La Brigade chimérique, T. 4

Céline BESSONNEAU, Fabrice COLIN, GESS, Serge LEHMAN

L'Atalante, 2010



Jean Severac est à Paris. Il essaye de repérer, avec George Spad, Gregor Samsa. Pendant ce temps, à Moscou, "Nous Autres" démontre l'efficacité de la pensée unique du peuple. Les alliés s'unissent pendant qu'à Metropolis, le gang M met en branle un effroyable projet.

Si ce résumé vous paraît complexe, reportez-vous aux chapitres précédents de La Brigade chimérique. Divisée en épisodes, cette intrigue s'intensifie au fil des tomes. Loin de certaines images rétrogrades du récit super-héroïque, La Brigade chimérique s'appuie sur les bases de l'histoire. Le communisme qui monte, la nazification allemande, mêlés aux sciences de l'époque. C'est par ce biais que les auteurs font un travail remarquable. Il n'est pas question de combat, de science, de politique, de magie, mais de tout cela imbriqué méticuleusement. C'est un véritable hommage à la littérature populaire, aux feuilletons qu'achetaient nos parents, voire nos grands-parents. C'est aussi une bande-dessinée super-héroïque. Les héros dévoilés sont tous humains et, finalement, n'ont rien de "super". Si Peter Parker (alter ego de Spider-Man) dit souvent : "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", on pourrait ajouter ici qu'en avoir agit sur votre corps. Que ce soit Severac ou le Nyctalope, leur don a son revers de la médaille.

Si le récit tient en haleine, le graphisme n'a rien à lui envier. Les dessins de Gess démontrent encore une fois que nos artistes n'ont pas à rougir des américains. Cadrages dynamiques, en lien avec le récit. Mise en cases très classique, certes, et ça fonctionne ! Pas besoin de mise en page éclatée. Ici, on apprécie le dessin, le récit, leurs efficacités multipliées par l'utilisation de la couleur. Ce livre est l'exemple type qui rallie les amoureux des super-héros ainsi que les bédéphiles. La maquette du livre ? petit format, récit découpé en épisodes avec les couvertures correspondantes ? renvoie aux maquettes des comic-books. Finalement, La Brigade chimérique ne serait-elle pas le renouveau des artistes européens ?

Temps de livres


  

La Malédiction d'Old Haven

Fabrice COLIN

Albin Michel, 2007
Collection : Wiz
635 pages. 17 euros



". ..la magie est l'art de faire coïncider la réalité avec tes désirs. "

Mary a 17 ans et aujourd'hui son destin va se sceller. Elle quitte la douce sécurité de l'orphelinat où elle a grandi...c'est la règle et personne n'y peut rien! Conduite par Philippe en fiacre vers Boston, ils sont détournés par des hommes en armes qui ". ..chassent l 'indien ". Passant par le petit village d'Old Haven et prise d'une envie folle de marcher, elle est irrésistiblement attirée vers une clairière et son arbre immense qu'elle " reconnaît " immédiatement : "... oui j'avais déjà vu cet arbre, oui j'avais déjà caressé son écorce, j 'avais étreint son tronc... ". Mais le sentiment de déjà vu ne s'arrête pas là et les souvenirs vont petit à petit remonter à la conscience de Marie. Elle va alors (ré) apprendre qu'elle est une grande sorcière et faire sienne cette phrase qui caractérise sa lignée : " Il est un trait qui nous caractérise nous les Wickford, du commun des mortels : nous ne savons pas nous soustraire au destin! "

Le récit de Fabrice Colin peu linéaire (quelques fois confus?) nous pousse toujours à aller plus loin : qui est vraiment Marie, qui sont ou que sont ces personnages et visions qui la hantent, qu'elle importance a ce tableau ensorcelé et surtout qui ou que poursuit-elle et qui la poursuit? Rien n'est dévoilé avant l'heure...Tout est bon pour alimenter cette curiosité, sorcières, mages, monstres et autres Golem, dragons, prêtres tout cela dans un univers de nouveau monde mâtiné de Moyen âge futuriste... Et puis, la raison reprend le pas sur le mystère, la raison qui rend alors le récit plus convenu, plus classique pour nous conduire vers un dénouement qui peut surprendre.
Ce livre conseillé dès 15 ans risque de laisser sur le bord les moins mûrs car il est rempli de références historiques et religieuses troublantes.

