

Alain


  

J'aurai ta peau, Dominique A

Olivier BALEZ, Arnaud LE GOUEFFLEC

Glénat, 2013



"J'aurai ta peau, Dominique A". Telle est la teneur de la lettre anonyme que reçoit un jour le chanteur. Qui lui aurait adressé ce message de haine ? Un fou dangereux ? Un pro exaspéré par un des coups de gueule par la bande dont il a le secret ? Un fan déçu par sa période "bobo-poète maudit-expérimental-le public n'y comprend rien et je l'emmerde" ? (Non, ça, le chroniqueur l'invente, c'est pas dans la BD.) Surtout, pourquoi une telle menace le viserait-elle, lui ? Comme se plaît à le souligner avec une arrogance bonhomme son ami Philippe Katerine, il n'est ni extravagant ni particulièrement populaire... Pas de quoi susciter la jalousie... Entre errance et introspection, Dominique A mène sa petite enquête...

Nouvelle collaboration d'Olivier Balez et de notre ami Arnaud Le Gouëfflec, J'aurai ta peau Dominique A est un ouvrage pétri d'une poésie et d'un humour absurde qui sont devenus la marque de fabrique du tandem. On découvre un Dominique A touchant d'humanité tant il semble dépassé par les événements, à côté d'un Philippe Katerine plus vrai que nature. Le dessin s'adapte parfaitement à cet univers déjanté, comme c'était déjà le cas dans les autres collaborations des deux auteurs, que nous avions aussi beaucoup appréciées (Topless, Le Chanteur sans nom).

Tout au plus pourra-t-on faire un peu la fine bouche devant un dénouement fort drôle mais... un peu décevant. On sent que Le Gouëfflec en avait encore sous la pédale, qu'il pouvait aller un peu plus loin dans l'absurde et dépasser le stade de la simple pochade. Il n'était pas loin de se hisser au niveau de Dans la peau de John Malkovich, annoncé comme référence par l'éditeur, et c'est à ce titre un peu frustrant.

Un très bon album, cependant !

Louis Hervé


Dominique A, je connaissais que de nom. A mon age, je suis plutot Pink Floyd ou Genesis. Donc j'ai été taper son nom sur Deez.... (non, nous somme sur un site associatif et sans aucune mention publicitaire, et c'est tellement bien...). L'a plutôt une belle voix le gadjo !

Curieuse, l'idée de cet album qui est venue à la tête des deux auteurs dans un café : à la fin d'un concert, le chanteur reçoit par lettre la menace reprise dans le titre de l'album. Une menace qui fait dire à son manager "génial, ça n'arrive qu'aux stars" ! En attendant, Dominique flippe : au détour de ses loges, dans sa douche, ou dans sa chambre il croit trouver son tueur. Est-ce son fan favori qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau ? Mais pourquoi lui, qui ne fait pas de politique, n'écrit pas de chanson sataniste, ne brûle pas de billet de banque à la télé... ?

J'aime bien le scénario d'Arnaud Le Gouëfflec, un truc un peu zarbi et un titre qui ne manque pas d'intriguer son lecteur : il a une vie si dangereuse, ce Dominique ? L'histoire se complète d'interrogations du chanteur : aurais je pu faire autre chose (ben non, visiblement rien, et franchement à le voir dessiné en blouse blanche ou en soutane, ça le fait moyen comme destin !), sa propre célébrité (il déconne, son pote Philippe Katerine de dire à son copain que sa carrière est restée... confidentielle)... Rigolo aussi de rentrer dans la vie des artistes, les fans un peu crampons qui poursuivent leur idole jusque dans son supermarché préféré, les invitations sur scène total impro...

Côté dessin, Balez fait dans le simple mais expressif et efficace.

Même si Dominique A ne vous est pas familier, comme moi, on passe un bon moment avec cet album au scénario un tantinet déjanté. Et puis, le chanteur avoue lui-même dans la préface de l'album s'y retrouver plutôt bien. Même sa copine y a reconnu son chéri ! Pour le troisième opus musical du duo Le Gouëfflec/Balez, après Topless ou Le Chanteur sans nom, c'est plutôt bon.

Marc Suquet


Point n'est besoin de retourner sur les traces d'un résumé, les deux précédents compères MGRB-iens ont suffisamment fait le détail de quoi il retournait dans l'oeuvre présente.

Je peux commencer par le début : j'ai bien aimé... J'ajouterai que j'ai apprécié le dessin. Original et un peu décalé, il sert l'intrigue. De beaux coloris, qui sont en adéquation avec le fond. Les gammes chromatiques laissent sourdre angoisse, confusion, terreur, et finalement apaisement, quand il le faut. Quant au scénario, je dirai pour ma part que le dénouement est philosophiquement parfait. La vie est comme ça. On aimerait tous avoir un aperçu du "grand dessein", ou bien la sensation de l'exception, du destin unique. Malheureusement on est rarement satisfait, et il est logique que même les gens célèbres, les VIP, les "people" (c'est à la mode, mais ça ne rend pas justice à ce que représente le chanteur qui est mis en scène, un artiste véritable et intègre) en soient également victimes. Dans une des planches, le héros s'interroge sur ce que ça lui ferait de découvrir que la raison qui l'a transformé en objet de dégommage ne soit finalement liée en aucune manière à ce qu'il est. Eh bien, dans toute sa futilité, l'explication est quand même reliable à sa personnalité. On reconnaît la patte d'Arnaud en cela, que cette pirouette est à plus de rotations qu'il n'y paraît au premier abord. Un objet de méditation supplémentaire pour le lecteur. Ambitieux, hein ?

