Revue Casier[s]

COLLECTIF

Brest en Bulle, 2016
Revue Casier[s], N° 1



Impossible de ne pas être d'accord avec les auteurs de ce nouveau fanzine : Brest est une ville à part, singulière, mais attachante comme dévorante. Un terrain de jeux nourrissant l'imaginaire de scénaristes et dessinateurs de BD. Une fois devant leur feuille, ces derniers avouent être "un peu comme un ours dans sa grotte". C'est donc pour répondre à ce besoin de collectif qu'une trentaine d'auteurs, souvent issus d'une précédente expérience des années 90 (Les Violons dingues), se sont retrouvés autour de ce nouveau projet.

Une fois dans les mains, Casiers (il y a un s ou non ?) est un joli produit de format moyen, facilement ouvrable dans les transports. La couverture est ornée d'une belle illustration d'Obion reprenant le thème de ce premier numéro, les Capucins, du nom de ce quartier central de Brest, redonné récemment à la ville après avoir abrité les bâtiments industriels de l'arsenal. A l'intérieur de Casiers, on ne mégote pas sur le genre : 148 pages de BD sur les 160 que compte ce premier numéro (oui, j'ai compté...). Bref, l'amateur en a pour son argent !

Malgré son sujet commun, le fanzine est marqué par la diversité : du noir et blanc, de la couleur, du passé comme du présent ou du futur, de l'historique ou de l'anecdote, du sophistiqué comme du plus simple, on en trouve pour tous les goûts. Bien sûr, les incontournables sont là. Perso, j'ai du mal à résister aux dessins de Briac comme à sa charmante histoire de mémés. Mais aussi à l'ambiance très brestoise de Stéphane Heurteau  ou encore au noir de Malo Durand. Quelques faits locaux, ignorés de la plupart comme l'histoire de ce soldat noir injustement accusé de crime ou de cette Mata Hari locale dont la mission est de collecter des informations sur les navires de guerre. Ou encore de ces personnages originaux comme Robida, un illustrateur local style steampunk qui a su toucher Gwendal Lemercier. Quelques scénarios laissent cependant une impression d'un peu juste ou carrément d'inachevé.

Bref, un travail foisonnant autour de Brest, notre ville disparue sous les bombardements mais qui renaît de ses nouveaux quartiers comme les Capucins. Un Brest historique, social ou fantastique que j'ai aimé, malgré quelques légèretés de jeunesse. Attendre une année pour le numéro 2 !

PS : les gars, heureusement qu'on trouve parmi vous Dominique Robet ou Claire Le Carluer... Rares sont les femmes auteurs de BD à Brest ?

Marc Suquet


HISTOIRE

"Casier[s] est né du désir de quelques dessinateurs devenus professionnels de renouer avec le plaisir de la création collective qui avait animé le fanzine Violon Dingue il y a plus de 15 ans", nous informent les premières lignes de l'édito de la revue éponyme. Cette publication annuelle, concrétisée avec le soutien de l'association Brest en Bulle à qui l'on doit les Rencontres brestoises de la bande dessinée, festival se déroulant aux alentours du mois d'octobre, regroupe pour ce premier opus une trentaine de collaborateurs dont quelques noms bien connus en terres bédéphiles. Les noms de Florent Calvez, d'Arnaud Le Gouëfflec, de Gwendal Lemercier, de Briac ou encore de Mike en témoignent volontiers. Nos protagonistes alors de s'attacher à peindre cette ville du bout du monde au travers de vingt-deux récits, tantôt décalés et désopilants, tantôt nostalgiques ou sombres, mais toujours bienveillants. Comme en témoigne d'emblée la superbe couverture signée Obion.

Il est vrai que la ville de Brest se prête assez bien à ce type d'exercices, la riche histoire de la ville jouant en sa faveur, tout comme certains fantasmes plus ou moins éculés que certains "étrangers" - comprenez non-Brestois - portent sur la Cité du Ponant... L'occasion ici de jouer avec un plaisir non dissimulé avec les premiers, comme le réussit si bien le très court récit d'ouverture Go West de Julien Solé. Si peu de récits jouent finalement la carte de la dérision, un nombre non négligeable préfère en revanche se pencher sur l'histoire de la ville, dont la dimension portuaire offre une belle porte d'entrée à moult aventures, aventures se déclinant souvent en drames par ailleurs. Brest, ville prolétaire et ouvrière, ne pouvait non plus échapper à quelques belles pages faisant le brillant récit de cette humanité en prise avec ses tenanciers de bordels et autres bars glauques, ses alcooliques, sa classe laborieuse, humanité très rock'n'roll où le Brestois sait comme d'aucuns jouer des poings... Un dernier type de récits s'offre à nous, franchement décalé et jouant la fibre fantastique ou science-fictionnelle. Quand les fonds marins de la rade de Brest donnent à voir une relecture steampunk de la cité minérale. Ou quand cette dernière subit les affres d'un déséquilibre environnemental se traduisant par une remontée des eaux dont les fonds cachent bien des surprises. Ou encore lorsque la cité brestoise voit les honneurs de la visite d'un certain Cthulhu, Grand Ancien bien connu des amateurs lovecraftiens, pour se confondre avec celle de R'lyeh...

LECTURE

Passé le poncif selon lequel dans tout recueil ou anthologie le meilleur côtoie le pire, notre élégance nous invitera à nous pencher sur les récits les plus remarquables. Qu'on nous pardonne une telle frilosité - bien peu brestoise en réalité - eu égard aux récits oubliés ici. Cette remarque entendue, on soulignera toutefois et d'emblée une relative homogénéité concernant la qualité globale de ce premier Casier[s], la contrainte de l'exercice consistant à oeuvrer autour de la thématique du plateau des Capucins. Précisons pour les non-autochtones que ledit plateau, longtemps propriété de la Royale, a été rendu à la métropole brestoise en vue d'une réhabilitation pour le plus grand bénéfice de ses concitoyens, eu égard à l'ambition du projet et des perspectives réjouissantes qu'il promet. Les Brestois devraient se réapproprier les lieux d'ici à quelques semaines. D'ici-là, la revue brestoise de bande dessinée nous invite à découvrir ce lieu ô combien chargé d'histoire au travers de récits aux évocations disparates mais aux regards toujours aiguisés.