Annecat


  

La Mémoire du vautour

Fabrice COLIN

Au Diable Vauvert, 2007
305 pages. 20 euros



Tout commence sur la côte ouest des Etats-Unis, lorsque Bill (homme à tout faire) est chargé par une agence très privée de veiller sur Sarah, ex-militaire traumatisée, lors de son retour à la vie normale après un traitement très spécial. Elle est très malade. Il en tombe amoureux, douloureusement, avec fièvre. Il s'efforce de l'aider pour les quelques semaines qui lui restent à vivre en tentant de retrouver l'événement traumatique à l'origine, pense-t-il, de la maladie. Sa quête de paix pour sa bien aimée nous conduit aux confins d'un voyage cauchemardesque, au bord de la folie, de l'inconscient. Des personnages vont se pourchasser, s'aimer, se trahir, en Asie, en Europe, en Amérique. On croisera Narathan, le fils de Sarah, parti en Thaïlande retrouver son meilleur ami et qui se perdra dans cette civilisation millénaire qui peut rendre fou les petits occidentaux qui s'y aventurent. On y verra Io-Tancrède, le professeur d'art schizophrène érotomane mortifère qui couche avec la moitié de ses élèves. Des drogués, des gourous, des fêtards, des agents spéciaux, un vautour, un requin et encore d'autres personnages secondaires, tous mêlés dans un grand ballet jusqu'au dénouement qui n'éclairera rien ou peu de ce grand voyage plus ou moins intérieur.

" Le mystère s'épaissit à mesure que les brumes se dissipent ". Cette citation brillante (Jean-Paul Belmondo dans le Guignolo, quelle culture, Marion !, NdW) convient on ne peut mieux. Certes on lorgne du côté de David Lynch et de ses réalisations sur le fil du fantasme, entre rêve et inconscient. On entrevoit aussi la référence à Brett Easton Ellis et ses yuppies héroïnomanes déjantés dans les grandes séquences de défonce plus ou moins collective du récit. Mais de détours en digressions, on en finit par se demander si cette histoire protéiforme établit un lien réel d'un chapitre à l'autre, d'un personnage à l'autre. Tout n'est-il que fantasme, d'origine chimique ou traumatique ? Sommes-nous tous des chamans enfermés dans des corps de monsieur et madame tout le monde ? Il s'agirait presque d'un plaidoyer pour l'expérimentation des drogues hallucinogènes alors, tant le voyage est grandiose, à défaut d'être plaisant. Oui oui, on voit bien en filigrane une sorte d'intention de l'auteur, faisons fi du sens, ce qui prime c'est la quête, pas son objet. Que sommes- nous et qui sommes-nous si ce n'est une somme d'évènements dont nous nous rappelons forcément d'une manière déformée, puisque l'objectivité est un concept et pas une réalité. Et si ces souvenirs sont faux, comment nous en rendrons-nous compte ? Masamune Shirow apporte une réponse toute personnelle dans sa saga (Ghost in the shell) à ce questionnement ô combien existentiel. Mais là où le mangaka ouvre des portes vers d'autres pistes que celle qu'il privilégie, pour sa part, Fabrice Colin a tendance à savonner les marches de l'escalier. Le vilain ! Mais bon, on ne lui demande pas obligatoirement toutes les clés de son univers, hein. Il a le droit de jouer la carte du mystère gratuit, en tout cas on ne le soupçonne pas de le faire par facilité. Reste à savoir si on a envie ou pas de cette petite entourloupe d'écrivain facétieux, chacun voit...

Marion Godefroid-Richert


Bill Tyron est au chômage. On lui propose soudain de veiller à ce qu'une ancienne GI, Sarah, ne retrouve pas la mémoire. Un travail à 1000 dollars la semaine, ce qui ne peut que motiver Bill. Mais il tombe rapidement amoureux de Sarah. Celle-ci est gravement malade et ne souhaite pas se soigner. En revanche, elle possède des documents compromettants sur les agissements de la CIA en Indonésie.

