Memento mori

Gérard ALLE

Court Circuit, 2016



"Vous êtes marrants, quand même, par ici. Couvrir un assassinat, ça n'a pas l'air de vous effrayer." (p. 109)

On est en novembre, le mois noir, comme on l'appelle dans ce village du Centre Bretagne dont l'école et la poste ont fermé... Un village qui dépérit...

"Une équipe de foot, surnommée la Juventus de purin..." Une église "où un curé pigiste dit la messe aux trois dernières bigotes." Un abattoir à la sale réputation et qui n'attire pas les jeunes. Un abattoir, fournisseur d'emplois de la région, dirigé "avec fermeté" par "le jeune Lecoq", qui a repris l'entreprise de son père. "Ce jeune coq de combat" est secondé par son contremaître, le très autoritaire Maurice : "Quand c'est Maurice qui cause, les ouvriers ne mouftent pas..."

Dans ce village, une sorte d'oasis, cependant, où jeunes et moins jeunes se rencontrent, discutent : le Bar des Sports, animé par Yvette, la plus que dynamique tenancière...

Voici les premières lignes de ce très beau roman :

"Au Bar des Sports, centre du trou du cul du monde, c'est le festival permanent des gosiers pentus, le bureau grand ouvert des renseignements généreux. Si le Bar des Sports n'existait pas, c'est bien simple, je me demande si j'existerais. Au Bar des Sports, je m'installe au comptoir. Je mate. J'écoute. Je me gave..."

En quelques lignes, le décor est planté et le ton est donné... Le lecteur sait déjà qu'il va se régaler, se gaver, lui aussi !...
Celui qui "mate, écoute et se gave", le narrateur, c'est Ronan, la quarantaine, "petit, mais petit avec de grandes oreilles ! C'est pratique pour mon métier. Je bosse à la radio. Radio Bro, la radio du populo. Une petite radio locale, associative..."

Après le suicide du vieux Jos, employé à l'abattoir qui venait de prendre sa retraite, puis les révélations du jeune Kévin, dix-huit ans, qui avait préféré interrompre son stage dans cette même entreprise à cause des cadences infernales, des brimades et des humiliations (il se faisait "tailler en tranches"), Ronan décide de mener l'enquête...

Rencontre houleuse avec "le jeune Lecoq"...

Peu de temps après, Maurice, le contremaître peu apprécié, est victime d'une agression : "trois coups de couteau dans le bide." Il ne survivra pas à ses blessures. Dès lors Ronan ne sera plus le seul à mener l'enquête...

Ne comptez pas sur moi pour vous révéler le nom du coupable de ce roman noir - noir et rural - qui aborde des sujets d'actualité, que l'auteur connaît bien, comme les méthodes parfois contestables de l'agroalimentaire, le mouvement des bonnets rouges...

Roman noir certes mais roman fort distrayant : style et dialogues percutants, savoureux, truculents. Personnages hauts en couleur : Ronan, Lecoq (déjà cités), Rémy (grand ami du vieux Jos), un "étrange étranger énigmatique"... Mais surtout, surtout il y a Yvette la sémillante tenancière (quatre-vingts printemps, tout de même !) : "de l'énergie à revendre", une passion pour la littérature, "connaît ses clients par coeur"... Un très, très beau personnage qui n'est pas sans rappeler Yvonne, "l'octogénaire aussi étonnante qu'admirable" du documentaire remarquable et si plein d'humanité, Mon lapin bleu, réalisé par Gérard Alle.

Précipitez-vous sur Memento mori, un roman court mais dense ! Un petit bijou que nous propose là un talentueux et surprenant touche-à-tout !

P. S. : Coïncidence ?
"Le Mouton à Cinq Pattes" (Bistro/Partage/Convivialité/Animations/Spectacles/Expos/Ateliers/Jeux et lectures)
Place Guérin/Brest même. L'expo du mois : Memento mori
Les artistes Rättekomma, John Trap et Nicolas Bourhis se retrouvent au Mouton à Cinq Pattes pour proposer une version du célèbre Memento mori, souviens-toi que tu vas mourir. Figure du monstre, de l'étrange, de la mort... Venez découvrir leurs oeuvres, exposées tout au long du mois de novembre sur les murs du Mouton !