Un tout petit nombre de récits (deux ou trois) jouent la carte du burlesque, à croire que cette chère de ville de Brest ne peut enfanter que des récits aux couleurs sombres et amères. Loin d'une telle idée, le recueil s'ouvre sur un récit décalé et enjoué que signe Julien Solé, Go West, lequel donne à voir Brest sous les poncifs les plus éculés, version brestoise de Bienvenue chez les Ch'tis. Trois courtes pages, mais poilantes à souhait ! Ou comment vous faire détester ou adorer à jamais cette ville au potentiel de séduction ou de répulsion sans concurrence aucune... On remarquera également Ocean Liberty de Grapho contant les mésaventures de l'Ocean Liberty, cargo norvégien dont l'explosion le 28 juillet 1947 a causé d'importants dégâts à Brest. Lecture désaltérante que viennent conforter la fraîcheur du dessin et la relative légèreté du récit.

Une seconde approche se dégage de ce recueil : celle du récit historique réaliste, lequel se décline ici au travers de cinq histoires. La première, Bloody sand blues de Malo Durand, Erwan Le Bot et Florent Calvez nous conte la course poursuite du soldat noir Leroy Lesage, faussement accusé d'avoir poignardé le major Stanley, bien blanc de peau celui-ci. Un beau récit superbement mis en images par Erwan Le Bot, dont il conviendra de suivre l'actualité de près l'année prochaine. Signalons également Tout sur Lydia de Bertrand Galic et Florent Calvez, récit d'espionnage se situant dans les années 30 de fort bonne facture. Petit coup de coeur graphique pour La Maison du chat de Java, mêlant habilement félidé et vieille bâtisse. Pour les ailurophiles. (Merci à l'auteur pour cette leçon d'historiographie).

Une troisième approche - et non des moindres - repose sur la dimension sociétale de Brest, laquelle se démarque de la plupart de ses petites et grandes soeurs hexagonales par son histoire très ouvrière, historique oeuvrant certes au charme de ladite métropole, mais pas que... Cinq ou six récits abordent Brest dans son quotidien le plus viscéral, comme en témoignent l'émouvant récit Angle mort de Malo Durand et Pierre Malma ou le très efficace Ragged Glory de Stéphane Heurteau. Superbe récit graphique que nous livre également Briac dans Greta & Marlene, dont chaque case s'avère presque un tableau. On lira avec une certaine nostalgie (que seuls les plus de quarante ans comprendront) le récit graphique de Brest by Bars d'Arnaud Floc'h, temps béni (?) où les bars miteux fleuraient bon la testostérone, où les prolos aimaient à se foutre sur la gueule en sortie de pistes, où le bon gros rock sonnait doux aux oreilles et où le pogo était de mise. Autant de tavernes aux allures trash et surréalistes comme seules les villes portuaires savent en produire, mais où les ambiances des concerteux étaient également à nulle autre pareille. Aujourd'hui, ados et étudiants s'abandonnent à Sky Rap entre gens respectables, accompagnés comme il se doit de midinettes bien habillées - mais pas trop court vêtues quand même, on est à Brest -, la Despe dans une main et l'Iphone dans l'autre. Les bars miteux ont fait place aux antres plus respectables et fréquentables, dont les tavernes policées concurrencent tristement celles des Starbucks... Autre époque, autre charme...

Achevons ce parcours brestois avec les récits à consonance fantastique ou science-fictionnelle, mais guère plus joyeux et légers pour autant... Gwendal Lemercier, fidèle à ses heureux débordements verniens du moment, nous livre Le Secret de l'île Longue, uchronie politique et techniciste dans la mouvance steampunk que Verne n'aurait probablement pas reniée. Le Refuge d'Erwan Julien nous donne à lire une autre histoire des profondeurs, et pas des moindres, puisqu'elle relate celles d'un certain Cthulhu, lequel semble être revenu des abysses interdites de sa lointaine R'lyeh pour aller se repaître du fruit sacrificiel des autochtones. Une lecture convaincante pour une première incursion dans le monde très concurrentiel de l'édition. Suit un récit également post-apo et fort honnête de Ludovic Jaffré, Sous les eaux, lequel nous montre qu'avec la montée des eaux, les changements majeurs ne s'opèrent pas en surface mais bien dans les profondeurs interdites. Et de clore ce premier opus avec un étonnant récit, Le Grand Soir, signé par l'omniprésent Arnaud Le Gouëfflec et Nico Cado, où les fonds marins se retirent au profit d'une lecture onirique, éthérée et aérienne, qu'accentue la venue du nouveau messie venu des airs, objet pontifical reliant les deux rives inconciliables de la cité du Ponant. Gloire à toi, ô Téléphérique ! Une petite pépite d'inventivité et d'humour, visuellement rafraîchissante mais dont la chute nous laisse malheureusement orphelins sinon pantois.

L'autochtone brestois que je suis s'est forcément un tantinet emballé envers ses petits camarades de rue, mais il avoue volontiers avoir passé un réel plaisir à la lecture de ce premier opus de la revue Casier[s], collectif fort honnête dans l'ensemble faut-il le rappeler. On reprochera à certains récits une trame bien légère parfois, où l'étroitesse de la pagination oblige un dénouement au couperet bien aiguisé. Difficulté propre à la forme courte sur laquelle certains semblent s'être échoués. Heureuse initiative par ailleurs que de faire cohabiter solides gaillards au talent éprouvé et jeunes moussaillons en quête du métier. Au regard de cette production hétéroclite, force est de constater que ça picole dur et que ça pleut dru sur Brest. Le deuxième constat justifiant le premier probablement. Après tout, il faut bien noyer son chagrin comme on peut. Et déjà le soleil point au fond du verre... Singularité brestoise, quand tu nous tiens...

Le Fictionaute


  

La Revue dessinée, n° 5

COLLECTIF

LRD SAS, 2014



Et voilà encore un nouveau numéro de La Revue dessinée qui passe comme une fleur ! Entre l'histoire de la volonté d'indépendance de l'Ecosse et l'enquête menée par deux grands noms, Etienne Davodeau, dessinateur et Benoît Collombat, de France Inter, sur l'assassinat du juge Renaud, c'est du lourd, de l'informatif et du passionnant. Prenant aussi, ce reportage sur les emprunts toxiques de collectivités locales, comme la ville d'Unieux, dans laquelle le nouveau maire, Christophe Faverjon, Front de gauche bien sûr, se bat contre Dexia. Dexia ? La banque à la stratégie de développement des collectivités si bien connue ? Eh oui, Dexia a vendu elle aussi des emprunts toxiques, comme le raconte le reportage illustré : Dexia, la banque qui a ruiné cinq mille communes... Sympa, non ? Le contribuable français remercie vivement cette banque et ses quelques milliards de perte, qu'il a lui même contribué à renflouer. La mauvaise santé économique de la France ne serait-elle pas qu'une question de compétitivité des entreprises ? C'est très probable puisque, dans le cas de Dexia, on atteint des chiffres correspondant à 2,8 % du PIB français.