Ca démarre bien : une histoire étrange. Pourquoi surveiller cette personne qui ne menace plus personne. Et pourquoi avoir choisi Bill qui est un paumé à la quête du moindre boulot pour survivre ? Il y a un contexte : la guerre du Vietnam. Les personnages aussi sont attirants. Un début prometteur donc.

Le livre est conçu en chapitres, donnant le point de vue de différentes personnes. Et c'est là que le bât blesse. On passe de Bill à Sarah entre le premier et le deuxième chapitre, là pas de problème, c'est la même histoire vue selon une paire d'yeux différents. Puis, à partir de la page 130, on quitte la narration de ces deux personnages pour rentrer dans celle de personnages différents. En tout cinq personnages, tous décrits à la première personne du singulier. Et cela casse complètement le rythme acquis dans le début du bouquin. A partir du personnage de Reeltoy, on parle de vautours, de requins et autres animaux et on a bien du mal à voir le lien avec l'histoire originale. Les points de vue se suivent avec des rapports très ténus à l'histoire d'origine. Si bien qu'après quelques-uns de ces égarements, on a tendance à être perdu dans le dédale de Colin puis, à lâcher prise.

Fabrice Colin est plus connu pour ses romans SF, fantasy et ses écrits destinés à la jeunesse. Un roman perturbant mais qui n'a pas réussi à m'accrocher. J'ai parfois eu l'impression que l'auteur se faisait plaisir en oubliant quelque peu son lecteur. Dommage !

Marc Suquet


C'est une fois de plus un roman très étrange que nous offre Fabrice Colin avec La Mémoire du vautour. On pourra se demander s'il s'agit là davantage de littérature générale, comme l'affirme son éditeur, que ne l'étaient Or not to be ou, surtout, Kathleen, mais toujours est-il qu'on est bien loin ici des Winterheim ou du jubilatoire A vos souhaits de ses débuts. Fabrice Colin a clairement pour ambition depuis quelques années de se démarquer du champ (du carcan ?) de la littérature de genre à laquelle son nom est encore associé.

Il pousse par ailleurs dans ce roman un cran plus loin son travail d'expérimentation sur la forme du récit, entraînant son lecteur dans un dédale de réflexions sur la mémoire et la mort, aucun personnage ne sachant vraiment qui il est, ni comment appréhender le monde qui l'entoure (à ce titre, la référence à David Lynch mentionnée en quatrième de couverture me semble pleinement justifiée).

Son style lui-même évolue au fil du roman, qui voit se succéder autant d'intrigues entremêlées que de protagonistes, ceux-ci prenant tour à tour la parole pour l'abandonner définitivement au chapitre suivant. Plate et limpide au début, plus débridée par la suite, l'écriture se trouve ainsi en accord avec l'évolution des personnages et de la trame du récit, laquelle passe, selon le même modèle, d'un début classique ? dans la veine des romans d'espionnage de Robert Ludlum ? à un final apocalyptique, absolument déjanté.

On notera à ce propos le morceau de bravoure sur fond de réincarnations successives offert à l'appétit du lecteur en milieu d'ouvrage. C'est sans doute au cours de ce chapitre que l'on cessera de chercher un sens rationnel au roman, pour s'aventurer dans le champ de l'interprétation personnelle.

En conclusion, La Mémoire du vautour n'est certainement pas le roman par lequel commencer à découvrir l'?uvre de Fabrice Colin. En revanche, pour qui apprécie son univers et ses expérimentations formelles, c'est un véritable régal.

Mikael Cabon


  

Kathleen

Fabrice COLIN

L'Atalante, 2006



Louis Pardieu est atteint de la maladie d'Alzheimer. Son fils, Charles, qui l'accompagne dans ses derniers jours, tente vainement de communiquer avec lui. Par le biais d'un carnet dans lequel son père avait recueilli ses souvenirs, Charles cherche à comprendre qui le vieil homme était vraiment. Il découvre une vie incroyable, faite de rencontres avec des personnages hors normes, à commencer par Georges Ivanovitch Gurdjieff, fondateur de nombreux cultes ésotériques, et Katherine Mansfield (née Kathleen Beauchamp), dont le jeune Louis tombe éperdument amoureux alors qu'elle séjourne chez le maître russe.