Marion Godefroid-Richert


  

Le Chanteur sans nom

Olivier BALEZ, Arnaud LE GOUEFFLEC

Glénat, 2011



Quand on referme les pages du livre, la question se pose : existait-il, ce chanteur sans nom ? N'est-ce pas une blague d'Arnaud Le Gouëfflec, mise sur pages par Olivier Balez ? Après quelques recherches, la vérité tombe : le chanteur sans nom a existé. Arnaud Le Gouëfflec sort son cadavre du placard pour nous en chanter la biographie.

Quand on connaît les travaux d'Arnaud Le Gouëfflec, il semble normal qu'il ait trouvé et travaillé sur le chanteur sans nom. Ecrivain, chanteur, musicien, compositeur,ce touche-à-tout marie souvent plusieurs univers dont il a le secret. S'il s'exerce à des styles aussi différents que le policier, le road-movie, ou le fantastique, il n'oublie jamais de nous émerveiller. Loin de la biographie qui voudrait redorer le blason d'une célébrité, les auteurs prennent le parti de raconter toute la vie de ce chanteur. Roland Avellis, puisque c'est son nom, avait beaucoup de défauts, mais ses amis lui pardonnaient. Il a enregistré près de quatre cents 78 tours. Il a connu beaucoup de succès pendant l'entre-deux-guerres.

Le scénario raconte sur deux tableaux la vie de Roland. D'un côté, les recherches du jeune homme, où l'on s'aperçoit que le chanteur sans nom est passé à l'anonymat ; de l'autre côté, le fantôme raconte en flash-back sa vie d'antan, sans nous épargner ses bêtises. Alors que le sujet n'était a priori pas attrayant, Arnaud Le Gouëfflec réussit à titiller notre curiosité, puis à nous faire nous attacher à cet homme. On découvre l'univers des cabarets, la dure vie des tournées, que ce soit en temps de paix ou de guerre. Mais surtout on découvre un être humain, un homme qui a "la malédiction du masque". Malgré sa célébrité, il reste anonyme. Quand on lui propose de remonter sur scène, il fuit vers le bistrot. Un paradoxe que ce Roland, mais comme le dit Aznavour dans sa préface : "Vous savez, il nous a tellement donné en échange de ce qu'il nous a pris".

Les deux auteurs avaient déjà travaillé ensemble. Leurs univers respectifs s'étaient mariés sur un fond musical de jazz. Ici, Olivier Balez reconstitue un Paris qui se prête à la nostalgie. Que ce soit le quartier de Montmartre, la reprise de l'affiche de Fantomas, les cabarets de cette époque, on découvre un Paris qu'on aurait aimé connaître. Le trait, tout en souplesse, prête à la dérision. Si le texte ressort des périodes dures, le dessin permettra d'adoucir la noirceur du personnage. Les couleurs accentuent le fait d'être dans un univers mi-fantastique, mi-oublié. Le bleu est la couleur dominante, comme si la teinte de l'album virait au blues. Mais le mélange Balez-Le Gouëfflec permet de ne jamais virer au noir.

Un album rempli de musique, où le texte d'Arnaud Le Gouëfflec harmonise les dessins d'Olivier Balez. Une jolie découverte pour ce début d'année 2011.

Temps de livres


La vie du chanteur sans nom dont la courte carrière (1936-1945) lui a permis de côtoyer Aznavour, Piaf et les chanteurs des cabarets parisiens de l'époque. Du temps où le micro du chanteur sur scène était un porte voix !

Le chanteur sans nom, c'est qui ? C'est vrai que malgré mes 55 années, je ne connaissais pas Roland Avellis, le chanteur sans nom. Normal, sa carrière a été discrète et stoppée par la guerre. Mais, malgré son anonymat, renforcé par le loup qu'il portait sur scène, il a été le "Fantomas de l'amour". Un gars pas toujours facile et qui n'hésitait pas à embobiner ses potes pour leur tirer un p'tit billet, voire carrément à leur faire les poches ! Un gars qu'a chanté durant la guerre, mais pas toujours pour les résistants. Et pourtant, un gars qui sait conquérir et conserver le coeur de ses amis.

La BD d'Arnaud Le Gouefflec et d'Olivier Balez vient donc ressortir de l'anonymat cette figure artistique. L'enquête sur la vie du chanteur est menée par un jeune employé d'une maison de retraite qui, à l'occasion du rangement d'une pièce dans laquelle les affaires de certains pensionnaires morts sont stockées, retrouve le loup de Roland Avellis. Le fantôme du chanteur viendra appuyer l'enquête du jeune homme.