Roque Le Gall


  

Le vin des rebelles

Gérard ALLE

Coop Breizh, 2009
Lancelot Fils de Salaud, tome 3
292 pages. 10 euros



"C'est moi Lancelot ! Du sang berbère dans les veines. Et un chouia de sang breton." (page 10)

Lancelot, 31 ans, s'efforce de réaliser son utopie :
"Un bistrot pour résister aux broyeurs d'humanité.
Il s'appellera L'Arbre aux chimères.
Et du vin, pour défier le temps.
Il s'appellera Kastell Armand."
(L'Arbre aux chimères, page 270)

Armand, son "conteur préféré", lui donnera "les clés du paradis".
Dix ans plus tard, estimant que Lancelot a fait ses preuves, il lui transmettra "le secret de Philomène," un secret qu'il lui fallait mériter.
Petit à petit, ils seront une cinquantaine à vivre au tour du bistrot. Une cinquantaine à vivre une belle histoire. Oui, mais voilà ! Le parti de l'ordre veille ! Il voit d'un très mauvais oeil cette "autre République", "un brin voyouse", "L'un des derniers bastions où se rassemblent ceux qui entendent résister à l'érosion générale de la fraternité", "Un groupe qui a pris le maquis dans un coin perdu, au centre de la Bretagne".

"Je commence à me prendre pour Lancelot du lac. Manquait plus que çà !" (page 53)

Foisonnant, e : adj
Qui foisonne, abondant.
Foisonner : v.i.
1 Abonder, pulluler.
2 Se multiplier, se développer.
Ex : Les idées foisonnaient.
(LE PETIT LAROUSSE ILLUSTRE)

FOISONNANT, c'est le premier qualificatif qui me vient à l'esprit, après la lecture du troisième tome de cette saga concoctée par Gérard Alle. Ce n'est pas le seul. Cette quête des origines, cette quête identitaire est une oeuvre vivante, passionnante, visionnaire, épique, picaresque, baroque.

L'auteur laisse libre cours à ses thèmes de prédilection sur l'altérité, l'intolérance, l'Histoire relue à l'échelle humaine. L'ouvrage est très solidement documenté (Il ne faut oublier que Gérard Alle - entre autres talents - est également journaliste).
Un écrivain singulier et rebelle, profondément humain qui nous présente des personnages attachants, hauts en couleur, des dialogues savoureux, de la tristesse, de la joie, de la haine, de l'amour, de l'humour, beaucoup d'humour, une très belle histoire, en fait une quête du Graal, non arthurienne, mais alléenne, tout ceci donne une oeuvre totalement originale, à consommer sans modération.

"Je vois le romancier comme un conteur", a déclaré Gérard Alle.
Gérard Alle est un sacré bon conteur !

Précipitez-vous donc sur cette "belle utopie viticole et jubilatoire !"

Petit résumé du tome 2, L'Arbre aux chimères
Lancelot, 21 ans, poursuit sa route semée d'embûches et sa chasse éperdue des fantômes.
Contrebande, petits trafics puis "expédition à Madagascar". Il y retrouve enfin son père, et il en revient apaisé.
Le temps passe. Lancelot a maintenant la trentaine. Marion et lui ont une petite fille de 7 ans déjà, Morgane. Il seconde le père Armand, qui a pris un coup de vieux, dans son bar - épicerie - boulangerie - gaz - pompe à essence. Son ami Armand. Son papa bis qui continue à lui transmettre son savoir.

Roque Le Gall


  

Les jeunes tiennent pas la marée !