Ce nouveau roman de Fabrice Colin se présente sous la forme de trois récits imbriqués. Tout d'abord l'histoire de Louis Pardieu, sa naissance et son enfance tourmentées, son adolescence dans l'entourage de Gurdjieff, ses rapports avec les femmes, Katherine Mansfield surtout, et sa recherche de la sagesse, d'une " quatrième voie " chère à son mentor. Ensuite, le récit des errements de son fils, Charles, à l'époque actuelle, qui cherche à mieux connaître son père avant sa mort. Et enfin, des passages de délire absolu issus de l'âme tourmentée de Louis, fragments de pensée sur lesquels plane l'ombre de l'énigmatique nouvelliste néo-zélandaise.

Dans ce roman passionnant, envoûtant, malgré la difficulté de certains passages (ou peut-être grâce à cette difficulté), Fabrice Colin fait à nouveau la preuve d'une qualité d'écriture rare et d'une grande sensibilité. Cri d'amour d'un fils à son père, Kathleen est un roman magnifique qui confirme, s'il en était besoin, le talent de son auteur.

A noter également l'inventivité de la mise en page et la qualité des illustrations qui viennent appuyer la poésie du texte et la nostalgie qui en émane. Bravo !

Mikael Cabon


  

World Trade Angels

Laurent CILLUFFO, Fabrice COLIN

Denoël, 2006



Jeune New-Yorkais ordinaire, Stanley était à son travail quand les tours se sont effondrées le 11 septembre 2001. Témoin impuissant du drame, il est comme tout le monde traumatisé par ce qu'il a vu et par l'ambiance qui règne à New York après la catastrophe. La vie doit continuer coûte que coûte. Son entreprise n'ayant pas survécu à la dépression économique post-11 septembre, Stanley perd bientôt son emploi et cherche à oublier son ancienne fiancée, Marion, dans les bras d'une autre. Il sent qu'il doit tourner la page et se fait tant bien que mal aider par un psychiatre. Mais comment faire pour vivre comme s'il ne s'était rien passé ? Comment échapper à tous ces signes, insupportables de violence, ou infimes réminiscences d'une terrible journée ? Des souvenirs de la vie " d'avant " lui reviennent, faussés, refoulés. Il lui faut faire son deuil d'une vie révolue, d'un monde à jamais transformé...

Le premier " graphic novel " (comme le veut l'expression à la mode) de Fabrice Colin et Laurent Cilluffo nous fait vivre de l'intérieur le choc qu'ont vécu les New-Yorkais il y a cinq ans, et qu'ils continuent de vivre au quotidien. L'on est bien loin de l'univers déjanté habituel de Fabrice Colin, mais l'on retrouve sa sensibilité et son sens particulier de la construction, pleine de faux-semblants, qui demande souvent une participation active du lecteur. Le dessin linéaire, quasi-architectural de Laurent Cilluffo se prête à merveille à ce récit onirique, irréel. L'on est pas obligé d'adhérer à l'esthétique de l'ensemble, mais il s'en dégage une impression de malaise et de fragilité qui appuie formidablement les sentiments du personnage principal.

Un regard inspiré, sensible et passionnant sur les attentats du 11 septembre, bien éloigné du sensationnalisme habituellement associé à l'évocation de ce drame.

Mikael Cabon


New-York, au lendemain du 11 septembre. Plus rien ne peut continuer comme avant.

Stanley perd son travail, ses repères. A la dérive, il n'a plus goût à rien et perd la notion du temps. Entre ses rêveries, ses souvenirs et la réalité, il s'invente alors une nouvelle vie, plus supportable. Mais sa rencontre avec Sarah va l'obliger à affronter la réalité : que s'est-il vraiment passé pour lui le 11 septembre ?

L'humanité et la sensibilité qui se dégagent de cet album surprennent. L'originalité du dessin, inexistant au début puis sobre, fin et peu coloré déroute un peu au départ, mais s'accorde finalement très bien avec les errances du personnage.Ce roman graphique original redonne aux événements du 11 septembre une dimension très humaine, en racontant la difficulté du deuil.

Une très bonne surprise donc, d'autant plus que le scénariste joue avec le lecteur, qui se trouve lui aussi désorienté dans cette histoire.

Mona Abautret

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