Les jeunes tiennent pas la marée !

Gérard ALLE

Coop Breizh, 2008



Léonards et bigoudens partagent le même goût pour les expressions savoureuses. Celle-ci, typiquement finistérienne, désigne la capacité à encaisser les petits inconvénients d'une grande consommation d'alcool. Autrement dit, "tient la marée" celui qui arrive à se relever du comptoir et à marcher sans tomber jusqu'à la sortie. Et la trouve, la sortie du bar. Et dit au revoir la compagnie, encore. Pour Léo-Alistair Tanguy, journaliste d'investigation d'un mètre quatre-vingt-dix aux cheveux roux et au penchant affirmé pour le beau sexe, certains impératifs ne se déclinent pas. Aussi, quand son pote Pierrot, bistrotier, est injustement impliqué dans la mort d'un mineur en coma éthylique dépassé, vient-il à la rescousse. Cela lui permettra de moissonner quelques renseignements sur les us et coutumes des environs de Kerity et de Pouldreuzic, au premier rang desquels ce monde fermé qu'est la tribu surfeur, et aussi ce monde cruel qu'est la concurrence des hypermarchés, et enfin ce monde sombre qu'est celui de l'adolescence en cette année 2017. Quelques jolies dames raviront le coeur et les sens du tendre rouquin au passage ; et quelques pauvres bougres ou vilains individus s'emploieront à casser cette belle énergie glanée dans les bras accueillants des belles. Qu'à cela ne tienne, Léo Tanguy ne se laissera pas détourner de sa mission : la vérité et son exposition au grand jour, surtout si elle indispose riches, puissants et institutions broyeuses de liberté.

Léo Tanguy fait partie de ces personnages de polar qui à l'instar du poulpe est partagé par un collectif d'écrivains qui lui donnent vie tour à tour. Huitième aventure du soldat de l'information au grand coeur, le récit de Gérard Alle se laisse lire plaisamment. On rentre avec intérêt dans ce cercle jaloux de son indépendance qu'est celui des surfeurs de la côte sud du Finistère. Pas de bling bling, on n'est pas à Biarritz où tout le monde il est beau, il est bronzé. Ici il faut avoir un minimum de tripes et un maximum de passion chevillée au corps pour s'aventurer (même avec une bonne combinaison) dans les eaux glaciales de l'hiver bigouden. Cela écarte d'emblée les fils à papa friqués, minets à Ray-Ban qui courent le spot de rêve aux quatre coins du monde. On assiste aussi à la rivalité délétère qui oppose les deux patrons de supermarché locaux. Un peu plus et les turpitudes morales des deux individus ne dépareraient pas dans le Bronx. Léo Tanguy est quant à lui attachant, grand coeur tendre et tête de mule. Il donne envie de voir les autres tomes de ses aventures pour faire plus ample connaissance. Un bon cru.

Marion Godefroid-Richert


Voilà un p'tit polar bien sympa, dans la veine de Il faut buter les patates. Spécialité de l'auteur, le bouquin affiche un fort penchant social. Il traite de la dépendance à l'alcool et à la drogue en donnant les recettes locales comme le "kouign", la dope qui fait des ravages aux États Unis entre 2000 et 2010, ou encore les recettes extrêmes : alcool + acétone ou gazole. On en salive d'avance !

Gérard Alle rentre dans des milieux très locaux : celui des surfeurs du Finistère comme celui des directeurs de grandes surfaces. Les surfeurs du sud Finistère sont de ceux qui en ont. Comme le dit Nora : "Ici le héros c'est pas le surfeur, c'est la mer". Ils sévissent à la Torche, une plage maudite qui a vu bien des nageurs se noyer. Aujourd'hui, c'est le paradis du surf où même le Dieu hawaïen, Robby Naish, est venu disputer une coupe du monde. Mais le milieu n'est pas si idyllique qu'on veut bien le croire : il connaît aussi ses histoires de jalousie et de violence. Quant aux directeurs de grandes surfaces, on rentre avec eux dans la compétition niveau Painful Gulch, ce petit village dans lequel des familles rivales, les O'Hara et les O'Timmin s'affrontent (ça y est, vous y êtes : c'est l'album de Luky Luke, publié en 1962, où les familles grandes oreilles et gros nez rouge se mènent une guerre sans merci). Ici  règnent le harcèlement, les conditions de travail minables... Bref, il n'y a pas de colts mais simplement parce que c'est interdit en France.

On sent pointer dans le texte quelques idées bien trempées de l'auteur : son amour des "fast food" : "Bonjour le romantisme. La lumière crue, le décor moche, la queue à la caisse, le va-et-vient incessant, l'absence d'intimité, la bouffe qu'on engouffre à la pelle...". Mais aussi le lien entre la pêche à l'empereur, ce poisson des grandes profondeurs et le trafic de drogue :  à première vue c'est pas évident, mais cherchez... Ou encore, les techniques de magouille électorales à coups d'argent et de pinard à droite, de bourrage d'urnes à gauche.

Les jeunes tiennent pas la marée est un "road movie", celui de Léo Tanguy au volant de son combi à travers le sud Finistère. On traverse Le Guil, Loctudy, on voit Eckmühl.

Léo vit de ses articles publiés sur son site. Visitez le forum, une mine d'embrouilles locales, sujets proposés à Léo pour ses enquêtes : du golf occupant les terres de meilleure qualité, à la guerre que se mènent les producteurs de rillettes de Sarthe et du Morbihan.

Les jeunes tiennent pas la marée se lit comme un rien et avec plaisir. Comme le dit Gérard Alle, les histoires de Léo Tanguy, c'est une façon "de donner de la noblesse au polar régional".

Marc Suquet

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