Gérard ALLE

Coop Breizh, 2008



Léonards et bigoudens partagent le même goût pour les expressions savoureuses. Celle-ci, typiquement finistérienne, désigne la capacité à encaisser les petits inconvénients d'une grande consommation d'alcool. Autrement dit, "tient la marée" celui qui arrive à se relever du comptoir et à marcher sans tomber jusqu'à la sortie. Et la trouve, la sortie du bar. Et dit au revoir la compagnie, encore. Pour Léo-Alistair Tanguy, journaliste d'investigation d'un mètre quatre-vingt-dix aux cheveux roux et au penchant affirmé pour le beau sexe, certains impératifs ne se déclinent pas. Aussi, quand son pote Pierrot, bistrotier, est injustement impliqué dans la mort d'un mineur en coma éthylique dépassé, vient-il à la rescousse. Cela lui permettra de moissonner quelques renseignements sur les us et coutumes des environs de Kerity et de Pouldreuzic, au premier rang desquels ce monde fermé qu'est la tribu surfeur, et aussi ce monde cruel qu'est la concurrence des hypermarchés, et enfin ce monde sombre qu'est celui de l'adolescence en cette année 2017. Quelques jolies dames raviront le coeur et les sens du tendre rouquin au passage ; et quelques pauvres bougres ou vilains individus s'emploieront à casser cette belle énergie glanée dans les bras accueillants des belles. Qu'à cela ne tienne, Léo Tanguy ne se laissera pas détourner de sa mission : la vérité et son exposition au grand jour, surtout si elle indispose riches, puissants et institutions broyeuses de liberté.

Léo Tanguy fait partie de ces personnages de polar qui à l'instar du poulpe est partagé par un collectif d'écrivains qui lui donnent vie tour à tour. Huitième aventure du soldat de l'information au grand coeur, le récit de Gérard Alle se laisse lire plaisamment. On rentre avec intérêt dans ce cercle jaloux de son indépendance qu'est celui des surfeurs de la côte sud du Finistère. Pas de bling bling, on n'est pas à Biarritz où tout le monde il est beau, il est bronzé. Ici il faut avoir un minimum de tripes et un maximum de passion chevillée au corps pour s'aventurer (même avec une bonne combinaison) dans les eaux glaciales de l'hiver bigouden. Cela écarte d'emblée les fils à papa friqués, minets à Ray-Ban qui courent le spot de rêve aux quatre coins du monde. On assiste aussi à la rivalité délétère qui oppose les deux patrons de supermarché locaux. Un peu plus et les turpitudes morales des deux individus ne dépareraient pas dans le Bronx. Léo Tanguy est quant à lui attachant, grand coeur tendre et tête de mule. Il donne envie de voir les autres tomes de ses aventures pour faire plus ample connaissance. Un bon cru.

Marion Godefroid-Richert


Voilà un p'tit polar bien sympa, dans la veine de Il faut buter les patates. Spécialité de l'auteur, le bouquin affiche un fort penchant social. Il traite de la dépendance à l'alcool et à la drogue en donnant les recettes locales comme le "kouign", la dope qui fait des ravages aux États Unis entre 2000 et 2010, ou encore les recettes extrêmes : alcool + acétone ou gazole. On en salive d'avance !

Gérard Alle rentre dans des milieux très locaux : celui des surfeurs du Finistère comme celui des directeurs de grandes surfaces. Les surfeurs du sud Finistère sont de ceux qui en ont. Comme le dit Nora : "Ici le héros c'est pas le surfeur, c'est la mer". Ils sévissent à la Torche, une plage maudite qui a vu bien des nageurs se noyer. Aujourd'hui, c'est le paradis du surf où même le Dieu hawaïen, Robby Naish, est venu disputer une coupe du monde. Mais le milieu n'est pas si idyllique qu'on veut bien le croire : il connaît aussi ses histoires de jalousie et de violence. Quant aux directeurs de grandes surfaces, on rentre avec eux dans la compétition niveau Painful Gulch, ce petit village dans lequel des familles rivales, les O'Hara et les O'Timmin s'affrontent (ça y est, vous y êtes : c'est l'album de Luky Luke, publié en 1962, où les familles grandes oreilles et gros nez rouge se mènent une guerre sans merci). Ici  règnent le harcèlement, les conditions de travail minables... Bref, il n'y a pas de colts mais simplement parce que c'est interdit en France.

On sent pointer dans le texte quelques idées bien trempées de l'auteur : son amour des "fast food" : "Bonjour le romantisme. La lumière crue, le décor moche, la queue à la caisse, le va-et-vient incessant, l'absence d'intimité, la bouffe qu'on engouffre à la pelle...". Mais aussi le lien entre la pêche à l'empereur, ce poisson des grandes profondeurs et le trafic de drogue :  à première vue c'est pas évident, mais cherchez... Ou encore, les techniques de magouille électorales à coups d'argent et de pinard à droite, de bourrage d'urnes à gauche.