En bonus, plutôt rigolotes les impressions de ce journaliste, homme, débarqué dans un cours de natation synchronisée, exclusivement féminin : une situation dans laquelle il faut être élégant, ce que ne porte pas au mieux son ventre mode Kro ! Mais aussi, les superbes dessins de Carlos Nine dans l'article consacré à Pierre Etaix.

Un très bon numéro, donc. Comme nous sommes en début de nouvelle année et après le reportage sur Dexia, j'en profite pour souhaiter une bonne année à nos chers amis banquiers pour leur aide efficace apportée à l'économie française. Merci les gars pour votre belle solidarité...

Marc Suquet


  

La Revue dessinée, n° 4

COLLECTIF

LRD SAS, 2014



Mon pote Louis m'a dit, La Revue dessinée, j'en ai un peu marre. Tiens, regarde ce que tu en penses. Moi, jusqu'ici c'était plutôt du bien, ce que j'en pensais : après avoir intégré l'objectif de la revue, informer, j'ai rapidement laissé tomber mon impression originale liée au manque de beaux dessins. Non, La Revue dessinée n'est pas là pour faire dans l'esthétique, mais pour informer. Et c'est bien ce que j'ai retrouvé dans ce numéro 4, mais de façon contrastée.

L'information, je l'ai dénichée dans "Souriez vous êtes fichés". Les auteurs ont l'intelligence de partir du cas d'Odette, une internaute comme les autres, et de montrer toutes les occasions qu'elle a d'être suivie et fichée lorsqu'elle utilise internet, sa carte bleue ou encore son téléphone. Qu'Odette tire cent euros au distributeur ou qu'elle loue une voiture, la matrice le sait. Plus loin, Mister Eco a l'excellente idée de détricoter les mécanismes économiques qui mettent à genoux notre société. Aujourd'hui, la banque centrale et les mille milliards d'euros de prêts qu'elle a gentiment distribués aux banques privées. Excellent, "Bruit de bottes" et l'histoire de l'émergence d'Aube dorée, le groupuscule faf qui monte en Grèce et qui se hisse à 7 % des voix et dont le respectable leader, écrit subtilement : "Nous sommes les fidèles soldats de l'idée du national-socialisme." Sympa, non ? Superbe "Aupaluk, deux cents âmes", un reportage dessiné qui montre les difficultés à vivre dans le grand nord Québecois. Passionnant encore, ce reportage sur la Poste, réalisé à partir du témoignage d'une ex-DRH de l'entreprise et montrant le malaise ressenti par ses employés : fini, le postier sympa que l'on connaissait par son prénom. L'impératif est à la rentabilité alors même que le bénéfice augmentait de 22 % en neuf années, tandis que l'effectif était réduit de 24 %.

Avec "La sémantique c'est élastique", cette belle première partie de La Revue dessinée se dégrade un peu. Quant à "Passion byte", qui retrace l'histoire de l'informatique, la présentation est fort peu attrayante et le doc finalement plutôt embêtant. Dans "Mi-temps", qui souhaite évoquer le base-ball, les blagounettes proposées pour faire glisser l'info tombent souvent à plat.

Un numéro contrasté donc, d'où l'on émerge avec le sentiment d'un plaisir un peu terni par certaines planches qui ne sont pas à la hauteur du reste du numéro.

Louis, ben, finalement, j'ai bien envie de lire le 5 !

Marc Suquet


  

La Revue desinée, n° 3

COLLECTIF

LRD SAS, 2014



Stériliser une mouche pour qu'elle prenne la place de son congénère fertile et terriblement dangereuse pour l'homme et les animaux : c'est ce que firent les Etats-Unis en Lybie. Le Canada, lui, n'hésite pas à affaiblir le pouvoir des opposants écologistes afin d'exploiter et d'exporter ses propres gisements d'hydrocarbures et notamment ceux qui sont exploités par fracturation hydraulique...

L'histoire de la guillotine est intéressante et en même temps terrifiante : pas très sympa d'être l'un des condamnés pour lesquels le bourreau a dû terminer le boulot au couteau ! Et dire que l'on a estimé que ce moyen d'exécution était plus humain : il est vrai que par rapport au pal, au bûcher, à l'éventrement, au supplice du chien qui vous dévore ou encore à la découpe par scie, la guillotine c'est presque de la rigolade ! 9 octobre 1981, pour une fois les socialistes étaient à la hauteur et abolissaient la peine de mort !

Carrément illuminé, le Sun Ra, le pionnier de la musique électronique... enlevé par des extra-terrestres vers Saturne : eh oui, ça surprend ! Enrageant, le veto utilisé à l'ONU par la Russie ou la Chine et qui empêche toute action contre le régime de Bachar el-Assad, responsable de cent vingt mille morts dont onze mille enfants !

Enfin une plongée dans les écoles du Front destinées aux candidats aux municipales : un discours enjôleur dont l'objectif est de proscrire tout dérapage verbal des candidats, donnant ainsi au parti une image lisse que ne laisse pourtant pas Louis Aliot lorsqu'il s'énerve de façon ridicule face à la question d'une des apprenties candidates !

Je me suis un peu embêté dans Passion byte : l'article se contente de signaler les évolutions de l'informatique en suivant leur chronologie. C'est pas très passionnant. Mais le reste de la revue est d'un haut niveau d'information avec parfois de beaux dessins comme ceux de Rica sur la guillotine. Un bon troisième tome pour cette revue qui tient parfaitement ses promesses.

Marc Suquet


  

La Revue dessinée, n° 2

COLLECTIF

LRD SAS, 2013



Et revoilà La Revue dessinée avec son numéro 2 qui informe en illustrant. On avait aimé le 1, même si on avait souligné quelques petits défauts. Le 2 assure également, pas sans questions non plus. Jacques Monsieur, qui a inspiré le film Lord of War, ouvre ce nouveau numéro : genre le gars sans éthique et qui sait comment se faire vraiment du fric. En cas d'embargo sur un pays, pas de problème, ajoutez deux zéros à l'addition ! Intéressante, la vie des soigneurs de zoo : de comment réparer un bec d'autruche à nourrir un crocodile. Mais de quel zoo parle t'on, même si l'on sait qu'il est parisien ? J'ai été très intéressé par "Les écoutes made in France", ou comment Amesys, une société basée à Aix-en-Provence, apporte un coup de main à Kadhafi avec la bienveillante complaisance du gouvernement français précédent, mais aussi l'amateurisme de ses informaticiens qui laissent traîner leur nom sur le net ! Passionnants aussi le deuxième volet sur le gaz de schiste et le retour d'Emmanuel Lepage à Fukushima : un gars qui va finir par allumer les ampoules électriques puisqu'il avait fait le même type de visite à Tchernobyl.

