La porte au ciel

Pierre MAKYO, SICOMORO

Dupuis, 2008
Tome 1
Collection : Aire libre
56 pages. 14 euros



Manu, Julie et Anna sont trois adolescentes que la vie ne gâte pas : parents indifférents au mieux, concupiscents ou violents au pire, études peu intéressantes et environnement morne. C'est tout naturellement que la fugue finit par devenir pour elles la seule solution envisageable afin d' éclaircir l'avenir. Les jeunes filles se rendent donc dans une vieille maison au coeur de la forêt, qui a le mérite de l'isolement et d'un semblant de liberté. Là, la cave recèle un trésor inestimable : la porte au ciel, une colonne sculptée consacrée par une ancienne magie et qui permet quand on épouse sa pierre froide d'une oreille attentive d'entendre les confidences depuis l'au-delà de nos chers disparus...

Cet album est le premier tome d'une histoire qui se poursuivra dans de futures parutions. Le dessin tout d'abord est bluffant de virtuosité : des visages et postures criant de réalisme, un cadrage parfait et des couleurs magnifiques. Tout concourt picturalement à donner aux adolescentes du scénaristes une chair de papier qui les rend très vivantes et proches du lecteur. Leur mal-être, leurs interrogations et leur désespoir sont palpables au fil des pages. La poésie qui se dégage du récit l'empêche de sombrer dans le pathos gratuit et invite subtilement à (re ?) entrer dans l'univers des bouleversements adolescents, où tout devient question existentielle d'un bocal de conserve d'olives vertes à la fameuse colonne dans la cave qui permettrait de communiquer avec les morts; où tout également peut devenir futile à la minute suivante, d'un peintre solitaire qui entasse année après année des portraits de sa fille disparue à des fromages de chèvre faits maison à la perfection par un simplet incestueux et sauvageon. Le portrait fin fait par les deux auteurs de ces jeunes filles en fleur meurtries fait plaisir à lire et soulage un peu de la lecture de certains autres ouvrages soit-disant à destinée du jeune public consternant de vacuité et manquant totalement d'à-propos (s'y reconnaitront qui veut).
Makyo nous avait habitué à des scénarios originaux et des études de personnages fouillées et profondes, on n'est donc pas étonné de la richesse de l'histoire alors même que les péripéties n'y sont pas fréquentes. Il a su faire pénétrer dans l'existence du trio la dose suffisante de fantastique (inconscient , imaginaire , philosophique...) pour donner un rythme, une respiration lente et profonde au récit. La petite post-face de la page 59 est très instructive sur la genèse du scénario et on ne peut être qu'un peu plus impatient encore de connaître la suite.

Marion Godefroid-Richert

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