L'idée est intéressante de retracer la vie d'un homme si peu connu aujourd'hui et qui malgré tout enflammait les coeurs parisiens durant trois années à 19h55 sur Radio-cité. On se laisse embarquer dans cette description des cabarets parisiens à la fin des des années folles avec toute sa faune, comme la fameuse Suzy Solidor, le symbole au physique androgyne de l'émancipation féminine. Un chanteur attachant, qui malgré son diabète, boit et mange sans se soucier de sa santé... mais en n'oubliant pas de se faire imprimer une carte de visite portant la mention "Diabétique et arthritique lyrique"! Un vrai personnage qui ne pouvait qu'attirer Arnaud Le Gouefflec. En introduction, le scénariste raconte sa découverte du chanteur dans une discothèque puis les posts sur Internet d'admiratrices de l'époque, Claudine mais aussi X.

Le dessin d'Olivier Balez est plutôt agréable, manifestant une touche rétro qui transporte le lecteur à l'époque du chanteur sans nom. L'amour du jazz, du polar et de la poésie du dessinateur se retrouvent dans l'album. Sur le blog d'Olivier Balez, on trouve des mots sur la condamnation de Mikhall Khodorkovky ou des réflexions sur Edgar Morin. On y verra aussi les différents projets de couverture pour l'album.

Un album qu'on lit donc avec plaisir, ressuscitant un illustre inconnu.
On trouvera quelques chansons du chanteur sans nom ici.


Marc Suquet


Le chanteur sans nom, à priori circulez, y'a rien à voir !

Et pourtant, Arnaud Le Gouëfflec, comme à son habitude, réussi à accrocher notre curiosité avec la vie de ce chanteur de charme, "escroc, toxicomane, maître chanteur, diabétique", mais surtout oublié de tous.


De tous ? pas tout à fait. C'est en le mentionnant tout à fait par hasard sur son blog qu'Arnaud reçoit des nouvelles de deux femmes qui non seulement auraient croisé la trajectoire du "chanteur sans nom", mais qui s'en souviendraient avec une admiration et une affection toujours intacte. Il n'en fallait pas plus pour titiller notre "dénicheur" de drôles d'oiseaux.


Avec son complice de Topless, Olivier Balez , il nous fait partager les nuits du Paris d'avant guerre puis l'occupation où "nous les saltimbanques on ferme les yeux quand ça nous arrange...", et enfin la longue descente vers une "mort de patachon". Pourtant, au fur et à mesure des pages, je me suis attachée à ce bon vivant, paresseux, voleur, menteur et piètre mari et père, car comme le dit sa fille Françoise Avellis, "le plus curieux... c'est que malgré toutes ses escroqueries et coups pendables, tout le monde a gardé un excellent souvenir de mon père".


Le dessin d'Olivier Balez, souligne le coté nostalgique mais jamais noir du récit d'Arnaud. Il donne un coté Comix au "chanteur sans nom" sans en faire un héros et j'ai tendance à croire ce qu'en dit Aznavour, son ami de toujours : "Il nous a tellement donné en échange de ce qu'il nous a pris".

Merci à vous Messieurs de nous avoir fait, un petit moment, partager la vie de cette Comète.

Annecat


  

Le Québec mou

Arnaud LE GOUEFFLEC

La petite librairie, 2010
40 pages, 7 euros



Un guide original présentant quelques aspects originaux de la vie au Québec.

Ce guide fait partie de la collection des guides préhistoriques qui compte 16 titres dont Quimper, les monts d'Arrée tordus, Cordoue liquide ou encore Venise glanduleuse (pour voir la liste complète, cliquez ici). Autant dire que l'on est assez loin du sage Guide vert mais aussi du Routard ou du Lonely Planet. Le guide d'Arnaud le Gouefflëc se présente sous la forme de la photo d'une curiosité québécoise sur la page de gauche, agrémentée d'un texte de l'auteur se rapportant à la photo, sur le page de droite. Et l'auteur a trouvé bien des motifs d'étonnement dans ce pays : de la vente de condos (petits appartements) avec la tronche de vainqueurs des deux commerçants, au resto portant le nom, "la pataterie suprême", en passant par un autre établissement "les nouilles du chef" ou encore par la photo d'un palmier sous la neige.

Les commentaires sont vraiment sympas et rigolos : de "Pizza hut, la hutte à pizza qui évoque délicieusement l'univers des trappeurs du Klondike", à la digestion du fameux plat national la poutine : "mais comme en géopolitique, où rien n'est simple, le paisible voyageur préhistorique devra éprouver dans les tréfonds noueux de son propre estomac que certaines alchimies ne s'opèrent qu'avec d'infinies contorsions".

Arnaud le Gouefflëc avoue également son admiration devant le vocabulaire de nos cousins nord américains : les coccinelles nommées "les bibittes à patate", une personne satisfaite "un qui s'pète les bretelles", ou une petite voiture "un suppositoire à grosse vanne". Mais que signifient dans le métro de Montréal les panneaux "la cigarette de la procrastination" ? Ou encore, que penser des panneaux sur la route "Congestion : préparez vous à arrêter" ?