A l'inverse, j'ai trouvé "Mister Eco" un peu rapide dans sa démonstration sur la théorie de Barro, qui permet à un Etat de pratiquer l'austérité sans relancer l'économie par l'investissement. Comme dans le numéro précédent, je n'ai pas aimé "Passion byte" qui, voulant retracer l'histoire des jeux vidéo, se contente de lister les différentes étapes en les agrémentant de blagounettes pas toujours à la hauteur.

Bref, surtout du bon même si certains articles sont moins intéressants. Chapeau, La Revue dessinée, tu tiens tes promesses !

Marc Suquet


  

La Revue dessinée, N° 1

COLLECTIF

LRD SAS, 2013



Gonflés qu'ils sont ces gars-là : éditer une nouvelle revue de BD à une époque où seules la récession et l'attente sont de mise. A peine si le lecteur y croit et pourtant, quand on a le n° 1 de La Revue dessinée entre les mains, obligé d'y croire que l'on est.

Voilà un bel objet doublé d'une revue de qualité qui vient de naître.

Le parti pris des six éditeurs est clair : raconter l'actualité en mélangeant texteszédessins. Un peu comme ces revues d'il y a quelques années : Le Journal illustré ou encore Le Petit Journal.

Et le lecteur que je suis, ben il en a appris en refermant la dernière page. Ainsi, étonnant de savoir qu'un jeune agriculteur qui souhaite s'installer dans le Nord-Pas-de-Calais doit s'acquitter d'une taxe interdite par la loi et qui ajoute près de 5 000 euros par hectare au nouvel exploitant (Le Prix de la terre, p. 32). Ou encore qu'à Matonge, un quartier de Bruxelles, vivent de nombreux Congolais fidèles au pays (Belge Congo, p. 10). La chronique de Mister Eco s'avère tout bonnement indispensable : vulgariser les lois de l'économie à une époque ou une grande part de l'actualité y est liée est une oeuvre de salut public !

Il y a aussi du moins bon, mais faut pas rêver non plus : Mi-temps (p. 182) ne m'apprend pas grand-chose sur le monde des skateurs et me semble effleurer un sujet qui aurait pu être intéressant.

On l'aura compris, il ne faut pas s'attendre dans La Revue dessinée à du dessin de grand art. Encore que, l'illustration d'Allende, le dernier combat (p. 186) est vraiment belle et juste. Non, le dessin est là en support de l'information. Attention, parfois on va un peu loin dans ce sens : dans Passion byte (p. 54), le dessin simplissime disparaît un peu sous les placards de texte. L'équilibre entre les deux me semble une des clefs du succès de la revue.

Toujours est-il que l'on ressort de la lecture du n° 1 de La Revue dessinée intéressé, content d'avoir appris de nouvelles choses et d'avoir passé un bon moment. Que rêver de plus ?

Marc Suquet


Vraiment une belle initiative que cette Revue dessinée. On sent la passion qu'il y a derrière tout ça et elle est communicative. Je serai même plus enthousiaste que l'ami Marc sur la qualité du dessin. Les styles sont variés, on n'est pas obligé de tout aimer, mais le travail et le résultat sont là.

Une réflexion toutefois sur l'adéquation de certains sujets (ou de leur traitement) à la bande dessinée. Ce qui a fait le succès des albums de Guy Delisle, de Guibert/Lefèvre/Lemercier ou de, mettons, Nicolas Wild ne tient pas seulement à leur intérêt documentaire. Ces auteurs ont tous un talent de conteur qui leur permet de happer leur lecteur en mettant l'humain au coeur de leur récit. C'est cela qui fait la réussite, dans ces pages, des travaux de Cailleaux, de Rescan/Brunon/Vassant ou encore de Bras/Gonzalez. C'est cela qui fait que l'article sur le gaz de schiste et celui sur les caméras de surveillance (pourtant passionnants sur le papier) me sont tombés des mains. C'est riche, bien documenté, très sérieusement exécuté mais, sans vécu, sans émotion, ça ne passe pas. Il ne suffit pas d'illustrer un laïus pour en faire une bonne bande dessinée. Les pavés de texte, fussent-ils illustrés, on peut les lire ailleurs. Racontez-nous des histoires !

Toujours est-il que ce tome 1 est désormais en bonne place dans ma bibliothèque et que je compte bien y ranger les numéros suivants. (Et puis, une revue qui rend hommage à Moondog dès son premier numéro, c'est la classe !)

Louis Hervé


  

Quais divers

COLLECTIF

Sixto, 2013



Commandée par la SNCF, voici une BD au rythme du train breton et de ses gares de Brest, Quimper, Lorient, Rennes et St-Brieuc. Cinq histoires, comme celle de la famille Merc'haeter coincée par un promoteur qui veut récupérer sa maison familiale, celle d'Henry qui se souvient avoir rencontré Lydia Oswald, la fameuse Mata Hari arrêtée en gare de Brest en 1935, celle de Leveness, qui retrouve un bijou caché dans la coiffeuse de sa grand mère, celle du vol d'une statuette ancienne dans le TER ou enfin le cambriolage de Mme Beauminois et la planque du cambrioleur dans le TGV de St-Malo.

Une bonne idée que ces histoires de train. J'ai bien aimé les deux premières : pour son scénario sympa et ses persos breizhous à souhait (Elona Quimperiana) ou pour le superbe dessin noir et lourd de Briac (Vent d'est) que l'on avait apprécié dans Armen.

Pour le reste, le résultat est plus inégal. J'avoue être resté sur ma faim avec le scénario de Diadème moi non plus, que la petite surprise finale ne rachète pas. Même impression pour L'affaire est dans le sac, pourtant bien illustré par Fabien Dupas. Comme un as, la dernière des cinq histoires de ce recueil, est plutôt réussie, tant pour son scénario que pour son dessin.


Marc Suquet


  

Reines et dragons

COLLECTIF

Mnémos, 2012



Depuis quatre ans, les éditions Mnémos et le festival Les Imaginales publient une anthologie dirigée par Stéphanie Nicot. Changement pour cette année où la direction est laissée à deux co-directeurs : Lionel Davoust et Sylvie Miller. Un binôme pas si inattendu puisqu'ils participent aux Imaginales depuis de longues années. Passer après Stéphanie Nicot peut être une gageure, mais les nouveaux dirigeants de cette anthologie 2012 ont quelques atouts. En tant qu'auteur, je vois Lionel comme quelqu'un de rigoureux. Il allie la technique (mathématique) à la finesse d'écriture. Vous ajoutez une remise en question à chaque texte ainsi qu'une imagination débridée. Sylvie Miller, je la connais par ses traductions et son "noir duo" avec Philippe Ward. Des traductions toujours enlevées, mais sans comparaison avec le "bras-coude-genou", ce off des Utopiales où Sylvie Miller lit des textes incompréhensibles qui font pleurer de rire l'assistance. La lecture, en français, est déclamée avec un accent de l'Est. Ca tombe bien, Epinal aussi. Malgré ce portrait succinct et partial, imaginez ce que peut donner l'alliance de ces deux personnes. Des deux, qui est la reine, qui est le dragon ?

