Revue Casier[s]

COLLECTIF

Brest en Bulle, 2016
Revue Casier[s], N° 1



HISTOIRE

"Casier[s] est né du désir de quelques dessinateurs devenus professionnels de renouer avec le plaisir de la création collective qui avait animé le fanzine Violon Dingue il y a plus de 15 ans", nous informent les premières lignes de l'édito de la revue éponyme. Cette publication annuelle, concrétisée avec le soutien de l'association Brest en Bulle à qui l'on doit les Rencontres brestoises de la bande dessinée, festival se déroulant aux alentours du mois d'octobre, regroupe pour ce premier opus une trentaine de collaborateurs dont quelques noms bien connus en terres bédéphiles. Les noms de Florent Calvez, d'Arnaud Le Gouëfflec, de Gwendal Lemercier, de Briac ou encore de Mike en témoignent volontiers. Nos protagonistes alors de s'attacher à peindre cette ville du bout du monde au travers de vingt-deux récits, tantôt décalés et désopilants, tantôt nostalgiques ou sombres, mais toujours bienveillants. Comme en témoigne d'emblée la superbe couverture signée Obion.

Il est vrai que la ville de Brest se prête assez bien à ce type d'exercices, la riche histoire de la ville jouant en sa faveur, tout comme certains fantasmes plus ou moins éculés que certains "étrangers" - comprenez non-Brestois - portent sur la Cité du Ponant... L'occasion ici de jouer avec un plaisir non dissimulé avec les premiers, comme le réussit si bien le très court récit d'ouverture Go West de Julien Solé. Si peu de récits jouent finalement la carte de la dérision, un nombre non négligeable préfère en revanche se pencher sur l'histoire de la ville, dont la dimension portuaire offre une belle porte d'entrée à moult aventures, aventures se déclinant souvent en drames par ailleurs. Brest, ville prolétaire et ouvrière, ne pouvait non plus échapper à quelques belles pages faisant le brillant récit de cette humanité en prise avec ses tenanciers de bordels et autres bars glauques, ses alcooliques, sa classe laborieuse, humanité très rock'n'roll où le Brestois sait comme d'aucuns jouer des poings... Un dernier type de récits s'offre à nous, franchement décalé et jouant la fibre fantastique ou science-fictionnelle. Quand les fonds marins de la rade de Brest donnent à voir une relecture steampunk de la cité minérale. Ou quand cette dernière subit les affres d'un déséquilibre environnemental se traduisant par une remontée des eaux dont les fonds cachent bien des surprises. Ou encore lorsque la cité brestoise voit les honneurs de la visite d'un certain Cthulhu, Grand Ancien bien connu des amateurs lovecraftiens, pour se confondre avec celle de R'lyeh...

LECTURE

Passé le poncif selon lequel dans tout recueil ou anthologie le meilleur côtoie le pire, notre élégance nous invitera à nous pencher sur les récits les plus remarquables. Qu'on nous pardonne une telle frilosité - bien peu brestoise en réalité - eu égard aux récits oubliés ici. Cette remarque entendue, on soulignera toutefois et d'emblée une relative homogénéité concernant la qualité globale de ce premier Casier[s], la contrainte de l'exercice consistant à oeuvrer autour de la thématique du plateau des Capucins. Précisons pour les non-autochtones que ledit plateau, longtemps propriété de la Royale, a été rendu à la métropole brestoise en vue d'une réhabilitation pour le plus grand bénéfice de ses concitoyens, eu égard à l'ambition du projet et des perspectives réjouissantes qu'il promet. Les Brestois devraient se réapproprier les lieux d'ici à quelques semaines. D'ici-là, la revue brestoise de bande dessinée nous invite à découvrir ce lieu ô combien chargé d'histoire au travers de récits aux évocations disparates mais aux regards toujours aiguisés.

Un tout petit nombre de récits (deux ou trois) jouent la carte du burlesque, à croire que cette chère de ville de Brest ne peut enfanter que des récits aux couleurs sombres et amères. Loin d'une telle idée, le recueil s'ouvre sur un récit décalé et enjoué que signe Julien Solé, Go West, lequel donne à voir Brest sous les poncifs les plus éculés, version brestoise de Bienvenue chez les Ch'tis. Trois courtes pages, mais poilantes à souhait ! Ou comment vous faire détester ou adorer à jamais cette ville au potentiel de séduction ou de répulsion sans concurrence aucune... On remarquera également Ocean Liberty de Grapho contant les mésaventures de l'Ocean Liberty, cargo norvégien dont l'explosion le 28 juillet 1947 a causé d'importants dégâts à Brest. Lecture désaltérante que viennent conforter la fraîcheur du dessin et la relative légèreté du récit.