Pour nous qui revenons tout juste du Québec, le livre est aussi un témoignage de la joie et de la décontraction de ses habitants. Quelques propositions pour qu'Arnaud puisse compléter sa prochaine édition : bicycle à gazoline pour une moto, être parti sur une baloune pour prendre une cuite ou encore une agace-pissette pour nommer une allumeuse. Et puis on fera attention de ne pas parler de ses gosses au risque de voir son interlocuteur rougir puisque l'on évoque là ses bijoux de famille. Enfin, on ne saurait oublier en période Halloween, la possibilité, pour les vampires, de se faire blanchir les dents et ce tout simplement chez son dentiste habituel !

Ce petit bouquin sans prétention est bien écrit et bourré d'humour. Dommage qu'il soit un peu cher à la vente mais c'est probablement la conséquence de l'édition de ce bouquin par une toute petite maison.

Marc Suquet


  

Les papes ou le bréviaire de maître Gorgibus

Arnaud LE GOUEFFLEC, Laurent SILLIAU

Ginkgo, 2010
115 pages. 9 euros



Le père Gorgibus, simple prêtre (ou prêtre simple d'après quelques mauvais esprits) est envoyé par une hiérarchie chagrine dans le village perdu et abandonné de sainte Paluche. Là, le presbytère peuplé de champignons offre tout loisir à cette chère âme de cultiver un don rare pour la vision saugrenue quoique sainte. Au cours de son recueillement ascétique au milieu de ses fungi bizarroïdes, lui viennent en révélation la vie de quarante-cinq saints inconnus du grand public et fantasques. Illumination de sainte Saucisse, qui passe sa vie à offrir à tous son corps consentant, pauvres et riches, gros et maigres, beaux et laids, tous ceux qui passent avec une telle constance qu'on ne peut conclure qu'à l'abnégation. Emerveillement de saint Eloi, qui supporte Dagobert avec une telle constance qu'il a besoin de vacances. Respect devant saint Carafon, qui pour guérir le monde de tous ses maux se jure de boire tout l'alcool sur terre et délivrer ainsi l'humanité. Il y en a encore tant qu'il serait vain d'essayer de tous les citer ! Citons au passage le plaisir de découvrir au fil des pages les illustrations du dessinateur sur les machines à extraire les visions du bon père, et quelques artefacts de saints étranges.

Voilà la dernière facétie en date de notre Arnaud national. Aidé de son accolyte du Bréviaire secret de lord Bargamoufle le dessinateur Laurent Silliau, le voilà errant dans les méandres lunatiques d'un esprit catholique peu orthodoxe. On ignore, vraiment, si l'ermite a oui ou non tasté du psilocybe pour décrire de si brillantes exégèses, mais en tout cas on retiendra deux choses : il ne fit pas bon en ce début de siècle être légat du pape (un bon nombre d'aventures saintes comportent des apparitions de ce haut dignitaire), ni de croiser la route de l'abominable Garkhan, roi des mongols (lui fortement impliqué dans l'écourtement d'espérance de vie de saint en goguette). Quant aux illustrations, elles sont délicieusement soulignées de titres primesautiers et de citations farfelues. Une heure de lecture récréative, charmante, ludique, un peu mystérieuse. Bienvenue dans l'univers de l'église de la petite folie, si vous ne le connaissiez pas !

Marion Godefroid-Richert


  

Mon nom est Person

Arnaud LE GOUEFFLEC

Coop Breizh, 2010
coll. Les enquêtes de Léo Tanguy



A Brest, la météo vire au grand frais  : une tempête déboule sur la ville. Le cyber-enquêteur Léo Tanguy se rend à Brest sur l'invitation de Jean Person, une figure bien connue du milieu associatif brestois. Militant infatigable pour le droit des sans-papiers, Jean Person disparaît brusquement. Léo Tanguy se lance à sa recherche.

Pastichant le titre d'un western spaghetti de 1973, Mon nom est Person est la neuvième parution de la série lancée par Gérard Alle, "Les enquêtes de Léo Tanguy". Une série façon Poulpe dont nous avons chroniqué deux tomes, Océano Police de Thierry Daubrege et Les jeunes tiennent pas la marée de Gérard Alle. Léo Tanguy est le Zorro de la toile, publiant sur son site  les embrouilles locales. Un site sympa sur lequel on trouve la "bible du personnage" qui fournit les clefs essentielles à sa compréhension. En passant, dis donc Léo, on en est plus à six mais à neuf enquêtes de publiées : alors au boulot, Léo !

Cette nouvelle livraison est une vraie galerie de personnages : Kondo, le sage qui meuble sa caverne d'Ali Baba, cachée sur la plage du Moulin Blanc à Brest, d'objets totalement hétéroclites amenés par la mer comme un adepte du cargo qui attend les cadeaux des dieux tombés des avions mais aussi Kondo qui sait lire à l'intérieur des gens en prenant leur pouls. Maître Toqueduc est le faf du coin, proche de fronts étrangement baptisés nationaux. Mais aussi son fils Reginald, le gros bras du père. Yves, le pigiste d'Ouest -France qui a la bière facile tout autant que l'amitié. Mathilde, l'ex-travailleuse sociale au grand coeur qui a pris fait et cause pour le combat des sans-papiers. Et puis surtout Jean Person, que l'on ne verra jamais, mais dont on sait que la figure est de celle des humanistes dont regorge la Bretagne.