Dans cette anthologie, deux textes sont vraiment à part. Achab était amoureux de Justine Niogret est à la limite du surréalisme. L'auteur perdrait presque le lecteur si la maîtrise du texte n'était pas présente.

Le Dit du Drégonjon et de son Elfrie va encore plus loin dans sa construction puisque je le vois comme une chanson avec ses refrains. Même en le répétant tout haut, je n'ai pas réussi à l'apprécier, il me manquait la musique. Le dragon peut se révéler souverain d'un royaume. "L'animal" a besoin d'exécutants pour que sa volonté soit faite. Thomas Geha nous dévoile les coulisses du pouvoir où l'homme est un "dragon" pour l'homme. Il était à suivre, il est confirmé. Thomas, texte après texte, nous régale de son écriture et de ses univers. Je m'y suis perdu avec plaisir.

Quand on évoque le dragon, ou la reine, on pense aux richesses. Anne Fakhouri raconte, à sa façon, ce qu'on trouve dans un nid de dragons. Des pierres précieuses qui engendrent la convoitise.

Le dragon peut être aussi vu comme un monstre. Selon les auteurs, cette monstruosité sera prouvée ou non. Pour Adrien Tomas, cadet des douze auteurs, ce monstre sert à régner et à diviser. Pierre Bordage raconte la quête de la reine Hoguilde pour tuer Morflam. Une quête qui l'amènera à mieux se connaître. Azr'Khila, la nouvelle de Charlotte Bousquet, détaille le chemin pour faire venir la déesse aux deux visages. Pour Nathalie Dau et Erik Wietzel, ce n'est pas tant l'apparence de l'animal qui est monstrueuse que les décisions prises par les hommes.

Dans cette anthologie, il est souvent question de séduction, d'accouplement. Le dragon de Mélanie Fazi n'est pas celui qu'on croît. Sept jeunes filles cloîtrées attendant que l'avatar choisisse l'une d'elles. Une seule reine et six servantes. Passée maîtresse dans l'art de faire ressentir l'ambiance, Mélanie Fazi nous ouvre les portes d'une "école" où la haine et l'amour sont palpables. La reine de Mathieu Gaborit doit se frayer un chemin à travers un univers de fantasy urbaine. Elle doit séduire le dragon, qui est là, quelque part autour. Quant au titre Under a Lilac Tree, il m'évoque la chanson "Under a Lemon Tree".. Où vont les reines de Vincent Gessler est sans conteste ma nouvelle préférée. Quant une reine en devenir, doit tuer un dragon, comment s'y prend-elle ? Une merveilleuse fable politique.

Grâce à Lionel Davoust et à Sylvie Miller, nous pouvons lire douze textes français de Fantasy. Le "F" majuscule est largement mérité puisque les douze auteurs (six hommes, six femmes) ont manipulé le genre. Il le fallait avec un thème aussi fédérateur que "Reines et dragons". Je n'ai pas tout aimé, mais chaque texte nous emmène dans un univers différent, loin des images naïves que peut évoquer ce thème. Si nos deux anthologistes acceptent le défi pour l'année prochaine, la relève est assurée !

Temps de livres


  

Les Auteurs du noir face à la différence

COLLECTIF

Jigal, 2012



La nouvelle sortie des éditions Jigal est un recueil de nouvelles sur la différence : seize textes dont l'origine vient d'une discussion autour d'un verre. Mais aussi un recueil pour lequel les auteurs ont accepté de verser leurs droits à l'association Ecoute ton coeur, dont l'objectif est de sensibiliser le grand public à l'autisme.

De Doudou qui n'accepte plus les violences de son frère Benoît à la détresse d'une femme qui a oublié son passé, les sujets sont variés. Ainsi, la commande de bras d'enfants albinos par un sorcier de Tanzanie afin d'éloigner la faim de son village ! J'ai beaucoup aimé L'Habit et le Moine de Laurence Biberfeld, l'histoire de cette pick-pocket qui met au point une technique perfectionnée sur la ligne 4 du métro : l'alliance avec des enfants russes lui permet de détourner l'attention des passagers et facilite son travail. La nouvelle est joliment écrite et présente avec beaucoup de talent l'évolution de l'héroïne.

Dans On a déconné, le lecteur suit l'inquiétude de Roms qui kidnappent le ministre de l'Intérieur. C'est pas malin, c'est sûr, mais la connerie s'achève par la destruction du camp façon Coppola dans Apocalypse Now. Un tantinet exagéré, surtout si proche d'une élection présidentielle...

Michel Vigneron dans De rires et de couleurs propose une nouvelle sensible jouant sur l'opposition entre un jeune patient d'un Institut médico-éducatif et le veilleur de nuit, un nazi sadique qui terrorise les pensionnaires. Enfin, Maxime Gillio nous emmène dans la tête de Pauline, une enfant autiste de onze ans : pour qui ne connaît pas bien le sujet, intéressant de comprendre une perception différente.

Merci donc à Jigal pour ce recueil de nouvelles qui, bien qu'inégal, comporte quelques jolies pièces.

Marc Suquet


  

Partie de pêche

COLLECTIF

Glénat Québec, 2011



Six histoires sélectionnées lors d'un concours de BD avec pour thème "parties de pêche". Cela va de la pêche en barque entre Kafka et Freud à des histoires de pêche d'enfants, de réunions de famille autour de parties de pêche sous la glace ou encore de déboires entre copains.

L'idée était bonne de donner leur chance à de jeunes auteurs entourés dans cet album d'auteurs plus confirmés. Cela donne un recueil très varié, bien sûr, en raison des inspirations des différents auteurs. Je n'ai pourtant pas été conquis. Le scénario de ces histoires n'est guère passionnant. Oui, d'accord, des copains partent ensemble pour une partie de pêche et se rendent compte qu'ils se sont trompés de date. Mais ça ne fait pas pour autant une histoire palpitante ni même amusante. La drague des deux copines genre "aller à la pêche", c'est pas folichon non plus ! J'ai trouvé plus original de réunir dans la même barque Franz Kafka et Sigmund Freud pour une partie de pêche commune. D'autant que l'histoire est complétée par des réflexions intéressantes sur la création.