Une seconde approche se dégage de ce recueil : celle du récit historique réaliste, lequel se décline ici au travers de cinq histoires. La première, Bloody sand blues de Malo Durand, Erwan Le Bot et Florent Calvez nous conte la course poursuite du soldat noir Leroy Lesage, faussement accusé d'avoir poignardé le major Stanley, bien blanc de peau celui-ci. Un beau récit superbement mis en images par Erwan Le Bot, dont il conviendra de suivre l'actualité de près l'année prochaine. Signalons également Tout sur Lydia de Bertrand Galic et Florent Calvez, récit d'espionnage se situant dans les années 30 de fort bonne facture. Petit coup de coeur graphique pour La Maison du chat de Java, mêlant habilement félidé et vieille bâtisse. Pour les ailurophiles. (Merci à l'auteur pour cette leçon d'historiographie).

Une troisième approche - et non des moindres - repose sur la dimension sociétale de Brest, laquelle se démarque de la plupart de ses petites et grandes soeurs hexagonales par son histoire très ouvrière, historique oeuvrant certes au charme de ladite métropole, mais pas que... Cinq ou six récits abordent Brest dans son quotidien le plus viscéral, comme en témoignent l'émouvant récit Angle mort de Malo Durand et Pierre Malma ou le très efficace Ragged Glory de Stéphane Heurteau. Superbe récit graphique que nous livre également Briac dans Greta & Marlene, dont chaque case s'avère presque un tableau. On lira avec une certaine nostalgie (que seuls les plus de quarante ans comprendront) le récit graphique de Brest by Bars d'Arnaud Floc'h, temps béni (?) où les bars miteux fleuraient bon la testostérone, où les prolos aimaient à se foutre sur la gueule en sortie de pistes, où le bon gros rock sonnait doux aux oreilles et où le pogo était de mise. Autant de tavernes aux allures trash et surréalistes comme seules les villes portuaires savent en produire, mais où les ambiances des concerteux étaient également à nulle autre pareille. Aujourd'hui, ados et étudiants s'abandonnent à Sky Rap entre gens respectables, accompagnés comme il se doit de midinettes bien habillées - mais pas trop court vêtues quand même, on est à Brest -, la Despe dans une main et l'Iphone dans l'autre. Les bars miteux ont fait place aux antres plus respectables et fréquentables, dont les tavernes policées concurrencent tristement celles des Starbucks... Autre époque, autre charme...

Achevons ce parcours brestois avec les récits à consonance fantastique ou science-fictionnelle, mais guère plus joyeux et légers pour autant... Gwendal Lemercier, fidèle à ses heureux débordements verniens du moment, nous livre Le Secret de l'île Longue, uchronie politique et techniciste dans la mouvance steampunk que Verne n'aurait probablement pas reniée. Le Refuge d'Erwan Julien nous donne à lire une autre histoire des profondeurs, et pas des moindres, puisqu'elle relate celles d'un certain Cthulhu, lequel semble être revenu des abysses interdites de sa lointaine R'lyeh pour aller se repaître du fruit sacrificiel des autochtones. Une lecture convaincante pour une première incursion dans le monde très concurrentiel de l'édition. Suit un récit également post-apo et fort honnête de Ludovic Jaffré, Sous les eaux, lequel nous montre qu'avec la montée des eaux, les changements majeurs ne s'opèrent pas en surface mais bien dans les profondeurs interdites. Et de clore ce premier opus avec un étonnant récit, Le Grand Soir, signé par l'omniprésent Arnaud Le Gouëfflec et Nico Cado, où les fonds marins se retirent au profit d'une lecture onirique, éthérée et aérienne, qu'accentue la venue du nouveau messie venu des airs, objet pontifical reliant les deux rives inconciliables de la cité du Ponant. Gloire à toi, ô Téléphérique ! Une petite pépite d'inventivité et d'humour, visuellement rafraîchissante mais dont la chute nous laisse malheureusement orphelins sinon pantois.

L'autochtone brestois que je suis s'est forcément un tantinet emballé envers ses petits camarades de rue, mais il avoue volontiers avoir passé un réel plaisir à la lecture de ce premier opus de la revue Casier[s], collectif fort honnête dans l'ensemble faut-il le rappeler. On reprochera à certains récits une trame bien légère parfois, où l'étroitesse de la pagination oblige un dénouement au couperet bien aiguisé. Difficulté propre à la forme courte sur laquelle certains semblent s'être échoués. Heureuse initiative par ailleurs que de faire cohabiter solides gaillards au talent éprouvé et jeunes moussaillons en quête du métier. Au regard de cette production hétéroclite, force est de constater que ça picole dur et que ça pleut dru sur Brest. Le deuxième constat justifiant le premier probablement. Après tout, il faut bien noyer son chagrin comme on peut. Et déjà le soleil point au fond du verre... Singularité brestoise, quand tu nous tiens...

Le Fictionaute

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