Les jeunes tiennent pas la marée est un "road movie", celui de Léo Tanguy au volant de son combi à travers le sud Finistère. On traverse Le Guil, Loctudy, on voit Eckmühl.

Léo vit de ses articles publiés sur son site. Visitez le forum, une mine d'embrouilles locales, sujets proposés à Léo pour ses enquêtes : du golf occupant les terres de meilleure qualité, à la guerre que se mènent les producteurs de rillettes de Sarthe et du Morbihan.

Les jeunes tiennent pas la marée se lit comme un rien et avec plaisir. Comme le dit Gérard Alle, les histoires de Léo Tanguy, c'est une façon "de donner de la noblesse au polar régional".

Marc Suquet


  

La fugue de l'escargot

Gérard ALLE

Contrebandiers, 2004
Premier volet de "Lancelot fils de salaud", trilogie en cours de publication.



Enfant, Lancelot - le narrateur - ne sait pas grand-chose de ses parents, mais il est bien conscient que sa mère ne l'aime pas. C'est adolescent qu'il commence à lever le voile et commence à entrevoir l'histoire familiale, découvre dans sa lignée, outre un paysan breton meurtrier et une petite frappe bordelaise, un grand-père pour le moins atypique...

En 1920, Morvan, le grand-père de Lancelot, agent de renseignement français, Breton d'origine, s'installe dans le Haut-Atlas occidental, en plein pays berbère, sur le territoire de la tribu des Ida ou Tanan. Il participe, avec ses idées reçues mais aussi ses contradictions de Breton à l'identité flouée, à la "pacification" du Maroc, se frotte à l'identité berbère et finit par sérieusement douter des prétentions humanistes et universalistes de la France coloniale. Il apprend le tachelhit, la langue berbère du Sud du Maroc, épouse Zahra, la fille d'un résistant du village de Tamarout. Sa vie et celle de ses descendants s'en trouveront à tout jamais bouleversées. Ensemble, ils formeront un couple pour le moins chaotique qui sera victime, en 1961, du terrible tremblement de terre qui va ravager Agadir.

Premier volume d'une trilogie à paraître dont on pourra lire les trois volets indépendamment les uns des autres. L'action se déroule en bonne partie dans le sud du Maroc, en plein pays berbère et propose une quête des origines, une quête identitaire. Elle convie le lecteur à remonter le temps, à prendre une part active dans une enquête qui mêle à plaisir réalité historique et imaginaire, et conte une forme de saga familiale fortement marquée par les non-dits, les crises et les secrets de famille... Lancelot sera-t-il le dernier des salauds ou bien parviendra-t-il à briser le cercle infernal dans lequel ses aïeux se sont englués ?... Le livre est solidement documenté, sur l'identité berbère tout particulièrement, ainsi que sur l'histoire du Maroc et de ses minorités indigènes. Il est sans doute largement inspiré des voyages que Gérard Alle a effectués en pays berbère. Beaucoup d'humanité, en plus de l'humour acerbe dont l'auteur joue avec justesse, ravive encore l'intérêt du roman. Lancelot, fils de colons, est un héros tout à la fois décalé et curieux qui veut tout savoir de l'histoire dont il est issu. Un ton volontairement désinvolte, parfois cynique, de belles descriptions et des dialogues savoureux donnent encore plus de force et de cohésion à l'histoire et la rendent d'autant plus passionnante.

Bref, un livre réussi dont on attend la suite avec impatience.

MGRB


  

Il faut buter les patates

Gérard ALLE

Baleine, 2000
coll. Ultimes



Le fils du roi du cochon, Tristan Cloarec, se marie avec la fille du roi du poulet, Karine Bourgeois. En fin de soirée, un hangar est incendié. Le premier acte de terrorisme du FLP, le Front de libération du Ploukistan, en guerre contre le lobby régional de l'agro-alimentaire.