Quant aux dessins, ils sont plutôt sympathiques mais aucun style ne m'a fait kiffer grave.

Après Contes et légendes du Québec en 2008 et Histoires d'hiver en 2009, le thème de 2011 sera le hockey (source : actuabd).

Marc Suquet


  

ALIBI

COLLECTIF

Ayoba, 2011
148 pages. 15 euros



"Je suis un grand lecteur de polars. Le polar, c'est le roman social du XXIème siècle. Chez les bouquinistes comme en librairie, les polars, je les achète au mètre !..."
(François Bayrou / page 20)

Vu pour la première fois à "la grande librairie brestoise" (est-il besoin de citer cette institution que tout le monde nous envie ?), sur un présentoir, rayon polar, un objet inconnu : ALIBI. Lecture conseillée par les spécialistes du rayon. Je cite : "A découvrir, la nouvelle revue événement ! LE POLAR SOUS LES ANGLES"

Un objet de 15? tout de même. Oui mais, à première vue, un bel objet : format original, qualité du papier, des photos, de la mise en page ... Bref, du haut de gamme, un bel objet de 148 pages tout de même ! J'ai appris - bien plus tard - en lisant la page 148 que ce bel objet était "un nouveau concept entre le magazine et la revue, entre le livre et la presse". Un MAGBOOK qui a "l'ambition de raconter le monde à travers le prisme du POLAR ."
Chaque trimestre, il vous propose d'en explorer toutes les facettes, entre fiction et réalité. Des enquêtes inédites, des reportages, des portraits pour partir à la rencontre de celles et ceux qui font le NOIR : auteurs bien sûr, mais aussi réalisateurs, scénaristes et professionnels (avocats, légistes policiers, détectives, etc).

Quelques exemples (liste non exhaustive) qui ont plus particulièrement retenu mon attention :
Carlos Salem, Keren Ann, François Bayrou, Eric Alphen, Claude Mesplede (cher Claude !), Marie Colmant, Dexter et les brocolis au fromage, Flics et voyous, Le prix du Quai des Orfèvres, Carles Quilez, R. J. Ellory, Anne Landois, L'affaire Guy Georges, Marcus Malte, Jean-Hugues Matelly, Edimbourg, A la poursuite du monstre de Gènes, Christian Povela, Dashiell Hammett ...

Nous, les fans de polar et de noir, nous, les Mauvaisgenreux, ne pouvons que nous réjouir de la naissance du jeune ALIBI ("Plus qu'un magazine, plus qu'une revue, ALIBI est un véritable livre-objet à ranger dans sa bibliothèque."), à qui nous souhaitons très longue vie !

Roque Le Gall


Nom de code : ALIBI, revue trimestrielle entièrement consacrée au monde du "noir" qui s'approprie, comme le signale son rédac chef, la phrase de David Peace "la fiction peut éclairer la réalité".

Au travers de reportages, d'interviews, de portraits, tous plus riches les uns que les autres (en tous cas dans ce premier numéro), Alibi se veut vraiment nouveau tant sur le fond que sur la forme. Il y en a vraiment pour tous les goûts : on va des faits divers (sortes de nouvelles sur le monde du polar) à des portraits (Ellory et Carlos Salem dans ce numéro 1), en passant par des entretiens décalés, des chroniques d'experts judiciaires, mais aussi culinaires, sans oublier bien sûr la une (dossier sur l'écriture de flics mais aussi de voyous) et j'en passe ! Tout cela est servi par une mise en page très agréable et comme le dit très bien mon petit camarade Roque, "un bel objet : format original, qualité du papier, des photos, de la mise en page... Bref, du haut de gamme".

Seul (petit) bémol, l'utilisation du mot "magbook". Allons, mesdames et messieurs du gang, continuez à faire preuve d'originalité et ne tombez pas dans la facilité de la mode "plus j'ai de mots anglais et plus mon idée/concept est (soi-disant) porteur !"

Annecat


  

Flammagories, hommage à Nicholas Lens

COLLECTIF

Argemmios, 2010



Pas de résumé pour la mise en bouche de Flammagories. Comment vous donner envie de lire ce recueil de nouvelles ?

A chaque histoire, il y a un début. Celle-ci commence en musique. Celle de Nicholas Lens, compositeur belge. Vincent Corlaix et Olivier Gechter prennent le pari de réunir quatorze auteurs pour chacune des parties d'un requiem. Le requiem du feu, titré Flamma Flamma, est une oeuvre contemporaine baignée de multiples influences. Voix a capella, instruments électroniques, et orchestre. Entre folklore, musique moderne, musique religieuse, Nicholas Lens nous entraîne dans des mondes fascinants. Flamma Flamma est la première partie de la trilogie "Acacha chronicles". Il est écrit pour soprano, ténor, contre-ténor, mezzo-soprano, baryton, basse, récitant, petit choeur, choeur mixte, koto, orchestre de chambre et instruments traditionnels.

Sous la direction de Nathalie Dau, quatorze auteurs ont répondu présent. L'auteur devait citer un passage du livret (qui est en latin). La musique qui se marie avec des textes. Voilà un collectif qu'on voit (entend ?) rarement.

Chaque auteur a puisé en lui-même pour transcrire sa vision de la musique. Jean Milleman l'a fait en une nuit, Xavier Dollo a certainement écrit une de ses nouvelles les plus maîtrisées. Bruno Peeters a préfacé sous forme de biographie, analyse, résumé. On ne peut être insensible à ce requiem. Soit on déteste, soit on adore. Pour ma part, je reprendrais les mots de Bruno Peeters : "Immédiatement, la fascination s'exerce." En rendant hommage à Nicholas Lens, Flammagories permet de découvrir ou de lire avec plaisir les "transcriptions littéraires" des auteurs. L'ensemble - musique, livret, nouvelles - forme un collectif qui semble naturel. Une expérience à renouveler !

Temps de livres


  

Galaxies - 1bis/43

COLLECTIF

Auto-édition, 2008



Ca y est, le nouveau Galaxies est paru. Avec quelques mois de retard...
On ne change pas la formule, et cette fois on s'attaque à Alastair Reynolds et Neil Gaiman. Un article sur le cinema de SF qui décortique les zombies, une rubrique de veille éditoriale et des interviews d'auteurs. Vous rajoutez  des nouvelles entre ces parties et vous prenez plaisir à le lire.
Si les nouvelles sont intéressantes (mention spéciale à celle de Thomas Gerencer), les dossiers ont un goût de déjà-vu. Ils ne sont pas mauvais, loin de là, mais il manque ce petit quelque chose qui fait qu'on accroche tout de suite.
On soutient l'effort du fanzinat français. Il est toujours difficile de sortir des nouvelles (de qualité) et des entretiens de célébrités... Mais un petit plus serait le bienvenu.