Les hauts-lieux brestois sont de l'histoire : le Vauban, d'abord, le cabaret mythique du centre de Brest qui a connu Léo Ferré dans sa salle décorée de vieux portraits de Marlon Brando et Marylin, laissés par le père de l'actuel propriétaire. La mairie, "une sorte de pyramide conçue pour durer et édifier les siècles. Un gros massif de béton semblable à une version bonsaï du palais du peuple de Ceaucescu". Mais aussi Les Hespérides, le cabaret de la côte nord à Plouneour Trez, où les bretons côtoient sans problèmes les rastas depuis le début des années 90.

Le bouquin est ponctué de philosophie brestoise, de celle que l'on déclame à l'ombre d'un demi, comme : "C'est ça la vie : on attend que ça passe. Y en a juste quelques-uns qui patientent au sec, tandis que les autres sont dehors !"

A la fin du bouquin, une poursuite dans la tempête accélère le rythme. Au final, Mon nom est Person tient parfaitement sa place dans la saga des Léo Tanguy : un bouquin attachant, dénonçant les injustices faites quotidiennement aux sans-papiers, un scénario prenant et servi par une galerie de "gueules". J'ai aimé.

Marc Suquet


Léo Tanguy, le cyberjournaliste, pose ses valises à Brest. Jean Person, militant des sans-papiers, a disparu. Récemment installé, le campement est sous une double menace : la tempête d'apocalypse qui se prépare et la police, qui sous prétexte de ladite tempête, cherche à disséminer les sans-papiers, ainsi que les militants. Léo, dans son enquête, fera la connaissance d'individus extraordinaires, qu'ils soient policiers, bourgeois, militants ou sans-papiers.

Léo Tanguy est un personnage partagé par plusieurs auteurs. Ici, c'est Arnaud Le Gouëfflec qui s'y colle. L'univers de Léo Tanguy, policier social dans un futur proche, mêlé à celui d'Arnaud, ça devait valoir la lecture. En effet !
Si le futur de Brest passe de gris à noir, les Brestois, hauts en couleur, se révoltent contre l'Etat, sous une surface passéiste.
Léo, sous la plume de son auteur, devient un militant sur le retour, après un passage à vide. Un retour à la vie.
Avec sa verve habituelle, Arnaud Le Gouëfflec joue avec les codes littéraires, les personnages. On se plaira à découvrir plusieurs endroits chers aux Brestois, mais dans quelques années. Et cette tempête qui se fait attendre, qui devrait annoncer un renouveau... Nous n'en ressentons que les prémices. La tension se fait sentir tout au long du livre.

Ce roman se classe dans la catégorie "à lire une deuxième fois, pour y découvrir de nouveaux trésors" ! En mêlant habilement policier, et anticipation, les auteurs de Léo Tanguy ont réussi leur coup. Quand Arnaud Le Gouefflec y a rajouté sa plume, le champ des histoires s'est ouvert vers le mystique pour mon plus grand plaisir. Sous son crayon, Brest ne sera jamais plus la même.
A découvrir une première fois, à déguster une deuxième.

Temps de livres


  

L'irrésistible

Arnaud LE GOUEFFLEC

Ginkgo, 2009
177 pages. 12 euros



Johnny Spinoza et Cunégonde sont de retour : Albert Lampion, un modeste employé de bureau est devenu la proie d'une incroyable malédiction et Johnny est sa seule chance de salut. Du jour au lendemain il s'est transformé en "l'irrésistible", un Dom Juan invincible, un bourreau des coeurs absolu. Quiconque de sexe féminin croise son regard et c'en est fini de toute autre certitude que d'un amour brûlant et un désir sauvage qui viennent de naître en un instant. Cette séduction sans faille s'exerce quel que soit l'âge et la condition maritale de la dame dont elle est l'objet. Tant et si bien que tous les maris de la ville veulent la peau de Lampion et lâchent à ses trousses tous les détectives privés disponibles sur sa piste. Johnny n'aura pas trop de son flair légendaire et des talents nouvellement acquis de chimiste de sa secrétaire pour sortir cet improbable parangon d'attraction animale du pétrin dans lequel il est - à son corps défendant - empêtré jusqu'au cou.

ALG quitte les arcanes des sociétés secrètes pour nous conter cette fois une fable joyeusement amorale sur les limites de la fidélité conjugale et l'implacable volonté du destin. On ne peut échapper aux doigts inexorables de Clotho la fileuse, et Atropos coupera le fil à la fin de la bobine quelle que soit la ruse employée pour lui soustraire du temps supplémentaire. L'auteur fait tout d'abord de son anti-héros maudit un pauvre jouet entre les mains des Parques inexorables puis son masque tombe, pour le grand plaisir du lecteur ravi de l'entourloupe. L'explication à cette perfide transformation d'un homme quelconque en malédiction de l'institution conjugale est parfaitement réjouissante, et la punition du crime est à l'aune des trahisons envers la gent féminine, grandiose. On retrouve la loufoquerie enchanteresse du premier opus mettant en scène le flegmatique détective, cet univers si particulier qui n'appartient qu'à son auteur. Jubilatoire.