On ne cherchera pas dans le bouquin de Gérard Alle une enquête titillante, au suspense écrasant. Pas de Maigret, de "Bon Dieu mais c'est bien sûr" ou encore de poursuite fracassante dans les rues de L.A. Comme l'annonce la première page, il s'agit là d'un polar fermier, d'une enquête sociale et champêtre dont la qualité réside en grande partie dans la description d'un milieu. Et c'est son fort, à Gérard Alle : hors des romans, l'auteur réalise des documentaires basés sur des rencontres et témoignages. La campagne décrite ici n'est pas franchement drôle : inondations, chômage et champs abandonnés font partie du paysage.

On trouve dans ce roman des personnages bien campés comme l'Acteur, avec une majuscule, bien sûr, qui se la pète grave devant les bouseux, ou encore Raymond Cloarec, maire depuis cinq mandats, propriétaire du plus gros élevage de porcs du canton, mais aussi de la coopé, le plus gros employeur du coin. Face à eux, des petits paysans à l'avenir bien sombre, comme les parents de Michel,  pour lesquels la première crise du porc a sonné la fin : maison en ruine, banque qui refuse de prêter... Des paysans nostalgiques du temps où les vaches avaient un nom et pas un numéro et où "le monde se faisait au comptoir de l'estaminet". C'est le combat de la mafia productiviste contre le petit agriculteur. Un David contre Goliath, version champêtre.

Coté David, on pourrait se croire en présence de vrais losers : on enlève le baron du porc en voiturette sans permis, on utilise des cagoules sous lesquelles le premier passant vous reconnaît, on boit du rouge étoilé à l'heure de l'apéro, un truc genre Père Joseph qui laisse sur le palais un goût délicat qu'on ne saurait dénicher ailleurs ! Autant dire que l'on est loin de Quantum of solace ! Mais ils sont plutôt sains, ces gars-là, qui refusent le productivisme agricole ou la magouille de gros éleveurs possédant plus de 1000 truies dans une exploitation dans laquelle seules 620 sont autorisées. Des opposants qui se retrouvent dans une vraie communauté de babos à Ker Belen, où que ça sent la crotte de chèvre, le "Gardarem lou Larzac" dans toutes les roulottes et l'omelette aux champignons pas que parisiens. A leur tête, Bonbon le baba, un cool de cool comme on se l'imagine avec plaisir.

Le début du livre est assez lent, mais met bien en place le décor. Puis le rythme s'ccélère : incendie de grange, torture du roi du cochon (dans sa version champêtre : immersion dans un océan de purin), assassinat d'opposant (version champêtre également : par écrasement dans une trémie à grains et transformation en granulé pour cochon : faudrait en parler à Son Altesse Sérénissime).

Le ton est fort loin du politiquement correct : on retrouve ainsi la célèbre (mais peut être pas la plus subtile) réaction de Cocteau envers un admirateur béat qui susurre  "Un ange passe", l'écrivain répliquant "Qu'on l'encule !" L'auteur nous livre également un scoop, suggérant que Céline Dion "pue des arpions" !

Gérard Alle est un fin connaisseur de la Bretagne : il sait que le passage d'un bagad ne peut que provoquer une vraie "érection pileuse" : Brestois, nous confirmons cette information d'anatomie locale, par un comportement pileux très particulier chez les indigènes et autres touristes assistant à la descente de deux cents sonneurs au printemps dans la rue Jean Jaurès! Mais Gérard Alle est aussi un militant qui connaît et dénonce les travers de la mafia productiviste : grippe aviaire, farines animales, revente de poulets à la dioxine... Des questions qui résonnent encore dans nos cerveaux de consommateurs : l'angoisse de la grippe hivernale est proche. Un José Bové du polar, puisqu'on vous le dit !

J'ai bien aimé ces querelles de clocher entre éleveurs et écolos. Ce polar à la Don Camillo et Peppone est court, se lit facilement et avec plaisir.

