Où on va, papa ?

Jean-Louis FOURNIER

Livre de poche, 2010



Longtemps, pour les gens de ma génération, parler de nos souvenirs d'enfance du petit écran a consisté en un plaisir coupable. Nous évoquions à mots couverts Récré A2 et L'Île aux enfants. Surgissaient invariablement dans la conversation un avatar de saurien gentil orange à taches amateur d'ignoble préparation moutarde-chocolat, Cabu (regretté ô combien) et son Grand Duduche, et moult allusions à divers mini-programmes réjouissants. Chapi Chapo, La Linea, et mon préféré entre tous : La Noiraude. A l'époque, je n'étais pas consciemment attirée par l'absurdité de ces histoires d'une vache téléphonant à son vétérinaire, mais plutôt par la tendre loufoquerie de leurs échanges, qui me mettaient en joie.

Ce n'est que récemment que j'ai découvert que l'auteur de ma petite madeleine était un satellite de l'équipe du professeur Choron et un collaborateur de Desproges, et un vrai trésor d'humour noir. Jean-louis Fournier, pour le nommer, a été prolifique littérairement depuis qu'il a remisé au placard son bovidé neurasténico-cool. Mais voilà une bien longue entrée en matière pour vous parler du livre qui fait l'objet de la présente chronique.

L'auteur, à l'origine de plus d'une trentaine d'ouvrages, a écrit Où on va, papa ? pour parler de ses deux fils handicapés, Mathieu et Thomas. Dans un texte assez court, il évoque sa vie avec ses deux petits garçons et leur mère, la complexité de l'acceptation de leur maladie, la difficulté de son rôle de père, les réactions diverses de leur entourage face à ce drame intime. Il parle aussi de l'arrivée de sa fille, une petite touche d'espoir dans une vie familiale dévastée par le handicap des petits, puis par le décès de Mathieu au tout début de sa vingtaine.

Le récit a reçu le prix Femina en 2008. C'est compréhensible. A sa lecture on ne peut qu'être saisi par le ton, incisif, et la quête de l'auteur d'une signification à donner à une telle épreuve, sans oublier l'humour, très, très noir. Avec une rage sourde et feutrée, le père lance une imprécation rentrée à l'adresse de cieux silencieux.

Il y a eu à la suite de ce prix, une polémique dans les médias sur son attribution. Polémique alimentée par la réponse de la mère (visible ici), qui conteste vigoureusement cette vision de la vie de ses fils et non pas le livre, qu'elle considère comme totalement valide mais ne reflétant que le point de vue, romancé, du père . Elle exerce un droit de réponse mesuré sur son site, livrant un témoignage sobre et quelques photos personnelles pour attester de sa relation avec ses enfants, qui pour elle fut riche et pleine, très opposée au récit qu'en fait son ex-compagnon.

Cette chronique n'a pas pour objet de se prononcer en faveur de l'un ou de l'autre, bien sûr. Ce serait tout à fait vain. Je me contenterai d'attester de la qualité de l'ouvrage et de son écriture. J'y ai retrouvé tout ce qui me séduisait, petite fille, quand je regardais la Noiraude. Une urgence existentielle, un refus de l'auto-apitoiement, aucune complaisance et une belle dose d'auto-dérision qui font du bien dans une époque tiède et frileuse trop occupée au repli sur soi. Ce livre est également une survivance de l'esprit Choron-Cavanna, un magnifique doigt d'honneur à la bien-pensance et à l'ordre bourgeois. Je ne parlerai pas de plaisir de lecture non plus, c'est difficile d'attribuer une notion aussi positive à un tel brûlot. Mais on peut parler de nécessité, de pavé dans la mare, d'un témoignage complexe et vivant respectable dans toute sa subjectivité.

A lire. Absolument.

Marion Godefroid-Richert

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