Temps de livres


Fantasy - La revue des éditions Bragelonne

COLLECTIF

Bragelonne, 2005



Douze nouvelles de quelques uns des auteurs phares des éditions Bragelonne, deux entretiens, l'un avec James Lovegrove, l'auteur du remarquable Days, et l'autre avec Henri Loeoevenbruck, ainsi que des articles de Stéphane Marsan et Jean-Claude Dunyach... le sommaire de cette " revue apériodique " est bien alléchant. Il faut dire qu'il aurait été bien dommage que ces textes ne voient pas le jour. Très variés dans leur thématique et leur esprit, ils révèlent souvent une facette méconnue du talent de leurs auteurs (Adam Roberts) ou prolongent leur univers romanesque (Fabrice Colin, Stan Nicholls, Raymond E. Feist). Imaginé dans le but de remercier les lecteurs de Bragelonne de leur fidélité, ce recueil permettra également à ceux qui connaissent moins le catalogue d'avoir un aperçu rapide de ce que la maison peut proposer comme moments d'aventure (Le messager, de Feist, est particulièrement impressionnant.), d'humour (La relève de Stan Nicholls), d'horreur (Le défilé de Simon Clark — on se souvient avec plaisir de La Rançon des ténèbres, roman au dénouement terrible, mais tellement jubilatoire !), voire de poésie pure (Adynata, de Henri Loeoevenbruck). Un bon petit recueil à avoir sous le bras dans le train, en somme. Avec, en prime, l'une des plus belles illustrations que les éditions Bragelonne nous aient offertes à ce jour.

Mikael Cabon


Fantastique, fantasy, science-fiction mondes imaginaires, étranges réalités

COLLECTIF

Autrement, 2005



Cet ouvrage est collectif, coordonné par deux des auteurs y ayant contribué. En une douzaine de chapitres les différents intervenants nous offrent un panorama conséquent des littératures qui tiennent à coeoeur à notre association. Bien sûr on n'apprend pas les mêmes choses sur tous les sujets abordés.

Certains ont du mal à sortir de l'énumération d'oe'oeuvres. Certes, faire des listes plus ou moins exhaustives est un effort méritoire et pas complètement dépourvu d'intérêt, si on veut se constituer une bonne base de références en tant qu'amateur. Mais on n'en retire pas vraiment une analyse fine...

D'autres se lancent de façon audacieuse : oserais-je dire que dans l'article sur le mythe du vampire je n'ai pas été tout à fait convaincue par le point de vue du démonstrateur ? Il y voit une fusion de trois personnages : Faust (pourquoi pas : le pacte avec le diable, chez les vampires ça peut se tenir), Don Juan (là d'accord : le parallèle avec l'indéniable appétit pour la chair fraîche, l'assimilation de la consommation de sang par morsure à une relation sexuelle paraissent pertinents) et enfin le Hollandais Volant (alors là par contre, un mythe qui a donné naissance aux contes des marins sur un vaisseau fantôme...). Enfin il y a des arguments auxquels on souscrit et d'autres non.

Très intéressant est par contre l'article sur l'uchronie, qui met en relief le côté philosophique et politologique de l'écriture sur les déviances historiques imaginaires. Celui sur Stephen King est plaisant, mais met peu en relief l'incroyable talent expérimental de l'auteur. Il sait pourtant à chaque fois changer la structure même de ses récits, tout en respectant toujours les mythes fondateurs de son style très personnel. Quant à l'article consacré à la scientifiction, il est tout à fait passionnant : il est assez merveilleux de voir a posteriori avec quelle foi quelques éditeurs audacieux se sont lancés pour produire les écritures de grands inconnus à l'époque, J. Verne et H.G. Wells, qui ont donné à la science-fiction ses lettres de noblesse d'aujourd'hui.

Enfin cet essai mérite d'être lu, tant il est vrai qu'il n'y a pas assez d'universitaires en France qui se penchent sur ces (nos) littératures et le véritable phénomène de société qu'elles représentent.

Marion Godefroid-Richert


Romanciers, essayistes, éditeurs, chroniqueurs, à savoir Jacques Baudou (les origines de la science-fiction), Denis Labbé (l'évolution du genre), P.J.G. Mergey (le courant uchronique), Alain Pozzuoli (les origines de la littérature fantastique), Patrick Marcel (le renouveau du genre), Jacques Finné (le thème du vampire), Roland Ernould (Stephen King, auteur d'un style qui lui est propre et dont les oeoeuvres s'inscrivent dans tous les genres, du fantastique à la science-fiction, de l'horreur à la fantasy), Guy Astic (le cinéma fantastique et d'horreur), Léa Silhol (la fée, figure récurrente de la fantasy), André-François Ruaud (la vague actuelle de la fantasy), Estelle Valls de Gomis (la bande dessinée et les comics)... onze spécialistes des trois grands courants qui composent les genres de l'imaginaire (fantastique, fantasy et science-fiction), se penchent sur des domaines en apparence bien différents, de la littérature gothique au conte de fées, des thèmes récurrents du genre à ses plus récentes évolutions, de l'écrit (romans, bandes dessinées) au cinéma en passant par les séries télé, du mythe aux arts graphiques...