Mais voilà, il me semblait que c'était plutôt les poireaux que l'on buttait dans la version jardinière du verbe. Et bien non, les patates aussi :

http://www.eco-bio.info/forum/upload/topic/1924-mes-amies-les-patates/
http://www.aujardin.org/dois-butter-mes-pommes-terre-t38786.html

Marc Suquet


"Décidément, c'était un pays noir. Mais par pour tout le monde. C'était un pays de rêve pour les patrons, qui se frottaient les mains." (page 49)

Michel Le Provost, trente deux ans, incarcéré depuis un mois, raconte son histoire...
Il est fils de fermiers indépendants de Centre Bretagne qui ont fait faillite. "Trop petits", ils n'ont pu résister à la première crise du porc. Michel est cependant bien décidé a se battre. Il pense pouvoir s'en sortir à condition de jumeler son exploitation à celle de son voisin et ami, Yves, qui va bientôt prendre sa retraite. Mais il va se heurter à "la Coopé", à son omni-président Raymond Cloarec, gros propriétaire, maire du village, espèce de potentat local qui tient le pays sous sa coupe. Raymond Cloarec est bien décidé à installer l'un de ses neveux, Hervé, dans la ferme d'Yves. Hervé qui bien malgré lui sera à l'origine du drame et des ennuis de Michel. Avec l'aide de son ami Joël, "ancien légionnaire ou mercenaire, quelque chose comme ça", de quelques "Babacoules" et d'une poignée de mécontents, Michel va pendre la tête du Front de Libération du Ploukistan et commencer une guérilla sans merci contre la mafia de l'agroalimentaire.
Mais le combat semble inégal...

"Le roman noir permet de focaliser sur un problème de société." (Gérard Alle)

J'ai découvert Gérard Alle, il y a déjà longtemps, en lisant Babel Ouest, une courte enquête du Poulpe, "mais très dense". C'était la première (et la dernière) aventure de Gabriel Lecouvreur a être présentée en version bilingue français-breton. J'ai poursuivi par la lecture de Il faut buter les patates. J'avais bien aimé... Je viens de relire ce "polar fermier" et... j'aime toujours autant !
C'est qu'il s'y connaît en ruralité, le Gégé ! Et pas qu'en ruralité !  Il est expert dans de nombreux domaines. Nouvelliste, romancier, auteur de livres documentaires, ce touche-à-tout de talent (et encore je ne cite pas les différents métiers qu'il a exercés) n'a pas fini de nous étonner...
L'intrigue tragico-comique du roman est relativement simple mais rondement menée. Quant aux personnages, ils sont plus vrais que nature. Michel, le personnage central, essaie de faire de son mieux, mais Michel "c'est plutôt le mec qu'a pas de bol !" (page 88)
Raymond Cloarec, qui règne sans partage sur "SA" commune depuis cinq mandats, qui a à sa botte la presse et les notables, symbolise à lui tout seul les nouveaux maîtres de l'agro-alimentaire, rapaces, cyniques, impitoyables, sans scrupules, trafiquants et pollueurs qui n'ont qu'une seule ambition : faire du fric !
Ma préférence va à Joël, le colosse, écolo à sa manière, qui "se bat pour rester vivant... pour ne pas être réduit à l'état de carpette..."
Et que dire de Céline Dion ! Céline Dion ! Eh oui, elle apparaît en "guest star" dans le roman. Céline Dion qui a un point commun avec Joël et qui semble quelqu'un de très sympathique. C'est d'ailleurs bien la première fois que je trouve Céline Dion sympathique...
Et si on parlait un peu de l'écriture de Gérard Alle ?  J'aime beaucoup son style. (Lisez donc la Trilogie Lancelot fils de salaud !). Je vous recommande plus particulièrement les pages 131 et 132. Et puis toujours chez Gérard Alle des dialogues savoureux, des formules choc, des fulgurances alléennes :
"Que reste-t-il du pays de Michel ?... Certains se retournent sur ses chemins, cherchant des réponses dans les yeux des anciens." (page 21)
"Roi du cochon et roi du poulet, main dans la main, groin contre bec." (page 150)
Ce roman épique et baroque, sombre et désopilant à la fois, n'a absolument pas vieilli. Le sujet, sensible, est plus que jamais d'actualité. Cette dénonciation de la mafia de l'agro-alimentaire est l'oeuvre d'un rebelle et d'un militant !...
Un rebelle et un militant qui ne manque pas de talent !


Roque Le Gall

partager sur facebook :