Live War Heroes

Éric BOURGIER, Fabrice DAVID

Soleil, 2003



Los Angeles, 2021 : ambiance glauque dans les quartiers déshérités quadrillés par les patrouilles blindées de la police. L'événement, ce soir du 17 septembre, c'est l'émission Live War Heroes diffusée en direct sur la chaîne de Web télévision WBO. Le succès de cette émission suivie par des millions de fans repose sur un concept ludique classique : l'histoire dont vous êtes le héros adaptée aux shows de télé réalité. Pendant vingt-quatre heures, les spectateurs suivent en direct l'immersion de l'un d'entre eux qu'accompagnent trois mercenaires au sein d'un conflit armé de la planète afin qu'il fasse triompher le bon droit et la justice. Sponsorisée par une multinationale de produits génétiques, la Bio-Corp Concept, l'émission connaît un succès inégalé en terme d'audience. Il faut dire que les moyens mis en oeuvre sont à la mesure de l'ambition des créateurs du concept : logistique assurée par l'O. N. U. C. , l'Organisation des Nations Unies Corporatistes, mercenaires privés de la LEGAMAX chargés de protéger le héros, Ted Carson, le présentateur vedette qui assure, sous le contrôle du général Todd Bradley, chef interarmées du corps onucien - et non onusien, c'est de la SF ! - le bon déroulement du show à partir du Sandovan Global Vision Dome de Los Angeles, au milieu de milliers de spectateurs avides de sensations. Ils attendent tous le héros, Peter Suttgrave, vingt-cinq ans, jeune marié employé comme contremaître dans une entreprise de génie civil, l'Américain moyen typique. Impressionné par la foule du dôme, il semble hésiter un instant, mais la verve du présentateur, la récompense promise d'un million de dollars, achèvent de le re-motiver et, lorsqu'il quitte la scène du show pour aller rejoindre le théâtre des opérations au Concaragua, il écarte d'un revers de main sa jeune épouse inquiète qui veut lui faire partager ses doutes sur l'intérêt d'un tel engagement. Trop tard, Peter est entré dans l'arène...

Premier album que signent deux jeunes auteurs pour le compte de Mondes Futurs, une toute nouvelle collection initiée par les éditions Soleil, "Live War Heroes" est une très belle réussite, parfaitement maîtrisée de bout en bout, tant au niveau du scénario que du dessin. L'intrigue nous plonge dans un futur pas si lointain et qui s'apparente beaucoup à notre présent. Les innovations techniques sont discrètes - cryogénisation des mercenaires - et ne concentrent pas l'intérêt du lecteur sur l'aspect technique. Bien que trop rarement abordé en BD, le fond n'est guère original, mais il est fort bien traité et s'avère ici particulièrement prenant. L'armée s'appuie sur les médias pour déclarer et légitimer la guerre. C'est donc d'une véritable machination dont parle l'album : la manipulation des masses par une désinformation en coupe réglée, la stratégie de l'endormissement politique du peuple (Du pain et des jeux !). D'un complot orchestré par un petit groupe d'intérêt pour lequel l'économie prime avant tout, une économie qu'on relance et qu'on entretient grâce à la guerre. Le thème de la télé réalité, déjà traité par Francis Porcel et Jean-David Morvan dans la série "Reality Show" ["On air" et "Direct live" - ed. Dargaud], prend ici une dimension politique internationale. L'histoire nous replonge dans les débats relatifs au bien-fondé ou non de la présence des journalistes sur le terrain au nom du sacro-saint droit à l'information, sur les éventuelles manipulations de ces reporters et autres correspondants de guerre, nous interroge sur la crédibilité des images (guerre du golfe, guerre d'Irak, conflit yougoslave, etc. )... Il n'est pas question ici d'ouvrir un débat de fond ; les auteurs ont décidé de nous présenter tout simplement un futur possible, sans autre parti pris (le scénario repose néanmoins sur une critique de l'actuelle politique étrangère américaine et épingle avec justesse la télé réalité qui diffuse sans état d'âme aucun des informations erronées) que de nous distraire. Pari réussi ! Haletante du début à la fin, l'action privilégie un découpage cinématographique, clair et très lisible. Des flash-back, des allers-retours entre le Q. G. de l'émission et le héros sur le terrain rythment l'histoire tandis que les dialogues efficaces, bien sentis, parfois cyniques - "par respect pour les victimes, les images de ce drame ne seront diffusées que sur le site de nos abonnés" - rappellent le film d'action. Côté graphisme, rien à redire, Eric Bourgier est un dessinateur et un coloriste talentueux. Un trait abouti, fin, précis, très dynamique, des cadrages spectaculaires, admirablement effectués, efficaces à souhait, un dessin soigné jusque dans les moindres détails avec des profils très anguleux qui accentuent l'aspect à la fois cynique et inquiétant des personnages, une mise en couleur parfaitement adaptée au récit avec notamment un choix du sépia qui confère un caractère de document d'archives aux différents flash-back.

Un excellent "one shot" de science-fiction dans lequel on plonge avec délectation. A ne surtout pas manquer !

MGRB

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