Marion Godefroid-Richert


  

Topless

Olivier BALEZ, Arnaud LE GOUEFFLEC

Glénat, 2009
70 pages. 13 euros



Martin est pianiste dans un club de strip_tease, les Naïades. C'est pas qu'il soit insensible à l'esthétique, mais le charme des effeuilleuses le laisse de marbre. Pas toutes les effeuilleuses pourtant, car Jeanne hypnotise totalement Martin. Alors le jour où elle lui propose d'emprunter la DS de Mr Frognard, le patron des Naïades, Martin n'hésite pas et se lance dans l'inespéré, une histoire avec Jeanne. Mais M. Frognard a également quelques activités peu recommandables qui essaiment leur oseille dans le coffre de sa tire.

Il y a dans cet album une douceâtre nostalgie qui prend le lecteur dans la brume des cibiches que Martin ne cesse de siroter. Il est touchant Martin, confiant dans son St Christophe qui orne le dessus de son piano mais suffisamment athée pour penser que "le bon Dieu c'est juste un truc qui pèse". Assez émerveillé par Jeanne pour se lancer dans une romance qui ne lui attirera que des ennuis et qui l'oblige à s'enfuir à l'autre bout de la France. Mais suffisamment désintéressé pour s'effacer sur la pointe des pieds lorsque Jeanne lui offre sa superbe plastique, en suggérant merveilleusement "qu'il y a des choses que l'on ne peut pas effeuiller".

Topless est un vrai road movie à la sauce polar. Le dessin est noir : il ne perd pas de temps dans le détail et les personnages sont simples. Les ambiances sont intenses : celle du monde de la nuit que Jeanne et Martin ne quittent guère.

Chacun des deux auteurs sort d'une belle expérience BD : Vilebrequin pour Arnaud le Gouefflec et Angle mort pour Olivier Balez. La conjugaison de ces deux talents donne ce petit album plein de personnalité, de climat et dans lequel le lecteur s'immerge avec beaucoup de plaisir.

Marc Suquet


  

Vilebrequin

Arnaud LE GOUEFFLEC, OBION

KSTR, 2007
100 pages. 10 euros



Ca y est, au moment où je rédige ces lignes une version certifiée conforme de cette BD est enfin disponible dans les rayons des libraires ! Pour ceux qui ne verraient pas de quoi je parle, rendez-vous sur le site de l'ami Obion pour connaître la saga éditoriale de Vilebrequin, édifiante à défaut d'être réjouissante. Pour les autres, bienvenue dans le monde fantasque d'Arnaud Le Gouëfflec et dans les paysages graphiques tout en clair-obscur créés pour l'occasion par le dernier des dessinateurs qui s'est risqué à l'aventure Donjon des Sfar-Trondheim.

Soit un cambrioleur de haut vol, tout de latex vêtu (attention: c'est pour sa fonctionnalité uniquement, parce que c'est très désagréable le latex). Il fait le trompettiste de jazz le jour, pour donner le change à sa famille essentiellement. Sa grande passion tourne autour des coffres forts bien sûr, mais jamais il ne se charge plus que de ce qui peut se glisser dans une poche, l'appât du gain est ce qui perd les monte-en-l'air voyez-vous. Mais un jour il force un enième sanctuaire et tombe en arrêt sur le plus étrange des trésors. Dès lors ce contenu l'obsède au point de finir par causer sa perte : il ne comprend pas, il faut qu'il connaisse le pourquoi.

Autant vous le dire tout de suite, je suis devenue amoureuse des écritures d'Arnaud dès que j'ai mis le nez dedans soit quand j'ai tâté des Discrets (voir les chroniques publiées sur ce site). On va donc pouvoir me traiter facilement de partialité ! Mais bon , je la trouve comme d'habitude justifiée. Ici c'est encore une fois une réussite, Vilebrequin est à mi-chemin entre l'artiste et l'artisan et tout ce qui fait son charme réside dans les merveilleux petits détails dont ses créateurs le paren t: son dandysme décalé, ses bonnes manières de vilain fils de bonne famille par Arnaud, et sa grâce féline, son élasticité amoureuse des nuits sans lune par Obion. Mince matou malicieux, il a même un meilleur ennemi : le prince de Ligne à qui il laisse à chacun de ses passages une bouteille de nectar précieux pour le remercier d'infiniment lui compliquer le forçage de son coffre. La classe ! Et c'est la marque de fabrique des deux compères donc ne vous privez pas et faites-vous à vous même ce joli cadeau, offrez-vous cet album.

Marion Godefroid-Richert


L'art personnel d'un cambrioleur, expert de l'ouverture de coffres.

On est loin et même fort loin des vulgaires montes en l'air, tel Quenotte le neurasthénique qui fuit devant les risques, se contentant de dérober de médiocres économies. Ici le butin n'est plus le but, mais c'est bien plutôt la perfection du geste. On laisse tomber les banques et leur univers aseptisé pour se tourner vers certains particuliers pour lesquels le plaisir est de détourner leur système de protection dernier cri : un défi à l'imagination !
On touche à l'aristocratie de la tchoure, à l'élégante distinction du fric-frac, à l'élite racée de la maraude ou encore à l'esthétisme du casse. Pensez donc, le cambrioleur est "un yogi en quête de la posture ultime", la cambriole est "une discipline héritée de la pantomime", "une chanson de geste" dans laquelle le chapardeur forge sa légende. Alors, respect devant tant de classe! Oui mais voilà, dans ce nirvana de la pique, Vilebrequin aurait-il trouvé plus subtil que lui ?