Paris gagné ! Suivant la volonté clairement énoncée dans l'introduction de cet ouvrage, le résultat de cette étude dirigée par Léa Silhol et Estelle Vall de Gomis nous propose d'une part un historique de chacun des courants concernés, et ouvre d'autre part un vaste panorama des champs qu'explorent et investissent aujourd'hui les littératures de l'imaginaire. Voilà donc un livre à la fois intéressant et clair grâce auquel le néophyte apprend comment le romantisme et le gothique ont donné naissance au fantastique ; comment la fantasy s'est épanouie à partir des contes de fées et en s'inspirant aussi des mythes et mythologies indo-européennes ; comment est apparue la scientifiction en 1924 et née la science-fiction sur les pas de H.G.Wells et de Jules Verne... Grâce auquel il découvrira encore ce qui distingue ces trois genres les uns des autres, ce qui les rapproche, ce qui fait que bien souvent ils s'interpénètrent et se fondent les uns dans les autres... Cela donne une succession d'essais autour des grands thèmes récurrents - uchronie, vampirisme, horreur et gore -. Il sera encore question de quelques auteurs phares tels que Stephen King pour la littérature fantastique, Arthur C. Clarke (2001, l'Odyssée de l'espace), Franck Herbert (le cycle de Dune) pour la science-fiction ou encore J.R.R. Tolkien (Le Seigneur des Anneaux) pour la fantasy. Seront également abordées les tendances et mutations, récentes elles aussi, qui influent et font évoluer les genres de l'imaginaire au même titre que nos sociétés... Au final, rien de révolutionnaire, certes - là n'était assurément pas l'ambition affichée de Léa Silhol et Estelle Valls de Gomis -, mais un guide bien utile, au propos limpide et de lecture fort agréable, à l'intention des néophytes et autres curieux ; un livre enrichissant pour les autres, amateurs et spécialistes... Une lecture instructive, ne serait-ce que pour cerner d'un peu plus près ce qui pousse les auteurs à inscrire leurs oeoeuvres dans les champs de ces courants somme toute plutôt récents, longtemps négligés voire considérés comme de la sous ou de la paralittérature, alors qu'il s'agit bien là de littératures aux multiples facettes qui vivent d'innombrables mutations, qui ont pour but de figurer et mettre en perspective l'expérience humaine. Des littératures qui permettent des ouvertures sur d'autres lieux, d'autres possibilités, d'autres réalités, qui offrent des ponts et des portes pour l'imagination, des clés pour mieux appréhender et regarder nos sociétés, notre monde, pour réfléchir sur la nature humaine et le devenir de l'homme. Des littératures qui ont toutes pour objet d'apaiser une inextinguible soif de rêve et qui méritent bien qu'on s'y intéresse,et cela d'autant plus, faut-il encore le rappeler, qu'elles nous ont donné et qu'elles continuent de produire des romans originaux, parfaitement crédibles et pleinement maîtrisés dont quelques chefs-d'oe'oeuvre incontournables.

Bref, un ouvrage passionnant qui explore trois genres qui, quel que soit le média support choisi par l'auteur pour en véhiculer le contenu, fascinent autant - et à juste titre ! - les simples curieux, adeptes ou non de ces genres, que les connaisseurs éclairés.

Arlette Julien


La saison des brumes

COLLECTIF, Neil GAIMAN

Delcourt, 2003
Sandman : 4
Traduit de l'anglais. Première parution dans la langue originale en 1992.



Le Diable s'ennuie en Enfer. Sur un coup de tête, il décide de tout arrêter, de libérer tous ses protégés et de confier la clé de son royaume à Dream, venu libérer la femme qu'il a damnée plusieurs siècles auparavant pour avoir osé résister à ses avances. Privé de cet élément essentiel à son équilibre, le monde est alors sur le point de plonger dans le chaos : les morts reviennent et les prétendants à la succession de Satan sont nombreux. Tous, dieux de l'Olympe, antiques divinités nordiques, égyptiennes ou orientales, simples démons aussi, s'invitent chez Dream en espérant qu'il leur confiera la clé tant convoitée...

BD culte aux Etats-Unis, notamment au sein du public gothique, "Sandman" rompt avec la tradition du comic américain, où les super-héros sont très gentils et doivent débarrasser le monde de leurs ennemis, très vilains. Ce qui frappe d'abord à la lecture de "Sandman", c'est en effet son absence de manichéisme. Aucun personnage n'est ni tout blanc, ni tout noir... même si le noir l'emporte largement, tant l'ambiance est sépulcrale et désespérée. Autre particularité, Neil Gaiman, nous révélant ici une nouvelle corde de son arc qui en compte décidément de nombreuses, a choisi de s'entourer de dessinateurs différents pour chaque chapitre de cette saga. Issus de l'école du comic américain, tous ont en commun un trait de crayon tranché, de larges aplats de couleur, beaucoup de zones noires aussi, le tout donnant à l'ensemble un caractère étouffant, oppressant, à la limite de la claustrophobie, qui peut mettre mal à l'aise et révèle une approche de la bande dessinée très différente de celles explorées en Europe. Créé pour la BD d'action, ce style tranche avec le côté posé de ces aventures métaphysiques et l'effet produit n'est pas inintéressant, tant il accentue la violence des sentiments ressentis par les personnages de Gaiman.

Une épopée à suivre.

Mikael Cabon


Matrix, machine philosophique

COLLECTIF

Ellipses, 2003



L'accès à la plénitude par le combat, la caverne de Platon, la contingence, la liberté de choix ou libre-arbitre, le Tao, la puissance de l'amour, la religion, les dangers de la course à la technique, la nature du réel, le mythe... Tels sont quelques-uns des thèmes abordés dans ce recueil de textes philosophiques, en une tentative de décryptage de la trilogie "Matrix" des frères Wachowski. Les six auteurs - philosophes, écrivains, maîtres de conférence - dressent ainsi un panorama de tout ce que la philosophie a pu apporter à "Matrix", et ce faisant relèvent également ce que "Matrix" peut apporter à la philosophie. En fin d'ouvrage, un glossaire répertorie les principaux thèmes, concepts et personnages de "Matrix"...

Autant le dire tout de suite, ce livre écrit par et pour les philosophes n'est pas à la portée du premier venu. Comme tout ouvrage philosophique, il ne saurait se contenter, pour être apprécié, d'une lecture passive. En revanche, celui qui fera l'effort de l'étudier en ressortira certainement plus sage et découvrira que l'univers de "Matrix" ne se résume pas à une simple transposition cyberpunk de la caverne platonicienne. En effet, l'inspiration des frères Wachowski est si riche que l'on sent que leurs films n'ont pas fini de susciter des réflexions telles que celles énoncées dans ces essais. Soyons franc, à moins d'être agrégé de philosophie, il sera bien difficile d'appréhender tout ce qui est dit ici. Tel Neo après l'absorption d'une pilule rouge, nous évoluons là dans un monde à part. Néanmoins, le fanatique de la trilogie sera bien avisé de se pencher sur ce très sérieux recueil, il y trouvera à coup sûr de quoi briller en société ! Les phrases choc sont légion ("[... ] la liberté est le fondement de la recherche de la vérité, la notion même de jugement vrai supposant l'absence de déterminisme.", p. 48) et les doctes concepts qui y sont évoqués seront certainement du plus bel effet dans l'arrière-salle d'un bar à vodka. Enfin, le glossaire qui termine l'ouvrage, nettement plus accessible que la plupart des dissertations érudites qui le précèdent, offre un passionnant éclairage sur l'univers de "Matrix", ses codes et ses secrets.

Un ouvrage à recommander au cinéphile averti et curieux, ainsi qu'au philosophe soucieux d'élargir l'horizon de sa pensée.

Mikael Cabon

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