J'ai aimé la subtilité du discours et le regard original porté par les auteurs sur une activité qui a généralement une image moins sophistiquée. C'est profond mais aussi décalé. C'est en même temps drôle et notamment dans les passages dans lesquels Vilebrequin s'initie à la trompette pour donner le change à sa famille. Ne serait-on pas ici en présence de professionnels de la discrétion, un monde cher à Arnaud Le Gouëfflec ?

Cet album fait partie de la sélection des essentiels d'Angoulême 2008 et a reçu le prix jeunesse France Télévision 2008. Son édition est une vraie histoire rocambolesque qui a, à juste titre, opposé les deux auteurs à leur maison d'édition, KSTR. Celle ci avait inversé des planches dans l'édition originale. On suivra ces péripéties ici.

Marc Suquet


  

Les discrets

Arnaud LE GOUEFFLEC

Ginkgo, 2007
Collection : Noir d'ailleurs
169 pages. 12 euros



Sorte de compromis improbable entre Nestor Burma et Eddie Valiant, voici le privé sixties à chapeau mou et gabardine beigeasse Johnny Spinoza. Johnny a des bureaux qui moisissent un peu dans un hangar désaffecté et une secrétaire redoutablement efficace dotée du doux prénom de Cunégonde et de talents de sérial-classeuse. Tous les deux vivent chichement d'affaires plus ou moins rocambolesques qu'on veut bien leur confier. Un jour le détective est approché par la plus crypto-opaque des confréries secrètes : les discrets. Ces hommes de l'ombre qui l'épousent jusqu'à se fondre en elle comme ultime aboutissement ont été pris en chasse par un mystérieux tueur insaisissable qui les élimine un par un en laissant leurs cadavres sanguinolents barrés d'un immense « VU » en lettres écarlates. Cette vaste confrérie invisible car exposée aux yeux de tous, fondue dans la foule comme roulée dans une vaste couverture moelleuse est en danger : le napperon tricoté sur les meubles en contreplaqué et les chaussures comme des gants sur les pieds ne les sauveront pas de la folie sanguinaire de celui qui les traque. Seul Johnny Spinoza arrivera à lever le voile du mystère au terme d'une initiation rigoureuse et avec l'aide de sa pythie personnelle, la sulfureuse Cunégonde et ses dossiers d'archives. Mais qui donc en veut aux discrets ?
Voici donc le quatrième opus littéraire de ce trublion protéiforme brestois qu'est Arnaud Le Gouëfflec. L'ouvrage est brillant, comme nous a habitué à l'être dans tous les domaines ce touche-à-tout intrigant et dandy décalé. Quel régal d'abord que de rentrer dans cette idée saugrenue et charmante qu'est ce complot de discrets. On imagine fort bien tout d'un coup que les hommes (pas de femmes dans cette confrérie ; serions-nous condamnées au spectaculaire ?) croisés tous les jours au supermarché, au café, sur les bancs de square, tous uniformément gris, marrons ou beiges se sont unanimement accordés sur un code de conduite digne d'une secte et confinant au fanatisme pour se fondre tellement dans l'anonymat qu'ils y disparaissent et accèdent par là à un autre stade de conscience. Ils sont guidés vers ce but ultime par le plus discret d'entre tous, l'effacé ultime, le transparent absolu : le grand flou ! Cet homme, ce gourou improbable se dissimule à la vue du profane dans les services de la voirie de la municipalité, au c?ur des vortex citadins les plus mystérieux : les rond-points. ... On en redemande !Et que dire du détective privé ? Ce nom résume tout le symbolisme facétieux pour ne pas dire farceur de l'auteur. Johnny comme Halliday ? Spinoza comme le philosophe, apôtre du bonheur éclairé par le désillusionnement ?? Mais d'où vient à ALG cette inspiration démente ? Si on devait chercher une parenté on dirait John Doe, l'affreux serial killer de Seven, le film de David Fincher, qui réussit à gommer son existence pour ne plus être qu'incarnation de la colère divine foudroyant le péché capital quotidien. Mais la ressemblance s'arrête là. Le roman dont cette chronique fait l'objet est un délice de légèreté et d'humour noir à l'anglo-saxonne. Nous passerons sous silence la résolution de l'énigme et sa pirouette finale pour ne pas désamorcer l'intérêt du lecteur potentiellement appâté par ce déluge d'appréciations flatteuses. Allez-y et courez, vous serez ravis d'entrer par cette porte dans l'univers d'Arnaud Le Gouëfflec si vous ne le connaissez pas ; et pour les autres heureux compères qui aviez déjà fait le voyage vous ne serez pas déçus, Johnny Spinoza tient ses promesses !

Marion Godefroid-Richert


Johnny Spinoza est contacté par les "Discrets", un groupe secret d'individus dont l'objectif est de se fondre dans la foule. Louis Pinson, membre de cette société, lui avoue qu'un tueur a décidé d'éliminer les discrets. Il engage Spinoza pour démasquer ce tueur.

Voilà une vraie création. D'abord dans l'univers mis en place par l'auteur : les discrets sont les gens qui nous côtoient et que rien ne distingue des autres. Mais l'auteur va beaucoup plus loin que ce simple postulat de départ :  les discrets ont créé une vraie société avec ses coutumes et ses lois. Une société dont personne ne soupçonne l'existence, puisque ses membres ont "fait de l'anonymat et de l'insignifiance un sûr refuge contre le monde extérieur". Comme toute société secrète, les nouveaux membres suivent une initiation, leur enseignant l'art du camouflage. Spinoza, pour mieux pénétrer cet univers, va se soumettre à cette même initiation et apprendre à disparaître aux yeux des autres. Jolie, la séance d'initiation de Spinoza sur les trottoirs de la ville.
L'auteur nous entraîne dans les rouages de cette société, ses techniques, ses pratiques, la vie de ses membres et la description de leur intérieur si neutre qu'il s'achève bien sûr par le merveilleux petit napperon négligemment posé sur une table et dont on a tous rêvé ! Une vraie description d'un monde que j'ai trouvée passionnante parce que si proche, on a tous croisé dans la rue des gens que l'on ne remarque pas, mais en même temps si mystérieuse et complexe. Un monde qui a développé sa propre philosophie, dans laquelle l'Histoire et ses grands hommes ne sont qu'un "cortège de turpitudes et des artistes de foire". Un monde qui étonne aussi, la tendance naturelle n'étant pas à la discrétion et tout particulièrement dans quelques styles politiques récents ! Les discrets, c'est de la Fantasy de proximité !
Les personnages sont bien campés : entre Louis Pinson, ancien employé obsédé par le fait de rester une ombre ou Cunégonde, l'assistante de Spinoza sans laquelle le détective ne serait rien, ou encore le détective un privé digne des films ou séries les plus sixties, le bouquin regorge de personnalités aux caractères bien marqués.
J'ai aimé aussi le style de l'auteur. Un vrai plaisir que j'ai ressenti dès la première page avec sa visite dans les hypermarchés. Le livre est plein de ressentis personnels et joliment tourné.
Bon, coté polar, les discrets c'est pas le bouquin qui tient en haleine jusqu'au bout de la nuit par un suspense insoutenable ! Mais ses qualités sont ailleurs, dans l'invention et la retranscription d'un univers par un auteur plein d'originalité et d'imagination. Je ne regarderai plus les ronds-points de ma ville autour desquels on tourne bêtement, en restant dans la file extérieure si on sort rapidement comme je l'ai réappris en faisant la conduite accompagnée de chacune de mes deux filles, avec la même absence d'intérêt. Quelle vie se cache derrière ?
Une jolie surprise d'Arnaud Le Gouefflec dans laquelle je me suis plongé avec délectation!

Marc Suquet


  

Le bestiaire secret de Lord Bargamoufle

Arnaud LE GOUEFFLEC, Laurent SILLIAU

Ginkgo, 2006
Collection : Biloba
121 pages. 9 euros



Une oeuvre singulière que celle-ci : petit cabinet de curiosité imaginaire édifié pour le plaisir des amateurs de billevesées charmantes , ce bestiaire est un ovni tout droit venu de l'imagination fertile du plus fantasque des artistes brestois. Il n'y a pas de limite à ce que se permettent les circonvolutions cérébrales d'ALG dans leurs volutes synaptiques. Ces portraits d'animaux incongrus sont autant de petites odes rédigées sur l'hôtel de l'absurdité littéraire et de la poésie surréaliste. Que dire par exemple de l'hippocampotame , qui attendrit les passants à force de désespoir muet et finit par les épuiser de compassion afin de mieux les étrangler quand ils gisent à terre, à bout de force ? Ou bien devons-nous nous inquiéter de la santé mentale d'un auteur qui trouve que notre hypothétique créateur n'a pas suffisamment preuve d'humour en permettant l'existence de l'ornithorynque, et lui trouve une variante oukangaise encore plus improbable dans la personne de l'oirnythorinque (pour ceux qui veulent connaître les options de ce modèle exotique , rendez-vous page 74) ?? Quantités d'autres inventions zoologiques farfelues sont égrenées au fil des pages en autant de portraits courts et cocasses, imprévisibles et intriguants. Le lecteur averti cherchera quelque parenté dans ces récits avec les zigotos créateurs du baleinié, ce dictionnaire inventif des petits tracas du quotidien, et aussi fouinera du côté des historiettes de Tim Burton et de leurs conclusions souvent désastreuses (comme l'histoire de l'enfant-huître, qui à la fin se fait gober). Les illustrations de l'ouvrage ne sont pas en reste et on prend plaisir à détailler les très beaux croquis de Laurent Silliau, qui s'est visiblement prêté avec plaisir à l'exercice. Ses dessins sont de grande qualité, emprunts de classicisme dans le bon sens du terme, sans désuétude. Gustave Doré s'invite dans l'église de la petite folie, en somme ! En bref, un livre charmant dont on prend plaisir à tourner les feuillets .

Marion Godefroid-Richert

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